Un Français a parfois du mal à prendre la mesure de ce fait étonnant : ailleurs que chez nous, les grands philosophes de l’histoire moderne ont généralement été formés à l’Université et, bien souvent, ils y ont fait carrière. Depuis Descartes, il nous semble au contraire que le véritable sérieux, sinon le génie, ne peut s’épanouir qu’en dehors du cadre contraignant et ritualisé d’une vie universitaire. L’Université nous paraît condamnée à ne produire que des professeurs de philosophie – parfois doués, souvent ennuyeux – mais sûrement pas des philosophes au sens noble et profond. C’est donc toujours avec un certain étonnement que nous découvrons à quel point, hors de nos frontières, le savoir et le génie sont inséparables des grandes villes universitaires : Königsberg, Iéna, Heidelberg, Glasgow, Oxford ou Cambridge, pour ne citer que les plus fameuses.

Trinity College, Cambridge

Trinity College, Cambridge

Elizabeth Anscombe appartient à cette lignée de philosophes dont la pensée est inséparable de l’enseignement. Ses thèmes de prédilection furent la matière de ses cours, professés à Oxford puis à Cambridge où elle fut élue, en 1970, à la chaire qu’avait occupée Wittgenstein. On peut ainsi parcourir la liste de ses lectures, scandées par la succession traditionnelle des trimestres d’une année universitaire anglaise : Michaelmas, Hilary, Trinity à Oxford, Michaelmas, Lent et Easter à Cambridge, et embrasser d’un coup d’œil la diversité des questions et des auteurs qui furent les compagnons de sa riche vie intellectuelle. La philosophie ancienne y tient une bonne place, de Parménide à Proclus, en passant par Platon et Aristote. Wittgenstein est présent depuis le début de sa carrière, et le reste jusqu’aux dernières années. Locke et Hume reviennent également souvent. La philosophie de l’esprit, l’éthique, la philosophie de la religion et la philosophie de la nature sont les thèmes dominants.

Anscombe a écrit peu de livres. Outre Intention, publié en 1957 – ce livre connut une seconde édition révisée en 1963, et chaque nouvelle réimpression est rapidement épuisée – elle est l’auteur d’une Introduction to Wittgenstein’s Tractatus (1959) qui, comme son nom l’indique, porte sur l’autre chef d’œuvre de Wittgenstein, le premier des deux livres qu’il publia de son vivant, le célèbre Tractatus logico-philosophicus (1922). On dit parfois que l’« introduction » d’Anscombe est aussi difficile à comprendre que le Tractatus lui-même, et ce n’est pas tout à fait exagéré. On peut dire aussi qu’un lecteur qui ne consentirait pas à l’effort demandé par le livre d’Anscombe a peu de chance de se hisser au niveau de la difficulté propre au Tractatus, ce livre dont l’auteur disait qu’il « ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé par lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées » (ce qui suit est d’ailleurs encore plus déprimant, puisque Wittgenstein ajoute que le but de l’ouvrage « sera atteint s’il se trouvait quelqu’un qui, l’ayant lu et compris, en retirait du plaisir »…).

Anscombe était certainement un professeur plus accessible que Wittgenstein. Si elle avait la réputation d’être parfois terrible dans les discussions philosophiques, ceux qui ont bénéficié de ses tutorials (ces entretiens de « préceptorat » qui constituent une part importante des obligations d’un professeur à Oxford ou Cambridge) se souviennent surtout de sa disponibilité et du temps infini qu’elle était prête à consacrer à ses étudiants. Les entretiens laissaient souvent, semble-t-il, tous les protagonistes épuisés.

La publication des Collected papers d’Anscombe (trois volumes d’articles choisis, en 1981) marqua un tournant dans sa reconnaissance internationale. D’un seul coup, l’ampleur et la profondeur de sa pensée pouvaient enfin être mesurées et appréciées à sa juste valeur. Une pensée qui s’était déployée dans le climat confidentiel des cours ou des colloques académiques devenait d’un seul coup accessible à toute la communauté philosophique. Ces articles, qui reprennent souvent le thème de ses cours ou la teneur d’une communication dans un congrès, sont rarement très longs. Ils sont généralement d’une lecture exigeante, et l’on peut passer des années à tourner autour pour en extraire la substance. Ce qui me semble les caractériser, c’est qu’Anscombe concentre à chaque fois sa réflexion sur un problème qui apparaît assez vite comme situé au cœur d’une difficulté traversant l’histoire de la pensée. Plutôt que de bâtir un système, Anscombe choisit de mettre le doigt sur le noyau d’un argument. Elle ne s’embarrasse guère du souci de tirer de longues conclusions ou de faire entrevoir la portée de son raisonnement, mais on s’aperçoit peu à peu qu’elle a mis en lumière un paradoxe insurmontable, un défaut dirimant dans un certain type de position philosophique, et qu’elle a proposé une voie alternative puissamment originale.

Par égard pour mes lecteurs, je réserve à un autre billet quelques aperçus sur les thèses développées par Anscombe qui ne cessent de hanter les discussions philosophiques actuelles. Je conclus seulement cet aperçu bibliographique en signalant qu’après la mort d’Anscombe, deux autres volumes d’articles ont encore vu le jour, qui réunissent une moisson magnifique d’articles inédits ou rédigés après les trois volumes de 1981 : un volume centré sur l’éthique (Human Life, Action and Ethics), et un autre sur la religion (Faith in a Hard ground), tous deux rassemblés par Mary Geach et Luke Gormally, soit la propre fille d’Anscombe et son mari (j’entends le gendre d’Anscombe). Ce qui fournit une transition décente pour évoquer maintenant la femme que fut Anscombe.

La jeune Elizabeth Anscombe

La jeune Elizabeth Anscombe

En 1941, Elizabeth Anscombe avait épousé Peter Geach, également philosophe et lui aussi converti au catholicisme, de trois ans son aîné, qui l’avait remarquée à la messe, et qui avait été séduit par sa beauté et par sa voix. Seule la mort d’Elizabeth, en 2001, devait les séparer. Geach appelait volontiers sa femme comme tout le monde : « Miss Anscombe ». Il paraît que ce « miss » causa quelque alarme lorsqu’elle se présenta un jour à la maternité pour accoucher. C’était il y a un certain temps.

Il y a peu d’exemples de couple philosophique, surtout si l’on oublie l’inconnue que Gilles Ménage, dans son Histoire des femmes philosophes, désigne comme l’épouse de Pythagore. Certains philosophes eurent d’illustres maîtresses, certaines philosophes eurent d’illustres amants. Sauf erreur de ma part, ces unions durables ou passagères, et presque toujours orageuses, furent immanquablement stériles, comme si la fécondation mutuelle des esprits devait se payer d’un refus de la fécondation charnelle.

Le mariage de « miss Anscombe » et de Peter Geach est une remarquable exception. Outre un livre qu’ils signèrent de leurs deux noms, intitulé Three Philosophers, consacré à Aristote, Thomas d’Aquin et Gotlob Frege, le lecteur attentif ne peut que remarquer à quel point leurs pensées, si diverses dans leur expression et dans leurs thèmes, s’enlacent comme deux plants croissant en prenant appui l’un sur l’autre. Tel argument esquissé par l’un dans un article, devient une pensée mûre et percutante dans un écrit de l’autre. Tel exemple inventé par l’un répond en écho à telle analyse proposée par l’autre. Les mots parfois sont les mêmes, et l’on croit sentir dans ces pages pourtant dépourvues d’affect le fruit d’une discussion commencée et reprise sans cesse autour de la table familiale.

L’œuvre d’Anscombe et celle de Geach sont, sur un certain nombre de sujets, étonnamment complémentaires, notamment sur la question de la substance, sur celle du raisonnement pratique ou de la philosophie de la première personne, où les arguments du logicien Geach éclairent souvent les raisonnements plus tortueux de son épouse – à moins que ce ne soit le contraire.

Il est de tradition, à l’Université, d’offrir à un éminent professeur un volume d’hommage, des Mélanges, que les Anglais appellent volontiers un Festschrift. On y réunit des articles rédigés à cette occasion par des collègues du monde entier, et qui portent de préférence sur tel ou tel aspect de la pensée du dédicataire de l’hommage, l’homenajeado, comme disent utilement les Espagnols. Si, à la veille de votre retraite du corps enseignant, le volume d’hommage ne contient que des articles de collègues de votre propre faculté, et que tous les articles, où vous n’êtes même pas mentionné, ont déjà été publiés ailleurs depuis des années, le geste reste sympathique mais, forcément, c’est moins classe. Anscombe eut bien entendu son Festschrift, ainsi que Peter Geach, l’un et l’autre fort originaux et bien fournis. Mais ce qui est plus significatif et, à coup sûr, plus rare, c’est qu’un Festschrift put également être offert au couple en tant que tel, à l’occasion de leur cinquante ans de mariage. L’histoire de l’université ne doit pas compter beaucoup de volumes d’hommage adressés à un couple pour ses noces d’or. Le fait que le couple ait pu être traité comme un unique homenajeado témoigne aussi de l’unité de leur pensée.

Les Geach eurent sept enfants. Leur fille Mary, à laquelle j’ai déjà fait allusion, livre ce témoignage sur sa mère :

Intellectuellement, elle était exceptionnellement diligente. Mary Warnock la décrit comme « vouée au dialogue qui est central pour la philosophie », mais ce n’est pas seulement avec les philosophes qu’elle était toujours prête à se saisir d’un problème et à y appliquer son esprit. Elle était, en un sens, un parent plus attentif que la plupart : les enfants reçoivent rarement, je pense, autant et d’aussi bonnes réponses à leurs questions. Elle savait penser au niveau de la personne à qui elle parlait (…).

Son enfant favori, disait-elle, était celui de six ans : elle admirait les pensées des enfants de cet âge, si bien qu’en nous ses enfants, la raison jaillit à la lumière de son intellect bienveillant et puissant, dont l’influence peut être mesurée par le fait que nous sommes tous les sept restés jusqu’à ce jour catholiques croyants et pratiquants. Elle avait aussi l’habitude de prier pour chacun des enfants absents, nous nommant individuellement lors de la prière en famille, qui avait généralement lieu matin et soir. Elle ne donna pas seulement ainsi l’exemple nécessaire de la prière, qu’elle mentionne dans son article sur « L’environnement moral de l’enfant », mais elle obtint aussi en réponse à ses demandes la continuation de la foi en nous.

Le catholique anglais est volontiers excentrique. Plutôt, son catholicisme lui-même est une excentricité, une forme de dissidence permanente qui plonge ses racines dans un long passé de persécution et de minorité civile. Il n’est pas inutile de s’en souvenir lorsqu’on est confronté à un personnage comme Elizabeth Anscombe. Son orthodoxie rigoureuse la rend assurément sympathique au catholique de tempérament conservateur, et plutôt suspecte à l’esprit libéral. Mais un catholique anglais très orthodoxe ne ressemble guère un catholique français ultramontain. Par exemple, il aura appris de l’histoire une saine méfiance à l’égard du pouvoir politique, et de sa pente à opprimer les minorités pour complaire à l’opinion dominante. Il aura aussi facilement un sens inné de la dignité des humbles, une répugnance instinctive face à l’arrogance de l’establishment, un faible attrait pour les signes matériels de la réussite – si souvent déniés, dans son pays, aux meilleurs sujets qui eurent le mauvais goût d’être catholiques. L’un des fils des Geach se prénomme More, et j’y vois un signe manifeste de leur conscience d’hériter de la foi de saint Thomas More, le chancelier d’Henry VIII décapité pour avoir refusé d’approuver le divorce du roi.

À propos d’héritage, je me souviens qu’Anscombe, le jour où je l’ai rencontrée, m’expliqua que le catholicisme anglais se partageait entre la postérité de Newman et celle du cardinal Manning, son adversaire obstiné et puissant. Il serait trop long d’expliquer ici cette querelle de l’époque victorienne, mais il est clair qu’Anscombe était du côté de Newman, c’est-à-dire de celui de la conscience contre les accommodements avec l’esprit du temps. Comme Newman, elle préférait la vérité au consensus. Comme lui, elle aurait sans doute volontiers porté un toast « au pape, mais d’abord à la conscience » : déclaration dont on ne peut mesurer la profondeur que si l’on se fait de la conscience, comme Newman et Anscombe, une idée assez haute pour ne pas la confondre avec l’évidence subjective d’un moment. Anscombe raconta un jour à sa fille qu’elle avait failli perdre sa foi naissante, alors qu’elle était une undergraduate à Oxford, en lisant un argument du philosophe athée Bertrand Russell. Sa réaction fut d’entrer dans une église et d’y faire un acte de foi. Ce n’est que plus tard qu’elle comprit la fausseté de l’argument de Russell. Si elle s’était fiée, en cet instant, à l’évidence subjective, elle aurait pu perdre la foi à cause d’une erreur intellectuelle.

La foi catholique n’était pas la seule excentricité d’Elizabeth Anscombe, et ceux qui l’ont connue aiment à rapporter à son propos une foule d’anecdotes savoureuses. Elle portait des pantalons, souvent sous une tunique, et ce genre de tenue, dans les années 1950-1960, n’était guère apprécié chez les femmes. Un jour, Anscombe se vit refuser l’entrée d’un restaurant chic où, lui dit-on, les femmes en pantalon n’étaient pas admises. Elle les retira sur le champ (l’histoire ne dit pas si elle put entrer dans le restaurant). C’est aussi en pantalon qu’elle se présenta un jour pour être reçue par le pape. Le protocole veut que les femmes soient, dans ces occasions, en robe ou en jupe, et l’on fournit obligeamment à Miss Anscombe une robe à porter pour la durée de l’audience. Elle se présenta au pape avec la robe, enfilée par dessus son pantalon.

Son mépris des conventions transparaissait aussi dans son langage, souvent familier et volontiers cru. Son style, je l’ai déjà dit, se caractérise par une grande indifférence à l’égard de la beauté formelle. Dans une conférence, elle illustra la notion de « plaisir intrinsèque » en prenant l’exemple de « shitting », avec un tel sérieux, dit-on, que son audience fut trop tétanisée pour oser rire.

Un jour, menacée par un voyou à Chicago, elle lui signifia que ce n’était pas une façon de traiter un visiteur. Ils furent bientôt en grande conversation, et il la raccompagna en lui expliquant qu’elle ne devrait pas se promener dans un quartier si mal famé.

Grande fumeuse, elle fit un jour à Dieu le vœu d’arrêter la cigarette si son deuxième fils, alors sérieusement malade, recouvrait la santé. Un an plus tard et, d’après certains, après en avoir parlé avec le grand logicien néo-zélandais Arthur Prior, elle décida que son vœu n’incluait pas la pipe et les cigares, qu’elle se mit alors à fumer.

Anscombe et Peter Geach

Anscombe et Peter Geach

Il n’est certainement pas vrai que les mariages heureux n’ont pas d’histoire. Ils en ont une, assurément, et il n’est pas sûr que cette histoire contienne moins de souffrance ou d’épreuves que celle des autres mariages. Je n’ai pas d’aperçu particulier à livrer sur celui d’Anscombe et Geach – ou plutôt les rares que j’aurais me semblent être de ceux que, précisément, on hésite à raconter, comme si l’on craignait de profaner un mystère délicat. En revanche, dans les nombreuses interventions qu’elle fit devant des publics catholiques, Anscombe fut parfois amenée à parler du mariage. Elle le faisait alors en excluant délibérément tout pathos, avec la conviction manifeste que la conception traditionnelle du mariage dans l’Église catholique se tient entre deux rigorismes également dangereux, celui qui méprise la chair et celui qui exalte la pureté idéale du sentiment amoureux. Ce dernière déformation, qui peut se comprendre comme une réaction aux excès contraires du passé, est probablement la plus actuelle dans les milieux chrétiens, et Anscombe prend toujours garde, lorsqu’elle parle du mariage, de ne pas oublier qu’un mariage peut exister sans amour, ou sans amour partagé.

« Si une sorte d’amour ne peut pas être commandée, nous ne pouvons construire notre théologie morale du mariage sur le présupposé que cet amour sera présent. Son absence est une triste chose, mais cette tristesse existe ; elle est très commune ».
« Nous ne pouvons absolument pas délivrer un enseignement qui flatte les chanceux, et ne parle pas aux malheureux. » (Anscombe, « Contraception and Chastity »)

Le couple Geach semble avoir été un couple chrétien de l’ancien temps. Les vertus qu’ils ont pratiquées auraient pu être celles d’un vieux ménage paysan, formé à la rude école de la vie et puisant dans la foi des trésors de réalisme qui, mieux que les mirages de la passion, font durer et grandir un amour pudique et fier.

Un proche ami d’Anscombe a raconté ainsi les derniers instants de celle qu’on a appelée « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes » :

Elle fut entourée à sa dernière heure par son mari et quatre de leurs enfants (Jenny, John, More et Tasmin). Son dernier acte intentionnel fut d’embrasser Peter Geach. Elle mourut alors que les membres de la famille à son chevet concluaient leur récitation des mystères douloureux du rosaire.

C’était le 5 janvier 2001.