Il est plus facile de condamner le racisme que de le comprendre. Condamner est même ce qu’il y a de plus facile. Autre chose, à bien des égards plus désirables, est d’éprouver à l’égard du racisme une répugnance instinctive, ce qui serait le signe d’une vertu authentique. La condamnation, surtout lorsqu’elle est bruyante, peut certes avoir un effet dissuasif, lorsqu’elle exprime une réprobation sociale généralisée. L’hypocrisie, pourtant, s’y laisse souvent déceler, comme dans toutes les protestations sonores de moralité.

Comprendre le racisme est une autre paire de manche. Je ne dis pas comprendre le raciste, au sens de sympathiser en profondeur avec lui — l’exercice serait assez vain. Mais il y a une sorte de mystère du racisme, dans la mesure où le phénomène paraît essentiellement moderne, et qu’il entretient des rapports troublants avec certaines des valeurs les plus indiscutables des sociétés démocratiques, à commencer par le privilège reconnu à la science (en l’espèce, à la biologie). Plus dérangeant encore, le racisme semble avoir partie liée avec la valeur suprême de l’égalité.

Telle est du moins l’impression que je retire d’une série de textes convoquée par Paul Zawadski, lors d’une intervention dans un colloque remarquable qui s’est tenu récemment à Paris, autour du totalitarisme. Pour l’anecdote, il avait été question ici, dans un commentaire, de cet universitaire que je ne connaissais pas. Le hasard a voulu que je puisse l’écouter peu de temps après. J’ai été impressionné par son sérieux et la finesse de ses analyses. Sans prétendre restituer l’ensemble de son propos, je soumets à votre réflexion l’échantillon de textes qui lui ont permis de mettre en évidence une intéressante convergence dans l’appréhension du racisme — et, en l’occurrence, de l’antisémitisme — chez des auteurs allant de Tocqueville à Hannah Arendt.

La convergence est suffisamment significative pour donner à réfléchir, et permettre de dépasser l’idée bien commode que le racisme serait nécessairement l’expression de préjugés anciens et caducs, une sorte de rechute dans les valeurs antérieures à la modernité. Si l’on prend ces textes au sérieux, il faut envisager l’hypothèse que le raciste soit moins l’opposé du bon démocrate que son double, son presque-frère : non pas le survivant aberrant d’un âge inégalitaire et hiérarchique, mais un enfant de la modernité qui a mal tourné, l’indigne cadet du citoyen éclairé et tolérant, et qui peut autant que lui prétendre à l’héritage de la démocratie.

Premier texte : Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique

Le préjugé de race me paraît plus fort dans les Etats qui ont aboli l’esclavage que dans ceux où l’esclavage existe encore, et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les Etats où la servitude a toujours été inconnue. (…) Le préjugé qui repousse les nègres semble croître à proportion que les nègres cessent d’être esclaves, et que l’inégalité se grave dans les mœurs à mesure qu’elle s’efface dans les lois.

Au Sud, où l’esclavage existe encore, on tient moins soigneusement les nègres à l’écart ; […] la législation est plus dure à leur égard ; les habitudes sont plus tolérantes et plus douces. Au Sud, le maître ne craint pas d’élever jusqu’à lui son esclave, parce qu’il sait qu’il pourra toujours, s’il le veut, le rejeter dans la poussière. Au Nord, le blanc n’aperçoit plus distinctement la barrière qui doit le séparer d’une race avilie, et il s’éloigne du nègre avec d’autant plus de soin qu’il craint d’arriver un jour à se confondre avec lui. (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 1, deuxième partie, chap X (pp. 457-458 de l’édition GF).

Ces remarques de Tocqueville semblent avoir été la matrice de toute une série de réflexions contemporaines, tantôt orientées vers le racisme proprement dit, tantôt appliquées au cas singulier de l’antisémitisme.

Deuxième texte : Louis Dumont, Homo Hierarchicus

Dans un appendice fameux de son grand livre sur la société de castes en Inde, l’anthropologue évalue la pertinence de la notion de caste pour comprendre les idéologies inégalitaires qui persistent dans les sociétés démocratiques. Son jugement est que cette notion n’est pas pertinente, précisément en raison du fait que le racisme se développe au sein même des sociétés démocratiques, fondées sur le refus d’inscrire dans l’organisation sociale une forme quelconque d’inégalité naturelle entre les hommes.

Le racisme est, ainsi qu’on le reconnaît le plus souvent, un phénomène moderne (…). L’hypothèse la plus simple consiste donc à supposer que le racisme répond, sous une forme nouvelle, à une fonction ancienne. Tout se passe comme s’il représentait, dans la société égalitaire, une résurgence de ce qui s’exprimait différemment, plus directement et naturellement dans une société hiérarchique. Rendez la distinction illégitime, et vous avez la discrimination, supprimez les modes anciens de distinction, et vous avez l’idéologie raciste.
Peut-on préciser et confirmer cette vue ? Les sociétés du passé connaissaient une hiérarchie de statuts entraînant des privilèges et des incapacités, entre autres l’incapacité juridique totale, l’esclavage. Or précisément l’histoire des États-Unis nous dit que la discrimination raciste a succédé à l’esclavage des Noirs une fois celui-ci aboli (…). À la distinction entre maître et esclave a succédé la discrimination des Blancs vis-à-vis des Noirs. Pourquoi cette forme raciste ? Poser la question, c’est déjà pour une part la résoude : l’essence de la distinction était juridique ; en la supprimant, on a favorisé la transformation de son attribut racial en substance raciste. Pour qu’il en fût autrement, il eût fallu triompher de la distinction elle-même. (Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Appendice A, « Caste, racisme et « stratification » », Gallimard, coll. Tel, p. 320)

Dans son intervention lors du colloque que j’ai mentionné, Paul Zawadski tentait de déterminer si l’hypothèse formulée ici par Louis Dumont à propos du racisme pouvait être mise en relation directe avec une analyse très voisine proposée par Léon Poliakov à propos de l’antisémitisme — c’est le troisième texte.

Troisième texte : Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme

Poliakov écrit en effet, à propos des Juifs d’Europe :

C’est lorsqu’ils furent émancipés, et purent se mélanger librement à la grande société bourgeoisie […] que la caste méprisée devint une race inférieure, comme si la rouelle ou le chapeau conique de jadis était désormais gravé, « intériorisé », dans leur chair, comme si la sensibilité de l’Occident ne pouvait se passer de la certitude d’une distinction qui devint, une fois effacés les signes visibles identifiant le Juif, une invisible essence. (Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, tome 3, De Voltaire à Wagner, Paris, Calmann-Lévy, 1968, p. 321)

Il me semble que c’est cette citation qui fait le mieux comprendre à quel point l’hypothèse est éclairante et, en même temps, extrêmement troublante. Tout se passe comme si les sociétés anciennes, explicitement fondées sur l’inégalité, n’hésitant pas à allouer des statuts différenciés et subordonnés à certaines catégories de membres, avaient ce faisant trouvé un moyen efficace d’échapper au racisme et à l’antisémitisme. Il pouvait certes y avoir en leur sein toutes sortes de préjugés, d’antagonismes, et des groupes humains entiers pouvaient sans doute s’y trouver stigmatisés ou cantonnés à des tâches subalternes ou méprisées. Mais, en même temps, il ne pouvait venir à l’esprit de personne que cette inégalité manifeste, inscrite dans des signes visibles et reflétée dans toute une organisation sociale, soit en réalité inscrite dans le corps, l’esprit, ou les gènes de la communauté de rang inférieur. L’extériorisation de l’inégalité fonctionnerait comme un antidote à son intériorisation, qui constitue le véritable racisme.

Je concède sans peine que ces explications méritent d’être discutées, et qu’elles ne sauraient — de l’aveu même de leurs auteurs — prétendre épuiser la complexité des phénomènes qu’elles envisagent. Elles ont néanmoins, entre autres mérites, celui de faire comprendre comment le racisme et l’antisémitisme peuvent accompagner si constamment la modernisation des sociétés — et non seulement, par exemple, les périodes de crise aiguë, où la recherche d’un coupable peut désigner certains groupes différenciés comme un bouc émissaire idéal. On pourrait même peut-être dire que c’est le racisme, ou l’antisémitisme, des périodes de crise qui demandent le moins d’explication, tant le mécanisme qui joue paraît transparent.

L’intérêt de la séquence « tocquevilienne » réunie par Paul Zawadski est de fournir une explication qui vaut également pour les périodes paisibles, voire enthousiastes, qui voient une nation chercher à se définir et à se doter d’institutions modernes, alors même que l’idée d’égalité naturelle entre tous les hommes est loin d’avoir encore façonné tous les esprits. À quoi on peut ajouter que, égalité naturelle mise à part, une nation naissante se pose nécessairement la question de savoir qui fait partie d’elle-même, qui va bénéficier des institutions, qui va participer aux décisions collectives, etc. — toutes questions urgentes qui ne peuvent recevoir de réponse vague ou fondée sur la seule appartenance à l’espèce humaine. On peut donc supposer que ce genre de situation historique est propice, si certaines conditions sont réunies (dont, au premier chef, la présence sur la sol d’un groupe humain minoritaire fortement différencié), à l’apparition d’un racisme plus ou moins généralisé.