j-h-newmanUne allusion à Newman (John-Henry, pas Paul) dans le billet précédent, et la fête de saint Philippe Néri aujourd’hui même, c’est plus qu’il n’en faut pour justifier le rappel de ce beau texte du grand oratorien anglais, tiré du huitième discours sur L’Idée d’université.

Cet portrait de l’honnête homme (gentleman) n’est pas seulement, je crois, l’idéalisation d’un type social purement anglais. Il s’agit avant tout de décrire un caractère, au sens éthique des « caractères » de La Bruyère, et la vulgarité des manières qui prévalent aujourd’hui, même dans les milieux cultivés, ne peut qu’instiller la nostalgie du temps où le raffinement moral pouvait rendre attrayante et crédible cette conception de la vraie civilisation incarnée dans des mœurs. Lorsque Newman écrivait (en 1852), chacun pouvait associer à ce portrait quelques figures notables de la vie intellectuelle et politique du temps.

On n’aura garde d’oublier, en même temps, qu’aux yeux de Newman l’idéal de l’honnête homme n’est pas exempt de limites. Il sait trop que l’extrême délicatesse, le soin mis à n’indisposer personne, peuvent être les alliés du scepticisme et rendre méfiant à l’égard d’un attachement trop inconditionnel à la vérité. Mais cela ne rend que plus sensible sa capacité à sentir la grandeur morale accessible à l’incroyant comme au croyant.

J’introduis moi-même des paragraphes, qui ne sont pas dans le texte original, afin d’en faciliter la lecture (c’est mon côté gentleman). La version française ci-dessous étant de mon cru, je ne saurais trop conseiller les amateurs de bel anglais de se reporter au texte original, reproduit à la fin du billet.

C’est presque une définition de l’honnête homme que de dire qu’il est celui qui n’inflige jamais de peine. La description est subtile et, autant qu’on puisse dire, exacte. Son soin principal est simplement d’ôter les obstacles qui pourraient entraver l’action libre et spontanée de ceux qui l’entourent ; et il accompagne leurs mouvements plutôt que de prendre lui-même l’initiative. Ses bienfaits peuvent être tenus pour parallèles à ce qu’on appelle des commodités ou conforts dans l’installation personnelle : comme un fauteuil ou un bon feu, qui contribuent à repousser le froid ou la fatigue, bien que la nature puisse procurer sans eux et repos et chaleur animale. Le véritable honnête homme, de semblable façon, évite soigneusement tout ce qui pourrait causer la surprise ou l’alarme dans l’esprit de ceux parmi lesquels il se trouve – tout heurt des opinions ou choc des sentiments, toute contrainte, soupçon, gêne ou ressentiment – son grand souci étant de mettre chacun à l’aise et comme chez soi.

Il a pour toute sa compagnie un regard attentif ; il est doux envers le timide, aimable envers le réservé, et bienveillant envers l’écervelé ; il sait se rappeler à qui il parle, se garde d’allusions inopportunes ou des sujets qui pourraient irriter ; il tient rarement le premier rôle dans la conservation, et n’est jamais ennuyeux. Il tient pour légères les faveurs qu’il fait, et semble recevoir alors qu’il donne. Il ne parle de lui que lorsqu’il y est contraint, ne se défend jamais par une simple réplique, ne prête pas l’oreille aux médisances ou aux racontars, il est scrupuleux au moment d’imputer des intentions à ceux qui lui font obstacle, et donne à toute chose l’interprétation la plus favorable. Il n’est jamais mesquin ou petit dans ses disputes, ne profite pas d’avantages déloyaux, ne confond pas les attaques personnelles ou les paroles tranchantes avec des arguments, ni n’insinue le mal qu’il n’ose énoncer clairement. Par une prudence à longue vue, il observe la maxime du sage ancien, qui veut que nous devrions toujours nous conduire avec notre ennemi comme s’il devait un jour être notre ami. Il a trop de bon sens pour prendre ombrage des insultes, il est trop occupé pour se souvenir des injures, et trop insouciant pour en vouloir à quiconque. Il est patient, tolérant et résigné, par principes philosophiques ; il se soumet à la douleur, parce qu’elle est inévitable, au deuil, parce qu’il est irréparable, et à la mort, parce qu’elle est sa destinée.

S’il s’engage en quelque controverse, la discipline de son intellect le préserve des maladresses discourtoises d’esprits qui, meilleurs peut-être dans le fond, sont moins cultivés ; qui, comme des armes grossières, déchirent et lacèrent au lieu de couper net, qui se trompent sur le point d’une discussion, gaspillent leur force sur des broutilles, se méprennent sur leur adversaire, et laissent la question plus embrouillée qu’ils ne l’ont trouvée. Son opinion peut être vraie ou fausse, mais il est trop lucide pour être injuste ; il est simple autant qu’il est vigoureux, concis autant qu’il est décisif. On ne trouvera nulle part plus de candeur, de considération, d’indulgence : il se projette dans l’esprit de ses opposants, il comprend leurs erreurs. Il sait la faiblesse de l’humaine raison autant qu’il connaît sa puissance, son étendue et ses limites.

Le texte complet se trouve ici. Je reproduis ci-dessous la partie que j’ai traduite.

(…) It is almost a definition of a gentleman to say he is one who never inflicts pain. This description is both refined and, as far as it goes, accurate. He is mainly occupied in merely removing the obstacles which hinder the free and unembarrassed action of those about him; and he concurs with their movements rather than takes the initiative himself. His benefits may be considered as parallel to what are called comforts or conveniences in arrangements of a personal nature: like an easy chair or a good fire, which do their part in dispelling cold and fatigue, though nature provides both means of rest and animal heat without them. The true gentleman in like manner carefully avoids whatever may cause a jar or a jolt in the minds of those with whom he is cast;—all clashing of opinion, or collision of feeling, all restraint, or suspicion, or gloom, or resentment; his great concern being to make every one at their ease and at home.

He has his eyes on all his company; he is tender towards the bashful, gentle towards the distant, and merciful towards the absurd; he can recollect to whom he is speaking; he guards against unseasonable allusions, or topics which may irritate; he is seldom prominent in conversation, and never wearisome. He makes light of favours while he does them, and seems to be receiving when he is conferring. He never speaks of himself except when compelled, never defends himself by a mere retort, he has no ears for slander or gossip, is scrupulous in imputing motives to those who interfere with him, and interprets every thing for the best. He is never mean or little in his disputes, never takes unfair advantage, never mistakes personalities or sharp sayings for arguments, or insinuates evil which he dare not say out. From a long-sighted prudence, he observes the maxim of the ancient sage, that we should ever conduct ourselves towards our enemy as if he were one day to be our friend. He has too much good sense to be affronted at insults, he is too well employed to remember injuries, and too indolent to bear malice. He is patient, forbearing, and resigned, on philosophical principles; he submits to pain, because it is inevitable, to bereavement, because it is irreparable, and to death, because it is his destiny.

If he engages in controversy of any kind, his disciplined intellect preserves him from the blundering discourtesy of better, perhaps, but less educated minds; who, like blunt weapons, tear and hack instead of cutting clean, who mistake the point in argument, waste their strength on trifles, misconceive their adversary, and leave the question more involved than they find it. He may be right or wrong in his opinion, but he is too clear-headed to be unjust; he is as simple as he is forcible, and as brief as he is decisive. Nowhere shall we find greater candour, consideration, indulgence: he throws himself into the minds of his opponents, he accounts for their mistakes. He knows the weakness of human reason as well as its strength, its province and its limits.