Noor Inayat Khan (1914-1944)

Noor Inayat Khan (1914-1944)

Il est évidemment superflu de rappeler tout ce que l’Angleterre fit, au cours de la seconde Guerre mondiale, pour la libération de la France, et à quel point il pouvait être indécent de ne pas convier la Reine à la commémoration du Débarquement. Plutôt que d’épiloguer sur cet épisode pitoyable, je voudrais saisir l’occasion pour évoquer une figure que j’ai découverte récemment, en lisant un livre consacré à l’histoire du service secret anglais qui opérait dans l’Europe occupée, le Special Operations Executive (SOE). Cette figure, qui me semble encore assez méconnue, est celle de Noor Inayat Khan, la « princesse espionne », comme l’appelle sa dernière biographe. Pas de philosophie à attendre de ce billet, qui se veut plutôt un hommage à une femme remarquable, et peut-être une modeste réparation à l’indélicatesse que nous venons de commettre à l’égard de nos amis anglais.

 L’action du SOE en France

Dès juillet 1940, au lendemain de la tragédie de Dunkerque, Churchill et le commandement britannique avaient créé le Special Operations Executive (SOE) pour mener la guerre secrète contre le Reich. Ce service, équivalent de l’OSS américain, a pour objectif principal de mener la lutte clandestine dans l’Europe occupée. Il se trouve de ce fait en rivalité directe avec le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), d’obédience gaulliste, dirigé par le « colonel Passy » (André Dewavrin), et qui travaille à organiser la Résistance en France. Les rapports entre les deux organisations secrètes seront complexes et orageux. Après la guerre, le rôle propre du SOE dans la Résistance sera longtemps ignoré par l’historiographie française, habitée par l’idée d’une France exclusivement « libérée par elle-même ».

Il y a pourtant une autre raison à la reconnaissance tardive de l’action du SOE, y compris en Angleterre. Le service fut dissout dès la fin de la guerre. Ses archives furent en partie détruites, et le reste tenu secret pendant des décennies. Quelles que soit les raisons profondes de cette occultation volontaire, dont les historiens débattent encore aujourd’hui, une ombre durable ternit l’image du SOE. En effet, l’un des plus importants réseaux montés par le SOE en France, le réseau « Prosper », qui agissait dans toute la zone occupée à partir de la région parisienne, fut entièrement infiltré et détruit par les Allemands, dès 1943, un an après sa mise en place. En l’espace de quelques mois, des dizaines d’agents furent arrêtés. La plupart furent déportés et ne revinrent jamais.

Cette tragédie, dont les causes restent en partie mystérieuses, est apparemment l’une des pages les moins glorieuses de l’histoire de la guerre secrète menée par les Alliés. Mais la grandeur à la guerre n’est pas seulement dans la victoire, et si l’on ne saurait oublier les sacrifices héroïques consentis par les agents du SOE pour œuvrer à la libération de la France. Il s’agissait pour la plupart d’Anglais, souvent nés d’un parent français ou ayant vécu longtemps en France, de Canadiens francophones, ou originaires d’autres parties de l’Empire britannique. Le SOE fut également le premier service à envoyer des femmes en opération. La section F, qui agissait en France, en comptait quarante dans ses rangs. Quinze d’entre elles tombèrent aux mains des Allemands, trois seulement survécurent.

Parmi les femmes agents du SOE qui donnèrent leur vie, l’une d’entre elles se détache, à mes yeux, par la singularité de son destin et la beauté de son âme. « Ses motifs étaient si purs – d’une telle élévation spirituelle – comme si elle était d’un autre monde ». La femme qui s’exprimait ainsi est Vera Atkins, bras droit du colonel Buckmaster, commandant de la section F, et elle parlait de Noor Inayat Khan.

Une princesse indienne en Europe

Noor Inayat Khan, c’est un nom bien étrange, surtout pour une espionne britannique. En commençant par la fin, ce nom, « Khan », dit d’abord une famille princière indienne, qui compte parmi ses aïeux le « Tigre de Mysore », qui avait combattu l’implantation de la Compagnie des Indes, à la fin du dix-huitième siècle. Inayat est le patronyme. Le père de Noor, Hazrat, était un musulman, musicien talentueux et adepte du soufisme. Il fut appelé par Raspoutine à la cour du Tsar pour y enseigner les préceptes de ce courant mystique né dans l’islam, prêchant la purification intérieure et la fraternité universelle. Il vécut un certain temps à Moscou, où il se produisait, avec un petit ensemble de musiciens indiens, dans les salles de concert, tout en diffusant les préceptes du soufisme [correction suggérée par la lecture de la plus récente biographie de Noor, par Shrabani Basu — les références se trouvent à la fin du billet suivant]. Hazrat Inayat Khan avait épousé une Américaine rencontrée lors d’une tournée aux États-Unis, et c’est au Kremlin à Moscou, le 1er janvier 1914, que naquit leur premier enfant. C’était une fille, ils l’appelèrent Noor-un-Isa, « lumière des femmes ».

L’ère qui s’ouvrait cette année-là ne devait guère être propice au bonheur. Dans la quiétude du Kremlin, au sein d’une famille libérale et cultivée, éprise de musique et de spiritualité, il aurait fallu plus que de l’imagination pour entrevoir que la douce enfant appelée « lumière » allait achever sa vie trente ans plus tard sur les pavés ensanglantés de Dachau.

La famille Inayat Khan au complet.

La famille Inayat Khan au complet.

La famille Inayat Khan quitta Moscou avant la révolution bolchévique. Après quelques années à Londres, elle s’établit à Suresnes, près de Paris. Noor avait désormais une sœur et deux frères. Le père poursuivait son magistère soufi, et le poursuivit si bien qu’il finit par retourner en Inde, où il mourut en 1927. Son épouse écrasée par le chagrin, c’est sur la fille aînée, Noor, que reposa désormais la charge de la famille. Noor est alors décrite comme une jeune fille intelligente et rêveuse, héritière du don familial pour la musique, qu’elle cultive en pratiquant notamment la harpe. Désireuse de s’occuper d’enfants, elle suit, à la Sorbonne, des études de psychologie infantile. Elle rédige également des contes inspirés de la tradition indienne, qui seront publiés en anglais en 1940, et qu’elle lit également en français, au micro de Radio Paris.

Lorsqu’éclate la deuxième guerre mondiale, devant la menace de l’invasion allemande, la famille, qui est de nationalité britannique, regagne l’Angleterre par Bordeaux, après une aventureuse traversée de la France. Noor et son frère Vilayat étaient jusqu’à lors restés fidèles aux préceptes pacifistes de leur père. Ils étaient en outre imprégnés de la non-violence de Gandhi et acquis à la cause de l’indépendance indienne. Pourtant, après de longs débats intérieurs et d’interminables discussions fraternelles, ils décidèrent de s’engager dans l’armée pour combattre, selon les propres mots de Noor, « abattre le tyran » Hitler. Vilayat choisit la marine. Noor intègre les forces auxiliaires de l’armée de l’air en novembre 1940. Lors d’un entretien préalable à son engagement, elle avait précisé qu’à la fin de la guerre, elle se sentirait peut-être obligée de prendre les armes contre l’Angleterre, pour la cause indienne… Noor prend alors le nom de sa mère, Baker, et anglicise son prénom. Pour l’armée, elle est désormais Nora Baker.

La jeune recrue reçoit une formation d’opérateur radio, tâche dans laquelle ses dons de musicienne font merveille, car le travail demande du doigté et une bonne oreille. Pourtant, Noor s’ennuie. Un rapport signale qu’elle estime « être dans une impasse en tant qu’auxiliaire féminin de l’aviation, et [qu’]elle aspire à quelque chose de plus actif dans la poursuite de la guerre, quelque chose qui demanderait plus de sacrifice ». Le 8 février 1943, Noor fut recrutée par le SOE. Son excellent français et ses qualités d’opératrice radio la destinent naturellement à la section F, qui opère en France.

Noor_Inayat_KhanLes instructeurs du service secret sont pourtant partagés à son sujet. Certains la jugent trop impressionnable. D’autres estiment son physique peu commun mal adapté à des missions en France, ou s’inquiètent de son dégoût professé pour la dissimulation ou le mensonge. Comme l’un des personnages de ses contes pour enfants, Noor avoue simplement être incapable de mentir, et souffre beaucoup de devoir dissimuler à sa mère la vraie nature de ses activités. Pourtant, la détermination de la jeune recrue triomphe de toutes les réticences. Son frère Vilayat, dont elle est très proche, avait deviné le genre d’aventure dans lequel sa sœur s’engageait. Lorsque celle-ci lui montra la capsule de cyanure donnée aux agents « au cas où », il tenta vainement de la dissuader.

Quelques semaines plus tard, le SOE cherchait un opérateur radio, réclamé à grands cris par le chef du réseau « Prosper » pour l’un de ses sous-réseaux, alors en pleine expansion. Le choix se porta sur Noor, qui était encore en phase d’instruction. Elle sera donc envoyée à Paris.

Les agents féminins du SOE

Churchill avait assigné une mission simple au SOE : « mettre le feu à l’Europe » (Set Europe ablaze !). Dans l’Europe occupée, le SOE devait lutter par tous les moyens contre la machine de guerre allemande : la mission incluait le recrutement et la formation de résistants, le sabotage, le renseignement, etc. Dans chaque réseau ou sous-réseau, un opérateur radio était chargé des transmissions. Ce poste était réputé l’un des plus dangereux : l’opérateur est exposé à la détection, et doit parfois rester de longues heures près de son transmetteur en attendant la réponse à un message ; il doit se déplacer avec un lourd appareil qui, en cas d’arrestation, l’expose à une exécution immédiate. En 1943, l’espérance de vie d’un opérateur radio du SOE est estimée à six semaines.

Le SOE avait, avec l’accord de Churchill, prit la décision d’envoyer des femmes en opération. Cette mesure sans précédent répondait aux besoins tactiques de la guerre clandestine. Dans les territoires occupées, les femmes attiraient moins l’attention que des jeunes hommes. Elles pouvaient circuler plus facilement, et étaient également moins exposées, estimait-on, aux fouilles corporelles. La plupart des femmes du SOE, de ce fait, occupait le poste de courrier, chargé de transmettre les messages entre membres du réseau, parfois sur de longues distances, en train ou à bicyclette.

Les agents féminins, cependant, couraient des risques particuliers. Outre que l’espionnage interdisait de bénéficier du statut des prisonniers de guerre, aucune convention internationale n’envisageait la présence de femmes sur les théâtres d’opération. Les agents féminins du SOE étaient donc doublement exposées en cas de capture – comme espions et comme femmes : arrêtées, elles n’étaient protégées par aucun droit – et l’Angleterre, de fait, ne reconnaissait pas officiellement leur existence. Les femmes du SOE étaient nominalement engagées dans un corps civil d’infirmières (le FANY), qui servait de couverture. Leur véritable emploi n’était connu de personne en dehors du service, pas même de leur famille. Comme opérateur radio, Noor cumulerait ainsi un maximum de risques…

Au début de 1943, onze femmes du SOE opèrent déjà avec succès derrière les lignes. Les deux premières, Andrée Borrel et Lise de Baissac, avaient été parachutées en France dès septembre 1942. Noor serait la première opératrice radio à être envoyée. Comme elle n’avait pas eu le temps de suivre la formation au parachutage, elle fut déposée en avion de nuit, à la mi-juin 1943, avec deux autres agents féminins, Diana Rowden et Cecily Lefort. Elle gagna la capitale sans encombre, et pris sa place au sein du sous-réseau « Phono ». Noor est désormais « Madeleine ». Ses faux-papiers la désignent comme Jeanne-Marie Rénier, bonne d’enfants, et son nom de code radio est « Nurse ». Le 18 juin, elle est à Grignon, à l’École nationale d’agriculture, base d’un groupe de résistants sous la responsabilité d’Alfred Balachowski, professeur à l’école. C’est là qu’elle réceptionne son matériel radio et commence à émettre.

Le désastre du réseau Prosper

Francis Suttill, mort en 1943 au camp de Sachsenhausen

Francis Suttill, mort en 1943 au camp de Sachsenhausen

Les événements s’enchaînent alors de façon catastrophique. Le 21 juin, deux agents du SOE parachutés deux jours avant Noor sont capturés. Le même jour, un coup terrible a été porté à la Résistance, avec l’arrestation de Jean Moulin à Caluire. Le 23 juin, la Gestapo met la main sur Francis Suttill, le chef du réseau Prosper, ainsi que son opérateur radio, Gilbert Norman, et le courrier, Andrée Borrel, tous trois agents du SOE. Le réseau est décapité. Quelque jours plus tard, en arrivant à Grignon pour émettre, Noor trouve l’endroit infesté par la Gestapo et échappe de peu à l’arrestation. Elle se cache à Paris, en compagnie de France Antelme, « Renaud » de son nom de code. Noor est provisoirement incapable d’émettre.

Ces semaines sont dramatiques pour le SOE. Les diverses arrestations réussies ont permis aux Allemands de mettre le main sur plusieurs équipements radio complets et, depuis le siège de la Gestapo, avenue Foch, Joseph Goetz, transmetteur de génie, se lance dans une audacieuse manœuvre : il décide de poursuivre les émissions en utilisant les appareils et les codes saisis avec les agents. Lorsqu’il envoie un message en se faisant passer pour Gilbert Norman, et signalant la capture de Francis Suttill, la réponse de Londres le stupéfie : « Vous avez oublié votre code de sécurité. Soyez plus attentif la prochaine fois ». Goetz ignorait la procédure secrète permettant à un agent de signaler qu’il émettait sous la contrainte et, au lieu de tirer la conclusion qui s’imposait, le quartier général lui donne le renseignement sur un plateau !

Les autorités du SOE commettront, durant cette période, plusieurs fautes de ce calibre, partie par amateurisme, partie par incrédulité devant les évidences du désastre qui s’accumulaient. Le « réseau Prosper » émettra ainsi durant un an sous contrôle allemand. Des agents parachutés seront cueillis à leur arrivée par la Gestapo, des armes, du matériel et de l’argent tomberont du ciel directement entre ses mains, jusqu’au Débarquement. Lorsque, sur l’ordre direct de Hitler, au lendemain du 6 juin 1944, les stations radio opérées par les Allemands enverront des messages accusant bonne réception des derniers parachutages « avec les remerciements de la Gestapo », Londres croira à une douteuse plaisanterie de ses agents. L’étendue du désastre qui avait frappé le réseau Prosper ne fut mesurée qu’à la fin de la guerre, et elle demeura longtemps confidentielle. Encore aujourd’hui, certains historiens estiment que le réseau aurait été délibérément sacrifié par Churchill, pour tromper les Allemands sur l’imminence d’un débarquement allié.

D’autres arrestations avaient suivies celle des responsables du réseau Prosper. Certaines semblent dues à l’action d’un traître, qui ne sera jamais définitivement identifié, ou en tous cas jamais inquiété. Pour d’autres, il s’agit simplement des conséquences de l’imprudence caractérisée de plusieurs agents, qui avaient nettement sous-estimé l’efficacité des services allemands de contre-espionnage. Depuis Londres, où l’on avait fini par se convaincre de l’arrestation de Francis Suttill, on proposa à Noor de regagner l’Angleterre. Celle-ci, consciente qu’elle était désormais la seule chance de survie du réseau, choisit de rester à son poste, et parvient à reprendre ses émissions.

À la mi-juillet, elle trouve refuge dans un petit appartement à Neuilly, dans un immeuble… occupé par les Allemands. Elle ne peut évidemment pas utiliser sa radio depuis cet endroit. Ses transmissions ont d’ailleurs été repérées, et la Gestapo recherche activement « Madeleine ». Fin août 1943, lorsque le Conseil national de la Résistance, réuni à Paris, choisit Georges Bidault pour succéder à Jean Moulin, c’est Noor qui transmet la nouvelle à Londres. À la tête de la section F du SOE, on estime à ce moment que Noor occupe le poste le plus important et le plus dangereux en France. Son excellent moral est à peu près l’unique réconfort que puisse alors procurer le réseau Prosper. Ses qualités d’opératrice, sa tranquille audace, sa détermination sans faille forcent l’admiration.

Le 8 octobre, alors qu’elle regagne le domicile qu’elle occupe rue de la Faisanderie, « Madeleine » est arrêtée à son tour. L’hypothèse la plus probable est qu’elle fut trahie par la sœur d’un membre du réseau, Renée Garry, pour une histoire de jalousie amoureuse.

Lors de la fouille de l’appartement de Noor, la Gestapo fait une découverte invraisemblable : « Madeleine » reportait sur un cahier toutes ses communications avec Londres ! D’après Michael Foot, l’historien officiel du SOE, cette faute gravissime s’explique par un malentendu affreux : on avait dit à l’apprentie espionne de bien prendre soin de la transmission de ses messages – en argot radio, la transmission se dit « filing »… mot que Noor aurait compris au sens habituel d’archivage. C’est plus qu’il n’en fallait à Joseph Goetz pour entreprendre d’émettre à partir du poste de « Madeleine », retardant d’autant, à Londres, la prise de conscience de l’arrestation de leur agent le plus important.

Aux mains de la Gestapo

L’arrestation de Noor fut mouvementée, car la jeune femme se débat furieusement. À peine arrivée avenue Foch, au siège de la Gestapo, elle demande à se rendre aux toilettes, refuse qu’on l’accompagne en arguant de sa qualité de femme, et tente une évasion par la fenêtre. Bloquée sur le toit, elle est immédiatement reprise. Elle est enfermée dans une des cellules du bâtiment, où sont déjà détenus plusieurs agents du SOE et des résistants français. Les interrogatoires se multiplient. Les Anglais découvrent avec stupeur que les Allemands connaissent pratiquement tout l’organigramme de leur réseau et même celui de la section F tout entière. L’évidence de plusieurs trahisons de longue date, ayant conduit à de nombreuses arrestations, atteint durement le moral des agents. Espérant sauver la vie de ses hommes, Francis  « Prosper » Suttill, aurait décidé de collaborer, ainsi que d’autres agents. Ils savent que leurs radios sont opérées par les Allemands, et constatent que Londres n’a toujours pas compris l’ampleur du désastre.

« Madeleine », elle, ne dit rien. Même son véritable nom reste inconnu des Allemands. Ils n’obtiennent d’elle que bonjour et bonsoir et rien n’entame sa résistance aux menaces et aux intimidations. Elle n’est pas dupe non plus des prévenances dont on l’entoure, et qui ont pourtant amené plusieurs agents plus expérimentés à coopérer. Cette fois, c’est de ses geôliers qu’elle force l’admiration. Hans Kieffer, le chef de la Gestapo parisienne, consigne à plusieurs reprises dans son journal l’inébranlable fermeté de sa captive. La douce jeune femme que ses instructeurs du SOE craignaient de voir dominée par ses émotions se révèle d’une force morale à toute épreuve. Les menaces, les coups, les cajoleries et les manœuvres les plus subtiles se brisent sur sa noblesse de caractère et sa simplicité d’âme.

Le 25 novembre, elle a réussi à mettre point une nouvelle évasion, à laquelle elle associe deux autres détenus, John « Bob » Starr, et Léon Faye, chef d’un réseau français. «Bob» Starr était très apprécié par Hans Kieffer, qui recourrait volontiers à ses talents de dessinateur. La proposition de « Madeleine » l’embarrassait grandement mais, comme il l’avoua plus tard, il n’osa pas refuser par crainte de passer pour plus lâche qu’une femme. Les trois prisonniers scièrent les barreaux de leurs cellules, masquant les dégâts au fur et à mesure avec une sorte de plâtre confectionné avec la crème pour le visage et les mains que les Allemands ont autorisé Noor à conserver. Alors que les deux autres sont déjà sur le toit de l’immeuble, Noor met deux heures à les rejoindre : elle ne parvenait pas à déceller ses barreaux. Les fugitifs sont en train de s’éloigner lorsque se déclenche une alerte aérienne. Selon la procédure habituelle, toutes les cellules de l’avenue Foch sont alors contrôlées. L’évasion est découverte, une traque est organisée, et les trois évadés sont bientôt repris. On manque de les exécuter sur le champ, mais Hans Kieffer, se ravise au dernier moment. Il leur demande leur parole d’honneur de ne plus chercher à s’évader. « Bob » Starr est le seul à accepter. Faye et Noor refusent.

Deux jours plus tard, elle est transférée, dans le plus grand secret, à la prison de Pforzheim, près de Karlsruhe. Son nom n’est porté sur aucun registre. Signalée comme très dangereuse, elle est enfermée dans un cachot. Noor, on le découvrit après la guerre, avait été traitée selon la procédure « Nuit et brouillard » (Nacht und Nebel) : elle devenait disparaître sans laisser de trace, comme évanouie dans la nuit et le brouillard.

Sonia Olschanezky («Tania»), 1923-1944

Sonia Olschanezky («Tania»), 1923-1944

Dès le 1er octobre 1943, Londres avait reçu un message l’informant de l’arrestation de « Madeleine ». Il avait été envoyé par une héroïque résistante juive de 20 ans nommée Sonia Olschanezky, qui appartenait à un réseau français intégré à « Prosper ». Les autorités du SOE, à Londres, ne connaissaient pas l’existence de Sonia, et décidèrent de ne pas tenir compte de son message, préférant se fier aux transmissions de « Madeleine »… effectuées par les Allemands. Quant à Sonia, elle fut arrêtée en janvier 1944, une des nombreuses victimes de l’effondrement du réseau Prosper. Sa route allait mystérieusement croiser une dernière fois celle de Noor.

À suivre…