Si l’objectif de Xavier Darcos était de pourrir le débat sur la violence à l’école, il a bien réussi son coup. Le Ministre a évoqué diverses mesures dont il pouvait se douter qu’elles feraient bondir. Entre la création d’une « force mobile d’agents », l’installation de portiques de détection à l’entrée de certains établissements, et l’attribution de pouvoirs de police aux chefs d’établissement, il n’aura pas ménagé ses efforts pour donner aux bonnes consciences l’occasion de dénoncer le «tout répressif» et d’entonner l’air du « c’est la faute à la société si les enfants sont violents ». Il n’avait peut-être pas prévu que Michèle Alliot-Marie formulerait elle aussi quelques observations de bon sens sur la difficulté de transformer un principal de collège en officier de police judiciaire mais, globalement, l’opération pourrait se révélée payante. Luc Cédelle, du blog « Interro écrite », appelle cela une proposition « clivante », qui renforce les divisions idéologiques et remet à l’honneur les thèmes sécuritaires de la victorieuse campagne de Nicolas Sarkozy.

Tout cela est quand même bien dommage, bien piteux et, vue la gravité du problème, assez irresponsable. Le gouvernement illustre une fois de plus sa tendance à gouverner en fonction du Journal de 20 heures. En l’occurrence, le Ministre table sur l’émotion — évidemment légitime, et même fort saine — soulevée par le coup de couteau porté à une enseignante par un collégien de 13 ans. Pourtant, Xavier Darcos ne peut ignorer que ce fait divers scandaleux est également, Dieu merci, exceptionnel, et qu’il ne reflète aucunement la réalité quotidienne de la violence à l’école. Son premier devoir de Ministre est de se faire pédagogue, et d’expliquer aux Français, sans euphémismes mais sans démagogie non plus, ce qu’il en est vraiment.

D’après les experts sérieux, comme Eric Debarbieux, directeur de l’Observatoire international de la violence scolaire, un fait bien établi est que la violence « lourde » reste très rare — y compris aux Etats-Unis, où elle revêt cependant des formes particulièrement tragiques. Il y a, en revanche, une augmentation constante de la petite violence quotidienne, consistant principalement en faits de harcèlement, en menaces, insultes et des formes multiples d’insubordination. Ceux qui prétendent que « la violence scolaire a toujours existé » mentent au moins par omission. La violence d’aujourd’hui, celle qui ne cesse de s’aggraver, revêt au moins deux dimensions nouvelles. La première est qu’elle s’exerce en bande, la seconde qu’elle est également dirigée contre l’institution scolaire elle-même, à travers les dégradations de matériel, les insultes et menaces dirigées contre les éducateurs et les enseignants. Cela est nouveau, grave et significatif.

Debarbieux a raison d’observer, dans l’interview qu’il a donnée au Monde du 28 mai, que l’idéologie ne peut inspirer de bonnes réponses à ce genre de défi. La question n’est pas de choisir entre la répression et l’aveuglement volontaire, mais de fonder les réponses sur une connaissance sérieuse de la situation. De ce point de vue, la méthode « un fait divers, une nouvelle loi » n’a aucune chance de fournir des résultats probants.

Je remarque en passant que l’excellent accueil fait au film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la Jupe, n’a pas empêché la « lecture » savante du film de dégénérer selon les clivages idéologiques habituels — malgré l’effort (parfois pesant) du réalisateur pour déjouer les interprétations simplistes. Au hasard d’un survol anecdotique du web, je tombe par exemple sur des déclarations consternantes de Philippe Mérieu, qui a surtout trouvé le film « fabuleux » parce qu’il dénonce le sexisme, et sur un royaliste (piège) enthousiaste, guère plus lucide que le pédagogue-en-chef du Ministère, qui ne retient que la question de la laïcité. Je suppose qu’à droite, on insistera plus volontiers sur le fait que l’immigration est massivement représentée dans la classe insupportable qui fait péter les plombs à Isabelle Adjani, ou sur l’étrange présence d’une arme à feu dans le sac d’un dealer du collège (sans parler de l’étrange présence d’un dealer dans l’enceinte d’un collège, évidemment).

Les démagogues et les irresponsables ont en commun, me semble-t-il, de chercher des solutions à l’extérieur de l’école. Les premiers, tout à leur volonté de « sanctuariser » l’école (le mot me plairait s’il faisait davantage penser à l’idée de Durkheim sur l’école qu’aux tactiques militaires de « sanctuarisation » des périmètres…), estiment qu’on doit lui appliquer les mesures qui ont (ou n’ont pas, d’ailleurs) fait leurs preuves dans les grands magasins et les quartiers difficiles. Les seconds, qui n’ont pas à s’embarrasser des propositions concrètes, se contentent de rappeler que le problème vient de la société, et donc qu’il suffit attendre d’avoir réformé la société en profondeur pour que l’école change toute seule.

Ce qui me plaît, au contraire, dans les suggestions formulées par des gens comme Eric Debarbieux, c’est qu’elles s’attachent à la spécificité de la violence scolaire, et pointent vers des actions qui, pour être à long terme, n’en sont pas moins éminemment réalistes.

Une première remarque de bon sens — que La Journée de la Jupe illustre fort bien à sa manière — est que la violence et le passage à l’acte relèvent largement d’un déficit de conceptualisation. Quand on a trente-cinq mots à sa disposition, l’expression des sentiments et des émotions passe difficilement par leur verbalisation. La barrière du langage apparaît ici comme un véritable mur : les émotions, faute de se laisser saisir et organiser par la langue, jaillissent avec une brutalité exacerbée par la pauvreté du vocabulaire, et les injures ouvrent la voie aux gestes et aux coups. Je ne suis pas sûr que les méthodes d’apprentissage du français en vigueur dans l’Education nationale soient entièrement indemnes de toute responsabilité dans l’aggravation de la violence scolaire. Tant qu’à « sanctuariser » l’école, pourquoi ne pas tourner franchement le dos à l’idée que le cours de français n’a pas pour objectif premier d’analyser la sous-culture ambiante (voyez, dernièrement, Paul-Marie Conti, L’enseignement du français aujourd’hui, chez De Fallois) ? 

Contrairement à l’idée séduisante mais stupide qui voudrait que la violence scolaire ne soit que le reflet de la violence sociale, les études internationales montrent que, même au sein de sociétés marquées par une forte violence, en Amérique latine ou en Afrique, l’école peut échapper au phénomène. L’un des facteurs décisifs mis en évidence par les chercheurs est alors la qualité du lien existant entre les parents et l’institution scolaire. Je cite Debarbieux, dans une interview de 2006 :

Les pays qui s’en sortent le mieux face à la violence scolaire sont aussi ceux où la place des parents à l’Ecole est la plus forte. Par exemple, il est frappant de voir que dans les pires endroits du Brésil, par exemple les favelas de Rio, alors que la violence domine le quartier, elle n’entre pas à l’école. L’école est protégée par la communauté. En France on continue à voir les familles comme des ennemies de l’Ecole et c’est dramatique. Il est impératif de travailler ensemble face à la violence car on est très démunis face à elle. Il ne faut pas que l’école se prive de la protection des parents.

Lorsque Xavier Darcos propose sans rougir de poursuivre les « parents démissionnaires », on se demande s’il ne choisit pas la voie qui lui permet de ménager au mieux les milieux enseignants, au risque de renforcer le désarroi des parents qui ont déjà l’impression que l’école ne les aide guère à éduquer leurs enfants.

Enfin, troisième suggestion intéressante, Debarbieux ne cesse d’insister sur les conséquences néfastes du « mouvement national » – appelation codée qui serait suspecte en dehors de l’Education nationale, où elle désigne simplement le système des mutations, cogéré avec les syndicats. Celle-ci a pour effet, d’une part, d’envoyer au casse-pipe les plus jeunes diplômés, sans expérience mais également sans les précieux « points » qui permettent aux anciens d’éviter les zones sinistrées ; et d’autre part, de favoriser l’isolement des enseignants (nommés loin de leur domicile) et la fragilité des équipes pédagogiques sans cesse remaniées.

Remise en question de pratiques pédagogiques destructurantes, renforcement du lien entre l’école et les parents, mise à plat de système des mutations : voilà trois propositions concrètes et pragmatiques, qui ont sur celles du Ministre l’immense avantage d’être raisonnables — et peut-être l’immense inconvénient de s’adresser directement à l’institution scolaire.