eyck_arnolfini

Grand silence sur ce blog, ces derniers jours… Trop de travail, d’une part, trop de billets en jachère, de l’autre. Heureusement, quelques valeureux commentateurs continuent de mettre un peu d’animation, et c’est un grand regret pour moi de ne pouvoir alimenter la discussion plus régulièrement. Ça devrait s’améliorer cette semaine (c’est toujours ce que je me dis dans ces cas-là, et à chaque fois j’arrive à y croire).

En attendant des livraisons plus substantielles, je lance dans la nature quelques coupures de presse que le hasard de l’actualité fait tourner autour du couple humain. L’idée est venue d’un court article de Libération, intitulé « Le couple, moteur de la lutte contre la pauvreté ». Extrait :

Pacsé, marié ou en union libre, le couple prémunit contre la misère. Ceux qui dérogent à ce schéma social bien établi prennent le risque de figurer parmi les 7,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. On a du mal à le croire, à l’admettre, tant cette affirmation ressemble à une posture morale, mais les chiffres sont têtus. Selon l’Insee, le taux de pauvreté est près de cinq fois supérieur chez les familles monoparentales (30,3 %), que chez les couples sans enfant (6,4 %) qui font figure de catégorie la moins touchée par la précarité (le taux de pauvreté moyen en France étant de 13,2 %).

Les précautions oratoires dont l’auteur de l’article enrobe son propos (« on a du mal à l’admettre… ») ne sont pas superflues, comme le montre la lecture des commentaires. En voici un, pioché au hasard, assez révélateur des blocages et des souffrances qui semblent nous caractériser :

Il faut donc se mettre en couple, sinon vous risquez la misère : voilà le message à destination des jeunes que je comprends à travers l’article.
Tout supporter, les coups, l’alcoolisme, la domination, la connerie…
Ces pauvres chéris, on comprend bien qu’ils ne puissent s’assumer, il leur faut une ménagère-cuisinière-infirmière-pute-accompagnatrice.
Il est évident que s’il y a une personne de plus au foyer, il y a davantage d’argent, ne serait-ce qu’en impôt en moins.
Il faudrait demander à celles qui ont choisi de rester seules ce qu’elles en pensent.
Cette notion de couple est d’un ringard! Belle trouvaille publicitaire!

La première phrase me semble fort intéressante. Elle me rappelle un des échanges qui avait émaillé l’interview de Christian Vanneste dont il a été question ici. L’un des journalistes tenait le même discours, et j’y vois un phénomène curieux d’hyper-romantisme: la vie en couple devrait ne rien devoir à des considérations d’intérêt, de stabilité, d’union contre les adversités de l’existence, mais se ramener intégralement à la pureté supposée de l’amour désintéressé (et ne pas devoir lui survivre). L’idée est curieuse à plus d’un titre, et le moindre n’est pas la contradiction flagrante entre cette conception et la réalité sociale. Les statistiques de l’INSEE ne font que mettre des chiffres sur un phénomène bien connu et dont il n’y a pas de raison de rougir: plus les revenus sont bas et l’existence précaire, plus la vie dans un couple stable représente une nécessité vitale.

Tiens, ça me fait une raison de plus d’en vouloir à Nicolas Sarkozy de sa déclaration sur La Princesse de Clèves. Je comptais y revenir puisque, dans un geste dont j’assume la bobitude, je me suis mis à lire le chef d’œuvre de Mme de La Fayette. L’idée est fort bien exprimée par Philippe Lançon, dans un article consacré au roman honni :

«Un bon mariage, s’il en existe, écrit-[Montaigne], refuse la compagnie et les manières de l’amour. Il tâche d’imiter celles de l’amitié. C’est une douce communauté de vie, pleine de continuité, de confiance et d’un nombre infini d’utiles et solides services et d’obligations mutuelles. Aucune femme qui en savoure le goût ne voudrait tenir lieu de maîtresse et d’amie à son mari. Si elle est logée dans son affection en qualité d’épouse, elle y est logée bien plus honorablement et plus sûrement.» Le nombre actuel d’unions en déroute, et qui furent indexées sur l’amour, signale que l’auteur des Essais n’avait peut-être pas tort de réduire la voilure sentimentale, d’être maritalement modeste.

Après la citation tue-l’amour de Montaigne, la conclusion tirée par Lançon me semble hautement significative, à son tour, d’une lucidité chèrement gagnée sur l’esprit de l’époque. L’indexation des unions sur l’amour, comme c’est dit joliment, est une bonne formule de l’hyper-romantisme dont témoignent contre vents et marées ceux qui s’insurgent contre les chiffres de l’INSEE. On constate en lisant La Princesse de Clèves que le XVIIe siècle était assez bien immunisé contre cette pathologie. Ça n’empêchait pas ces jolis messieurs-dames d’avoir aussi leurs petits soucis, et il est vrai que la misère n’était pas leur angoisse fondamentale. N’empêche, il est toujours utile de prendre conscience de la relativité de nos conceptions les mieux enracinées, et qui sait si l’on ne rendrait pas un fier service à la société française en inscrivant d’autorité Mme de La Fayette au programme minimum de tous les concours de fonctionnaires de catégorie C.

La dernière bonne nouvelle de la semaine dernière fut le refus du Conseil d’État d’inclure la «gestation pour autrui» au programme de la révision des lois de bioéthique. Je ne sais dans quelle mesure les interventions répétées de Sylviane Agacinski, d’abord dans la presse, puis sous forme d’un livre, Le Corps en miettes, ont influé sur les débats, mais j’incline à penser que les arguments qu’elle développe sont exemplaires de la méthode à suivre pour traiter des «questions de société».