• On dit que tout est bon dans le cochon, mais le brave animal est également associé à toutes sortes de turpitudes, de la gloutonnerie à la luxure en passant par la saleté. Crise porcine aidant, le petit cochonnet rose qui plaît tant aux enfants voit sa réputation en prendre un nouveau coup, que décrypte l’historien Michel Pastoureau.
  • Et si la crise économique fournissait une raison de revenir à l’étalon-or ? C’est la question surprenante qu’osent poser un historien, Edouard Husson, et un économiste, Norman Palma, dans un livre iconoclaste et percutant.
  • L’Allemagne vient de reconnaître officiellement l’importance des recherches menées depuis des années par un prêtre français sur la « Shoah par balle », et c’est l’occasion de faire le point sur cet aspect méconnu du génocide.
  • Aux États-Unis, un débat de haut niveau vient d’opposer deux universitaires catholiques à propos des défis et des espoirs suscités par l’élection de Barack Obama.

Ambivalence du cochon

Truie-Rome

Truie blanche (Rome, Musée de l'EUR)

L’historien Michel Pastoureau, spécialiste de l’héraldique médiévale, puise dans sa science de la symbolique des couleurs et des figures des livres passionnants qui ont le don de faire voir le monde autrement. Dans Bleu. Histoire d’une couleur, il racontait comment la couleur bleue, insignifiante et presque inconnue de l’Antiquité, s’était imposée à partir du Moyen âge jusqu’à devenir une des couleurs les plus chargées symboliquement, préférée dans presque tous les pays occidentaux — à l’exception notable de l’Espagne (sans vouloir faire snob, je signale que l’édition de poche de Bleu pèche gravement en omettant de reproduire la riche iconographie de l’édition originale, qui est d’ailleurs introuvable…). Il a traité aussi du noir et des rayures, et c’est sûrement aussi bon. Pastoureau ne néglige pas le bestiaire. Après un livre remarqué sur l’ours, le voici qui dévoile les mystères du cochon. L’actualité de la crise porcine lui inspire d’intéressants propos, à découvrir en deux parties (ici et ) sur le site du Nouvel Obs.

Tenez, la truie est une mère féconde, on ne peut pas la nier. Or tantôt on lui reproche de produire trop de porcelets par rapport au nombre de ses mamelles, donc d’être mauvaise mère ; et tantôt, on est admiratif, elle est signe de fertilité… Car il y a aussi de la sympathie pour le porc, qui est presque instinctive chez les enfants. D’ailleurs rien ne ressemble plus à un nouveau-né qu’un porcelet… Le rapport entre le cochon et l’enfant traverse les siècles sous différentes formes : histoires d’enfants changés en cochon comme dans la légende de Saint-Nicolas ; enfants gardant les cochons, déjà tout petits, alors que pour garder les bovins il faut être plus grand ; jouets et friandises en forme de cochon…

Dans les propos de Pastoureau, je reste sceptique néanmoins sur son interprétation de l’interdit pesant sur le porc dans plusieurs religions ou cultures de l’Orient. Tout en critiquant à juste titre l’interprétation populaire (déjà fort ancienne) de cet interdit par une forme d’hygiène primitive (le porc, dans les climats chauds, serait dangereux comme vecteur de maladies), il y substitue une explication par la grande ressemblance entre le cochon et l’homme, qui justifierait l’interdit au nom du « cannibalisme » supposé que représenterait la consommation de porc. Cela reste, je crois, assez naïf.

Pour comprendre l’interdit du porc, il faut le relier à d’autres interdits, et étudier la place du porc dans les représentations du règne animal, et comprendre que cet interdit forme un système cohérent avec d’autres interdits du même ordre. Ce fut l’objet de travaux pionniers de l’anthropologue Mary Douglas, dont j’ai déjà parlé, et sur lesquels il me tarde de revenir, tant les mystères du cochon sont profonds.

Ce que, d’ailleurs, avait fort bien pressenti Paul Claudel, dans un magnifique poème en prose du recueil Connaissance de l’Est, intitulé précisément « Le Porc ». (Ce renvoi inaugure la page « Anthologie », titre peut-être provisoire d’une rubrique où je conserverai des textes intéressants — pas de moi, donc — que je trouverais commode de pouvoir garder sous la main).

Du porc à l’étalon (or)

Loin de moi l’idée que le thème du cochon soit frivole, mais les lectures de la semaine m’amènent aussi à signaler d’autres articles qui prêtent moins à sourire, et qui soumettent à rude épreuve mon faible talent pour les transitions.

Enfin, si Claudel nous rappelle que « le sang du cochon sert à fixer l’or », l’autorité du poète m’autorise tout de même à pointer vers le compte-rendu d’un livre que je n’ai pas lu, mais dont j’ai entendu l’un des auteurs, Norman Palma, développer certaines des thèses. C’était à propos de Karl Polanyi (comme quoi tout se tient, dans ce blog), et il était question de la manière dont l’étalon-or avait disparu au profit d’un étalon-dollar qui, au jugement de l’économiste, n’est pas pour rien dans la crise économique actuelle. Norman Palma, économiste et orateur assez envoûtant, développait l’idée que Polanyi, s’il avait bien compris la signification de l’abandon de l’étalon-or dans l’après-guerre, avait néanmoins négligé d’analyser en profondeur le système du bi-métallisme (or et argent) sur quoi reposait le système économique. N’ayant jamais réfléchi à la question, et toujours fort mal à l’aise pour m’orienter en économie, j’avais trouvé le propos de Palma d’une clarté et d’une pédagogie admirables. Comme j’ai la plus grande confiance pour l’un et l’autre auteur du Capitalisme malade de sa monnaie (F.X. de Guibert, 19 €), je ne crois pas courir grand risque en en signalant la parution.

Connaître la Shoah par balle

La transition ne sera pas de passer de l’or au plomb, mais plutôt de signaler une autre contribution significative du co-auteur, avec Palma, du livre que je viens d’évoquer. Edouard Husson est historien, spécialiste de l’Allemagne, collaborateur régulier de Marianne 2 pour laquelle (j’accorde selon le sens, j’espère que les puristes n’y verront pas d’objection) il tient une chronique allemande. Il résume ici les travaux du P. Patrick Desbois, qui ont permis de mesurer l’importance de la «Shoah par balle», c’est-à-dire l’élimination de Juifs d’Europe à l’arme à feu. Cet aspect de la Shoah est resté longtemps méconnu, pour des raisons bien résumées par Husson. Le travail titanesque du P. Desbois exprime aussi une forme insigne de piété, puisqu’il permet de donner enfin une sépulture digne à ces victimes ensevelies dans des fosses communes d’Ukraine.

La «Shoah par balles» est à la fois une zone encore trop peu explorée de l’histoire du génocide des Juifs et celle qui pourrait mettre le plus mal à l’aise les Allemands d’aujourd’hui: la Shoah des camps d’extermination est souvent rendue abstraite par le concept de «génocide industriel». On aurait eu affaire simplement à une perversion monstrueuse du goût allemand de l’organisation. La «Shoah par balles» (qui concerne deux millions de victimes sur les six millions du génocide), confronte la société allemande à la réalité d’un massacre sur le terrain, ville par ville, village par village, par des commandos dont les tueurs voyaient leurs victimes quand ils les tuaient.

Comment peut-on être catholique et soutenir Obama ?

La question est évidemment assez théorique lorsqu’on est français, mais elle se pose avec acuité pour l’électeur américain, et revêt un certain caractère exemplaire. Les catholiques conservateurs estiment que les positions libérales d’Obama en matière d’avortement, et d’autres questions liées au respect de la vie, constituent un motif puissant et suffisant pour lutter contre l’actuelle Administration. D’autres sont portés à la soutenir en raison, notamment, des engagements pris en matière de politique étrangère (guerre en Irak), de politique sociale et d’environnement. Le débat devient particulièrement intéressant lorsqu’il met en présence deux catholiques qui estiment que la question de l’avortement est importante, mais dont l’un a soutenu la candidature d’Obama tandis que l’autre a servi l’administration Bush. C’est le cas de deux éminents professeurs de droit, Douglas Kmiec et Robert P. George, respectivement démocrate et républicain, qui se sont rencontrés récemment pour débattre du « terrain commun » sur lequel pourraient se retrouver des catholiques des deux camps.

Le débat semble avoir été d’excellent niveau et ouvre des perspectives encourageantes pour mettre fin, du moins entre catholiques, à la « guerre culturelle » qui fait rage depuis plusieurs décennies.

On peut lire ici un résumé du débat en anglais, et un article de Doug Kmiec qui résume ses arguments et fait le point sur les avancées obtenues lors de sa rencontre avec Robert George.