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Il est difficile de comprendre la nature et l’importance de l’économie de marché tant qu’on ne mesure pas à quel point elle représente une nouveauté radicale dans l’histoire des sociétés humaines. Son triomphe est si complet qu’il nous est même difficile aujourd’hui de concevoir cette nouveauté, et d’éviter de projeter sur le passé lointain des structures et des concepts dont la simple possibilité était inimaginable dans la plupart des civilisations connues. La nouveauté consiste en ceci : pour la première fois dans l’histoire humaine, à partir du XVIIIe siècle, en Occident, l’économie s’est détachée du tissu social pour se constituer en domaine autonome. Cette réalité pour nous familière, « le marché », est une innovation sans précédent, qui a véritablement transformé de fond en comble notre manière de concevoir la vie sociale.

Avouant d’emblée mon immense incompétence en économie, j’aimerais proposer dans une petite série de « billets » (le mot, ici, se pare d’une ambiguïté fort à propos) une réflexion de philosophe sur le phénomène de l’économie en soi. Comme ce genre d’audace suppose une bonne part d’inconscience, je précise d’emblée tout ce que je dois à deux ouvrages majeurs, que je présenterai plus en détail un peu plus tard : Homo æqualis, de Louis Dumont (Gallimard, 1977), et La grande Transformation, de Karl Polanyi (Gallimard, 1983 [1944 pour l’édition originale en anglais]). Je leur dois d’avoir eu parfois l’impression de comprendre cette chose étrange, l’économie, grâce à leur effort magnifique pour en décrire l’émergence et l’épanouissement dans la civilisation moderne. Leur science et leur culture seront le commode abri de mon ignorance. Et puisqu’on ne parle bien que de ce qu’on parvient tant soit peu à admirer, je précise aussi que mon modeste effort pour réfléchir sur l’économie (du moins l’économie classique) et le libéralisme (dans ses versions elles aussi classiques) est stimulé par l’émerveillement où me plonge parfois la « science » économique. Un mécanisme aussi élémentaire pour nous que la loi de l’offre et de la demande devrait, de fait, nous plonger d’abord dans un abîme de perplexité, comme chaque fois qu’une régularité se dessine au milieu du chaos, et qu’un ensemble de phénomènes que tout devrait rendre incohérent apparaît soudain comme régi par une loi unique et d’une merveilleuse simplicité. Ce premier billet n’a pas d’autre objet que de suggérer d’abord à quel point il y a quelque chose d’inouï dans l’invention de l’économie.

Le Moyen âge a-t-il invoqué l’économie ?

Nous peinons à reconnaître cette nouveauté parce que, installés que nous sommes dans un monde façonné par le marché, nous projetons naturellement sur les siècles précédents les catégories qui organisent notre vision du monde. Il nous semble évident, par exemple, que le marché a toujours plus ou moins existé : il y a toujours eu du commerce, du moins dans toutes les civilisations supérieures, toujours des biens ont circulé, se sont échangés, à des prix fluctuants. Notre idée spontanée est que « le marché » n’a fait que croître en extension et s’affranchir peu à peu de déterminations qui lui étaient extérieures : au fond, il était toujours « déjà là », et ne demandait qu’à s’affirmer, pour peu, par exemple, que la politique cesse d’interférer avec lui. Il y avait, entre les États et même au sein des États, de multiples barrières (douanes, octrois, taxes, privilèges, etc.) qui constituaient autant d’entraves et faussaient la dynamique propre de la circulation des biens et de la fixation de leur valeur – mais la suppression de ces entraves était, en un sens, inéluctable parce que contre nature.

De même, il nous semble qu’il y a toujours eu une « pensée économique ». Plusieurs livres récents soutiennent, par exemple, que le Moyen âge chrétien avait déjà commencé à concevoir le « capitalisme », sous prétexte qu’un certain nombre de penseurs, y compris des théologiens, se prononçaient sur des questions qui relèvent pour nous de l’économie : théories du juste salaire, considérations sur la destination universelle des biens, condamnation de l’accaparement des richesses, valorisation de leur mise en circulation, etc. L’idée n’est d’ailleurs pas si nouvelle que cela : elle figure déjà, il serait dommage de l’oublier, dans l’Histoire de l’analyse économique de Schumpeter (1954).

Ces « illusions rétrospectives » sont inévitables, et d’ailleurs fécondes. Les véritables révolutions ont toujours commencé « avant », et l’on peut toujours remonter plus haut dans la série des signes avant-coureurs, des pressentiments et des esquisses. Il y a en outre, de façon incontestable, une certaine continuité dans le développement de la civilisation chrétienne. Hegel le disait déjà, « la modernité c’est le christianisme » : le christianisme, par la valeur unique qu’il accorde à l’individu, est en quelque sorte gros de toute l’évolution future de la société occidentale. On peut en dire de même (les deux aspects sont d’ailleurs solidaires) de la centralité de la raison dans la conception chrétienne de la foi, la conviction que le monde est rationnel et l’exercice de la rationalité est non seulement compatible avec la foi, mais exigé par elle. Des auteurs plus anciens ont pu montrer, à ce titre, que la révolution scientifique moderne était impensable en dehors du christianisme (c’est notamment la thèse de Stanley Jaki, qui s’inspire d’ailleurs largement du travail pionnier de Pierre Duhem). La même idée « continuiste » permet de soutenir, là aussi avec une grande vraisemblance, que la politique moderne – jusqu’au culte contemporain des droits de l’homme et, bien entendu, la valeur supérieure reconnue à la démocratie – était elle aussi fille du christianisme. Il est donc légitime et, à bien des égards, éclairant, de mettre au jour les origines chrétiennes de l’économie.

Ces grandes fresques sont souvent enthousiasmantes, ne serait-ce que parce qu’elles relativisent des ruptures que l’on nous a trop souvent présentées comme radicales. S’agissant d’une démonstration comme celle de Rodney Stark dans son livre Le Triomphe de la raison, on sera d’autant plus enclin à y adhérer, assurément, que l’on est déjà soi-même acquis à l’idée que le capitalisme américain représente à tous égards la forme la plus avancée de la civilisation. On peut toujours chipoter sur les détails ou laisser parler sa sensibilité… Il y a pourtant une faiblesse plus gênante dans ce genre de travaux, que je caractériserais comme la tendance à sélectionner les éléments qui confirment la thèse et à laisser de côté ceux qui sont incompatibles avec elle.

L’exemple de la démocratie

On peut, par exemple, soutenir que la démocratie a été inventée dans les monastères du Moyen âge, puisqu’il est vrai qu’un système électif y fût mis en œuvre précocement. Mais on doit insister en même temps sur le fait que ce système était explicitement pensé comme une exception à la règle générale, justifié par le fait que le monastère se concevait comme une sorte d’enclave céleste, voire une arche de salut, au milieu d’un monde qui devait continuer à s’organiser selon les lois universelles de la nature. Si l’on veut penser sérieusement la politique médiévale, il faut, non pas extraire une configuration isolée et exceptionnelle, mais s’attacher d’abord à la configuration globale. Je n’entends pas par là la prédominance, pour ainsi dire statistique, de la monarchie ou, plus exactement, d’une conception hiérarchique de la vie sociale. Je vise plutôt la conception globale d’une société qui pose en principe suprême d’organisation la distinction entre, d’un côté, la sphère mondaine, naturelle, où évoluent la plupart des hommes, et d’un autre côté la sphère « extra-mondaine », spirituelle, dans laquelle peuvent se retirer certains « élus », avec comme règle de fonctionnement la réciprocité du service que se rendent mutuellement les habitants de ces deux sphères : les premiers assurant la subsistance des seconds (par les aumônes et diverses libéralités), les seconds prenant en quelque façon en charge le salut des premiers, par leur prière et les « mérites » qu’ils leur permettent d’acquérir en se montrant généreux.

Même si cette présentation est très schématique, je crois qu’elle permet de saisir pourquoi les principes « démocratiques » propres à la vie religieuse médiévale (dans certaines de ses réalisations) doivent apparaître finalement comme de portée mineure, par rapport à l’incompatibilité radicale qui existe entre la configuration globale de la société médiévale et celle des temps modernes : il ne faut rien de moins qu’une révolution intellectuelle, forcément de longue durée, pour que l’exception devienne la règle, et cette généralisation du principe « démocratique » ne peut advenir qu’au prix d’une totale « mondanisation » de la vie religieuse. L’homme moderne, l’homme démocratique, est un moine et sa nation un monastère, mais il est un moine qui aspire à un salut terrestre et sa nation un monastère qui entend se passer de Dieu. L’extension du principe électif a pour condition le refus de concevoir la vie religieuse comme l’exception qui rend possible la règle générale ou, pour le dire autrement, le refus de concevoir la société comme structurée entre un pôle mondain et un pôle supra-mondain.
À vouloir trop souligner des continuités, des anticipations et des inventions précoces, on finit par perdre de vue les bouleversements les plus fondamentaux, sans s’apercevoir que l’on n’a pu retrouver la modernité dans le Moyen âge qu’en y important de vive force le citoyen moderne, avec sa bagnole, sa carte d’électeur et sa petite religion intérieure et subjective.

Je ferais exactement le même genre d’objection aux travaux qui veulent montrer que la pensée économique est née au Moyen âge. Il y a bien sûr des aspects économiques dans la vie sociale du Moyen âge ou, d’ailleurs, de l’Antiquité. Il y a de la production et du commerce, des propriétaires et des marchands, des marchés, des foires et des grandes routes commerciales. Il y a aussi des « intellectuels » (anachronisme commode) qui réfléchissent sur ces aspects économiques, voire se soucient de les moraliser. Ces réalisations et ces idées sont d’un immense intérêt et méritent qu’on les étudie, et même qu’on y trouve des vérités qui échappaient jusque là. En revanche, on risque de ne rien comprendre, ni au Moyen âge, ni à nous-mêmes, si nous méconnaissons le fait que, à parler strictement, l’économie n’existe pas dans ces temps désormais lointain. Elle n’existe pas comme domaine séparé, régi par des lois propres, distinctes de celles qui gouvernent l’ensemble de la vie sociale. Les aspects économiques restent solidaires d’aspects politiques, moraux ou religieux, tandis que la révolution moderne des valeurs consiste précisément à isoler la politique, la morale, la religion et l’économie comme autant de domaines distincts. Ce qui est moderne, c’est de distinguer et séparer ce qui, auparavant, constituait une vie sociale unique, dont les circonstances amenaient à privilégier tantôt la dimension politique, tantôt la dimension religieuse, tantôt la dimension économique.

Les révolutions spirituelles

On pourrait dire ceci – en s’abandonnant à l’ivresse des grandes généralités : du point de vue des idées, l’effet principal de la « révolution chrétienne », par rapport au monde antique, est d’avoir « inventé » la séparation du politique et du religieux. C’est, au fond, le grand principe évangélique « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Auparavant, la politique était inséparable de la religion : le roi était prêtre (c’est vrai même pour le peuple de l’Ancien Testament), il exerçait une fonction sacrée – la religion était civique, les dieux étaient ceux de la Cité, la piété se confondait avec le patriotisme. Avec le christianisme, et d’une façon que seule peut atteindre un mouvement spirituel de grande puissance, un principe de distinction apparaît, qui produit une reconfiguration complète de la vie sociale. On parvient soudain à concevoir un prince qui exerce seulement un pouvoir temporel, un prêtre qui exerce seulement un pouvoir spirituel. Ou plutôt, on invente les catégories de « temporel » et de « spirituel » pour désigner deux domaines désormais séparés, obéissant à des logiques distinctes et régi par des finalités diverses – mondaines pour l’un, surnaturelles pour l’autre. Sans la proclamation par Jésus d’un « royaume de Dieu » tout à fait inouï, il est clair qu’une telle distinction n’aurait jamais eu aucune chance de se produire.

De manière analogue, il existe une « révolution moderne », qui consiste à introduire une distinction au sein du domaine jusque là indifférencié du politique : une partie des activités humaines « mondaines » se détache au sein de la vie sociale, échappe à la loi générale qui veut que les activités mondaines soient soumises au primat de la collectivité sur l’individu, et que les individus orientent leurs actions personnelles vers le bien de leur communauté d’appartenance. L’économie apparaît comme un domaine distinct, dès lors qu’il devient possible de concevoir l’intérêt propre comme une fin licite, un motif d’action à part entière, en vue d’un gain purement temporel. Jusqu’à ce moment, de telles actions existaient assurément : mais elles étaient englobées dans la réprobation générale, stigmatisées comme vicieuses, motivées par l’envie ou le goût du lucre – il suffit de penser à la faible estime dans laquelle les sociétés anciennes tiennent habituellement le marchand, toujours soupçonné d’être un voleur ou un rapace.

Par l’effet d’un effort intellectuel rien moins que titanesque – il fallut plusieurs génies de la trempe de Locke, de Hume, ou de Quesnay (c’est Marx qui en parle comme d’un génie), et pas mal d’esprits brillants comme Mandeville ou Adam Smith, pour y parvenir, – et sous l’impact de bouleversements aussi considérables que l’apparition du machinisme industriel, tout l’ordre ancien fut peu à peu bouleversé. Le processus fut long, il plonge sûrement ses racines dans le monde ancien lui-même, mais il n’en constitue pas moins une nouveauté complète, qui est inséparablement une nouveauté intellectuelle et une révolution sociale. Intellectuellement, il suppose que l’on parvienne à détacher l’économique de la politique et de la moralité, sans pour autant le rendre ipso facto nuisible ou suspect. Socialement, le processus implique que le phénomène du marché, jusque là étroitement confiné et cloisonné (avec notamment une distinction rigoureuse entre le commerce intérieur et le commerce extérieur), puisse s’étendre à l’ensemble de la vie collective, au point que non seulement les denrées et les matières premières, mais le travail, la terre et la monnaie devinssent eux-mêmes des valeurs marchandes.

Le décor étant ainsi à peu près posé, j’espère revenir bientôt sur cette révolution, sans laquelle le libéralisme économique serait demeuré inconcevable.

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