Menage

« Le nombre des femmes qui ont écrit est si grand qu’on pourrait avec leurs seuls noms remplir un immense recueil. Mais la plupart d’entre elles se sont adonnées à des genres d’agrément – la rhétorique, la poésie, l’histoire, la mythologie, ou les élégances du genre épistolaire. Il n’en manqua pourtant pas d’assez nombreuses qui se consacrèrent à la discipline plus austère de la philosophie ».

L’excellent érudit qui commence ainsi son Histoire des femmes philosophes écrivait en 1689 et, si j’en crois l’index qui clôt son volume, il rédigea 45 notices, compilées à partir de sources antiques d’une fiabilité douteuse. Celles-ci ne nous apprennent hélas presque rien de ces femmes, dont aucun écrit ne subsiste. Ironie de l’histoire, l’érudit s’appelait Gilles Ménage, et ces premières intellectuelles restent donc avant tout pour nous les femmes de Ménage. Lequel, soit rappelé en passant, fut aussi le précepteur de Madame de Sévigné – personnification de l’élégance du genre épistolaire – et de Madame de La Fayette – oui, celle de La Princesse de Clèves.

Trois siècles plus tard, on reste frappé de la durable vérité des mots que j’ai cités. Nous pouvons tous mentionner facilement plusieurs femmes écrivains remarquables ou géniales, mais combien de femmes philosophes ? La quantité, heureusement, ne fait rien à l’affaire. Des femmes philosophes, il y en eut, et il y en a d’excellentes, et celles que nous connaissons ont, sur celles de Ménage, l’avantage insigne de pouvoir être jugées sur leurs écrits. On peut donc les lire et non simplement en dresser la liste, ce qui est tout de même une façon plus adéquate de rendre hommage à leur esprit. C’est ainsi que, dans une anthologie consacrée aux femmes philosophes depuis le XVIIe siècle, Mary Warnock livre dix-sept portraits intellectuels et humains. À l’exception de Simone Weil, aucune grande ne semble oubliée.

Anscombe-UnavParmi celles qui sont retenues, il y en a une qui se détache singulièrement : elle est décrite par l’auteur comme « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes ». Cet éloge n’est pas isolé. D’autres ont parlé d’elle comme « la plus grande femme philosophe connue », « l’un des plus grands philosophes du vingtième siècle » ou comme « le plus grand philosophe anglais de sa génération ». Ces superlatifs s’appliquent à Elizabeth Anscombe, disparue en 2001. Je n’ose imaginer que son nom ne vous dise rien (ceux qui ont cru que j’allais parler de Simone de Beauvoir n’ont pas idée de ce que c’est qu’être un géant de la philosophie). Un colloque consacré à Elizabeth Anscombe vient de se tenir à Paris, quelques semaines après un événement semblable organisé par l’université de Chicago. L’occasion est donc excellente pour évoquer cette femme exceptionnelle, qui pratiqua assurément la philosophie dans toute son austérité, mais qui fut également une personnalité hors du commun. Comme j’ai beaucoup à dire, cet article sera scindé en deux ou trois morceaux, la suite devant paraître dans les jours suivants.

Elizabeth Anscombe naquit en 1919 en Irlande, où son père, alors officier britannique, était en poste. Elle arriva à Oxford en 1937 pour y faire ses études classiques, alors la voie royale pour les brillantes élèves. L’année suivante, elle fut reçue dans l’Église catholique. Dans un des rares aperçus autobiographiques qu’elle a laissés, elle raconte que sa conversion avait commencé durant ses années d’adolescence, et que la lecture d’ouvrages apologétiques avaient éveillé son sens métaphysique. Vers 15 ans, Elizabeth Anscombe trouvait déjà fautifs certains des arguments philosophiques proposés dans ces bons livres : sous prétexte de défendre l’omniscience divine [corr. 23.05/09] démontrer l’existence de Dieu, ils mobilisaient une conception très douteuse de la causalité.

L’anecdote dit assez la précocité de son intelligence, mais aussi son amour exigeant de la vérité et son indépendance d’esprit. Rien ne lui semblait dangereux comme une bonne cause défendue par de mauvais arguments, et c’était incontestablement pour elle une forme de charité que d’avertir quelqu’un d’une faiblesse dans son raisonnement. Elle le fit notamment lors d’une discussion mémorable avec l’écrivain C.S. Lewis, qui dut réviser de fond en comble sa conception du miracle. Anscombe puisera toute sa vie de l’inspiration dans l’œuvre des deux génies chrétiens qui illustrent le mieux l’alliance de la raison et de la foi, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin.

Ludwig Wittgenstein (1889-1951)

Ludwig Wittgenstein (1889-1951)

Ce n’est pourtant pas un chrétien qui scella définitivement sa vocation philosophique. En 1942, elle passa d’Oxford à Cambridge, et rencontra Ludwig Wittgenstein. Le philosophe autrichien, dont la pensée était en train de révolutionner la philosophie du vingtième siècle, enthousiasma Anscombe, qui devint rapidement l’un de ses auditeurs les plus attentifs et les plus perspicaces. La notoire misogynie de Wittgenstein faisait une exception pour la jeune philosophe, qu’il appelait familièrement « old man ». Il estimait tant ses capacités qu’il lui confia la traduction anglaise de son œuvre maîtresse, les Investigations philosophiques (1951). Anscombe fit un long séjour à Vienne pour se familiariser davantage avec la langue maternelle de Wittgenstein. Sa traduction, plus de cinquante après sa parution, fait toujours autorité à l’instar de l’original allemand, et contribua de façon décisive à imposer Wittgenstein comme un penseur majeur – à bien des égards plus radical que l’autre « grand » de notre temps, Martin Heidegger.

Wittgenstein passe parfois pour un philosophe pessimiste et destructeur, qui aurait entrepris de ruiner la métaphysique occidentale et de contester toute prétention à une connaissance qui irait au delà de la science. Ou bien l’on dit qu’il aurait voulu cantonner la philosophie à l’étude du langage, à nos manières de parler des choses, et que cela reviendrait chez lui à nier la capacité humaine à aller « aux choses mêmes », à saisir la structure profonde de la réalité. Il distillerait, au fond, le scepticisme, sur fond d’un sens tragique de la vie.

Sans vouloir tomber dans une grandiloquence qui aurait beaucoup déplu à Anscombe, j’incline à rapprocher l’usage qu’elle fit de Wittgenstein de celui que Thomas d’Aquin fit d’Aristote en son temps. Peut-être avons-nous oublié à quel point le « divin Platon », comme l’appelaient les médiévaux, pouvait aux yeux des chrétiens passer pour plus spirituel, et plus spontanément accordé à l’esprit profond du christianisme. L’adoption d’Aristote par Thomas pouvait apparaître comme une menaçante régression. C’était choisir le matérialisme contre la spiritualité, le rationalisme étroit et terre à terre contre l’élan mystique. Saint Augustin n’a pas de mots trop durs pour Aristote, cet athée ou peu s’en faut. De même aujourd’hui, les philosophes chrétiens se sentent facilement plus à l’aise avec la phénoménologie husserlienne, son « retour aux choses mêmes » et le privilège qu’elle accorde à la manière dont les choses nous sont « données ». Anscombe, pourtant, suivit Wittgenstein pour le seul motif valable de suivre un philosophe : non pas parce que ses thèses allaient, comme on dit, dans le bon sens, mais parce qu’il avait raison.

Wittgenstein, malgré son indubitable exigence spirituelle et son respect profond pour la religion, avouait ne pas réussir à croire tout ce que croyait sa disciple catholique. Sur son lit de mort, il demanda pourtant à Anscombe d’aller quérir un prêtre (il précisa, semble-t-il, «  a non-philosophical priest »). Anscombe ne se sentit pourtant jamais autorisée à en conclure, comme d’autres le firent un peu hâtivement, qu’il était revenu à la foi de son enfance. Préférer la vérité à la légende, même si la légende paraît plus belle. Désignée par lui comme son exécutrice testamentaire, avec deux autres philosophes de son cercle, Anscombe demeura toute sa vie fidèle à Wittgenstein, et sa propre œuvre est profondément marquée par cette pensée aussi difficile d’abord que féconde dans ses conséquences.

L'IntentionEn 1957, Anscombe publia un petit livre de moins de cent pages, intitulé sobrement Intention. C’est peut-être un des livres les plus faciles de l’histoire de la philosophie, au sens où sa lecture ne suppose aucune culture philosophique préalable. Anscombe raisonne et argumente avec une souveraine liberté, exclut tout jargon (bien que son style soit notoirement obscur, à force de décontraction notamment), tire ses exemples de l’expérience quotidienne : grâce à elle, aller faire ses courses avec une liste d’achats est devenu un exemple standard de la philosophie, à l’instar du morceau de cire de Descartes et du cube de Merleau-Ponty. Pourtant, le livre est aussi d’une extraordinaire difficulté, car il s’attaque frontalement à certaines des manières les plus naturelles et les plus enracinées d’envisager l’action humaine. Lire Intention est, à ce titre, une épreuve permanente, car les illusions que le livre cherche à dissiper sont des plus tenaces.

On a pu dire d’Intention qu’il proposait le traitement de l’action « le plus important depuis Aristote ». De fait, Intention s’est rapidement imposé comme un classique, à la fois indémodable et constamment pertinent. Toute une branche nouvelle de la philosophie contemporaine, la « philosophie de l’action », en est issue, et les discussions actuelles – largement représentées aux colloques récents de Chicago et Paris – ne cessent de revenir à cette source intarissable. Je connais peu de livres qui peuvent, autant que celui-ci, donner le goût de la philosophie.

Anscombe ne se réclamait d’aucune école et son œuvre, de fait, est impossible à réduire à une scolastique, comme c’est le cas aujourd’hui avec, par exemple, celle de Kant ou de Heidegger. Chaque problème est pour Anscombe un nouveau départ, et non l’occasion pour elle d’appliquer des recettes fournies par un système préétabli. Elle se confronte volontiers avec des penseurs qu’elle admire sans partager leurs conclusions, comme David Hume. Si, pourtant, on veut situer Anscombe, on pourrait dire qu’elle tira de Wittgenstein une critique radicale de la philosophie issue de Descartes et de Locke, ce qui lui permit de relire à nouveaux frais, et avec un incomparable profit, la pensée d’Aristote que les modernes avaient prétendu dépasser.

Schématiquement, on pourrait donc dire qu’Anscombe est une aristotélicienne libérée par Wittgenstein de l’écran interposé par Descartes entre Aristote et nous. Et il faudrait ajouter aussitôt qu’elle n’est pas une aristotélicienne qui se voue à défendre les thèses d’Aristote (elle les critique parfois), mais une aristotélicienne qui philosophe comme le ferait Aristote aujourd’hui. Son « aristotélisme wittgensteinien » n’est pas une affaire de doctrine, mais de style : il s’agit de préférer toujours l’argument à l’image, l’analyse concrète à l’esprit de système, le dialogue intellectuel à la méditation solitaire et, ce qui est peut-être le plus difficile pour un philosophe, de ne jamais en dire plus que ce que les arguments présentés permettent réellement de soutenir.

(À suivre)