ElectionsPELes échéances dites « européennes », c’est un peu comme les excursions culturelles avec les parents, pendant les grandes vacances. Ils commencent par faire semblant de vous demander votre avis, et devant votre faible enthousiasme à la perspective de visiter le musée de la ferronnerie de Saint-Crépon-des-bois, ils vous font comprendre que ce n’est pas négociable, que tout est déjà décidé depuis longtemps, et que rester à la maison pour vous occuper d’un élevage de vers de terre (pourtant fort prometteur) n’est pas une option. Vous finirez pas monter dans la voiture, après dix coups de klaxon furieux (« mais qu’est-ce qu’ils fichent, ces gamins ? »), tels des condamnés à mort, bien résolus à faire la tête pendant toute la journée, dans l’espoir généralement déçu d’obtenir au moins un allègement du programme et un retour pas trop tardif à la maison de campagne.

Depuis 30 ans, nous dit-on, la participation aux scrutins européens ne cesse de baisser. La France bat régulièrement, dans ce domaine, des records d’abstention. Dimanche dernier, 60% des électeurs ne se sont pas déplacés. Lorsque Libération commente ces résultats en se réjouissant in fine du recul des « extrêmes », on croit rêver :

C’est bien la preuve que l’opinion anti-européenne (et encore, peut-on classer le Front de Gauche là dedans) ne progresse pas, et que la critique systématique (et systémique) radicale envers l’UE ne fait plus recette.

Le taux d’abstention considérable est à peu près la seule donnée qu’il serait nécessaire d’analyser et de prendre en compte, et tout le monde semble se donner le mot pour n’en pas parler, comme si une fois de plus il fallait éviter de dire tout haut ce qui saute aux yeux de n’importe qui : le joujou « Europe » n’intéresse pas les Français. Et ceux qui l’ont fabriqué, tout à l’extase de leur invention mirifique, ne parviennent visiblement pas à admettre que leur enthousiasme n’est pas partagé.

Il y a pourtant eu, récemment, on croit s’en souvenir, une expression démocratique assez satisfaisante. Avec 70% de participation, le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel pourrait à bon droit passer pour un reflet de la volonté générale. Las ! la victoire écrasante du « non » semble avoir suffi à rendre ce résultat nul et non avenu. Les Français sont trop bêtes, ils ne savent pas lire et, de toutes façons – c’est l’argument suprême – ils ne savent pas ce qui est vraiment bon pour eux.

C’est le même refrain depuis des décennies. On a commencé par vouloir nous emballer avec la Construction européenne. Ça a pris mollement, au début. Puis l’intérêt a fléchi, les doutes se sont accumulés, et les signes d’une résistance de plus en plus farouche ont commencé à se multiplier. Alors, comme dans la scène du départ en excursion forcée, on nous a fait comprendre que de toutes façons nous n’avions pas le choix, que nous étions embarqués, et que même le train filait déjà vive allure. Les sales gosses font la tête, ils boudent avec obstination et freinent des quatre fers, mais papa et maman savent mieux qu’eux ce qu’il faut faire, vous avez le droit de dire « oui » ou de garder le silence, de toutes manières on ne comptera que les « oui ».

Alors on se tait. Qui ne dit mot ne consent pas.

Qui est « nous » ?

Dans le livre III des Politiques, Aristote pose la question fondamentale de la politique, lorsqu’il demande ce qui fait l’identité d’une cité.

Certains se demandent, en effet, quand c’est la cité qui a agi et quand ce n’est pas la cité, lorsque par exemple une démocratie s’établit à la place d’une oligarchie ou d’une tyrannie. Car alors certains sont d’avis qu’il ne faut pas honorer les contrats, du fait que ce n’est pas la cité mais le tyran qui les a passés…

La question est fondamentale, et son intérêt n’est pas confiné aux problèmes des cités grecques. La question d’Aristote est de savoir dans quelle mesure on peut dire, de telle décision, que c’est « la cité » qui l’a prise, plutôt que tel ou tel agissant, ou prétendant agir, au nom de la cité. Pour Aristote, comme pour nous, cette question est solidaire d’une définition du citoyen : est citoyen celui qui prend part aux décisions de la cité. Il n’y a donc d’authentique démocratie que lorsque l’ensemble des citoyens s’identifie à l’ensemble du peuple : lorsque la décision de la cité est aussi « notre » décision, ou plutôt qu’une décision n’est « de la cité » que lorsque c’est « nous » qui l’avons prise.

Il se pose aussitôt la question de savoir qui est ce « nous ». Est-ce que les décisions de nos pères sont les nôtres ? Et qui étaient nos pères ? Sont-ils ceux qui vivaient sur le même territoire que nous ? Mais la frontière suffit-elle à définir la cité ? Si le régime a changé, est-ce que l’identité du territoire suffit à garantir que la cité est toujours la même ?

Toutes ces questions agitées par Aristote hantent également la théorie politique moderne. On sait par exemple que pour Rousseau, la vraie politique était la politique étrangère : c’est face à un autre peuple qu’un peuple se manifeste comme « un ». Vu de l’intérieur, il semble n’être que divisions, distinctions, fractionnement indéfini des partis et des opinions. En revanche, dès qu’il s’engage dans des rapports avec d’autres peuples, il se manifeste comme un seul acteur ; il prend des décisions et agit comme un grand tout collectif, et l’on peut se demander si toute la théorie du contrat social n’est pas là, avant tout, pour permettre de penser cette unité collective qui fait d’une collection d’individus apparemment disparate un seul grand « individu » sur la scène internationale.

Car enfin, le peuple formé par le contrat social ne s’identifie pas au genre humain. Il a des limites, et celles-ci doivent apparaître clairement pour que l’on puisse savoir qui est impliqué dans les décisions prises par nous. La France révolutionnaire a eu du mal à appréhender cette impérieuse nécessité : elle a cru pendant un certain temps que ses décisions valaient, en effet, pour tout le genre humain – ce qui fit que la « déclaration des droits de l’homme », selon une profonde remarque de Lyotard, fut entendue par les vieilles monarchies voisines comme ce qu’elle était en réalité : une déclaration de guerre. La France avait cru un peu naïvement qu’elle pouvait par sa seule volonté affranchir l’ensemble du genre humain, ce qui ne pouvait manquer d’éveiller la méfiance des autres puissances européennes. L’idée était certes belle et généreuse, mais sa mise en pratique supposait quelques accommodements que nous mîmes plusieurs décennies à appréhender, non sans avoir permis à Napoléon de mettre l’Europe à feu et à sang pour tenter d’abord de l’imposer par la force.

La vérité, apparemment insupportable, qui ressort de cette grande question du « nous » politique, c’est que la démocratie est une forme politique intrinsèquement liée à celle de la nation. Elles sont contemporaines et indissociables dans leur réalisation historique, car le « nous » qui décide doit apparaître comme un ensemble cohérent et clairement délimité. Le « nous » qui décide doit être identique au « nous » à qui s’applique la décision, au point qu’il ne peut y avoir de démocratie tant qu’il apparaît qu’il y a des « eux » qui décident pour « nous », ou qu’il y a un « nous » qui décide aussi pour « eux ».

L’Europe apparaît aujourd’hui, me semble-t-il, comme un ensemble disparate, au sein duquel les Français persistent à se concevoir comme un « nous » entourés d’« eux ». N’ayant pas la vocation à l’empire, nous refusons continûment de trouver légitime que « nous » décidions pour « eux ». Mais, comme vieille nation jalouse de son indépendance, nous n’admettons pas davantage que d’autres que nous décident à notre place.

Naissance d’une nation ?

Dans un grand texte sur « la nation », rédigé en 1920, au lendemain de la Révolution russe, et dans le climat d’interrogation fébrile qui agite le socialisme européen face au nouvel internationalisme bolchévique, l’anthropologue Marcel Mauss remarquait qu’en Europe, les progrès de la civilisation avaient été dans le sens d’une distinction de plus en plus nette entre les diverses nations. L’émergence d’un « nous » national s’accompagnait d’un creusement presque conscient et continu des différences entre les peuples.

Chose curieuse, l’accroissement considérable, dans les deux siècles précé­dents, du nombre, de la force et de la grandeur des nations, a abouti non pas à une uniformisation de la civilisation, mais, à certains points de vue, à une individua­tion de plus en plus profonde des nations et des nationalités. En Europe, au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle dans les Universités, le latin était le seul véhicule de la pensée, lorsque l’Église était le principal dépositaire des arts et des sciences ; seuls de barbares folklores singularisaient les peuples, tandis que les élites vivaient dans une atmosphère uniformément chrétienne.

Lorsque Mauss écrit, il lui semble au contraire que les cultures nationales sont fortement différenciées, à proportion de la conscience qu’ont les citoyens de former une unité distincte et souveraine. Dans les nations solidement établies (il en compte peu dans l’Europe de son temps : l’Angleterre, la France, la Suisse, et peu d’autres…), la question de savoir qui est « nous » ne se pose plus. On a tranché, les critères sont clairs, mélange subtil d’unité linguistique, territoriale, économique. Le risque, aux yeux de Mauss, vient des nations émergentes, qui ne savent pas encore si leur unité tient à celle de la langue, du territoire ou de la religion : témoin l’Allemagne, dont l’aire linguistique ne coïncide pas avec l’extension territoriale. C’est dans ces nations, toujours selon l’anthropologue, qu’apparaît le nationalisme, en tant que recherche consciente d’une définition de soi qui s’accompagne nécessairement de velléités d’extension territoriale ou, inversement, d’une relative indifférence à l’égard d’amputations de territoire plus ou moins considérables. Alors qu’une nation bien enracinée est d’une extrême sensibilité en son centre et à ses frontières – dans ce qui touche à sa capitale et à son périmètre – les peuples qui ne sont pas encore devenus, ou qui ont cessé d’être, des nations, sont ceux des capitales changeantes et des « marches » incertaines.

Telle me semble être la présente situation de l’Europe. Le volontarisme de quelques uns ne peut masquer l’énorme incertitude qui fragilise durablement le « nous » européen. Autant celui-ci pouvait sembler exister de façon concrète au lendemain de la guerre mondiale, et dans le climat de la guerre froide, autant il flotte aujourd’hui à l’état gazeux. Les froids raisonnements qui tentent de persuader aux « Européens » que leur intérêt supérieur est de s’unir sans cesse davantage pèsent peu face à l’évidence des distinctions et des divergences.

Il n’est jusqu’à l’actuel président de la République qui ne témoigne, peut-être à son corps défendant, de l’ambiguïté de notre situation – à « nous », Français – en Europe. Comme par hasard, nous avons choisi une personnalité forte, voire remuante et incontrôlable, qui symbolise assez la conscience de notre personnalité singulière. Un président falot, une Assemblée résignée, servirait bien mieux la cause européenne, en traduisant dans les faits la perte d’indépendance que représente, de toute évidence, la construction de l’Europe politique. Au lieu de ça, nous nous obstinons à vivre et à faire de la politique comme si « nous » avions encore entre les mains toutes les cartes de notre destinée.

Les choses se présentent sûrement de façon différente dans d’autres pays : les « européistes » convaincus ne cessent, à cet égard, de nous faire la leçon, et de nous citer en exemple les bons élèves de la classe. Je crains pourtant que les vieilles nations d’Europe ne continuent à faire de la résistance passive.

 

On peut supposer que le bon résultat du parti « Europe Écologie » représente la faction de l’électorat réellement acquise à l’idée européenne telle qu’elle se présente aujourd’hui. (On peut aussi imaginer – hypothèse moins favorable – que des Français ont voté pour la liste de Cohn-Bendit parce que, précisément, ce scrutin leur paraît sans enjeu réel.) Ailleurs, les partis cultivent savamment l’ambiguïté. La droite se réjouit du bon résultat de l’UMP, donc d’une politique intérieure fermement ancrée, au moins du point de vue symbolique, dans le cadre national. La gauche est incapable de choisir entre « l’Europe sociale » caressée par sa frange bobo et « l’Europe néo-libérale » vilipendée par son électorat populaire.

Bref, les enfants se disputent sur la banquette arrière de la voiture, comme pour reconstituer à bord le terrain de jeu auquel on les a arrachés de force, pendant que les parents les emmènent, en faisant comme s’ils n’entendaient rien, vers la destination mirifique où, espèrent-ils, un émerveillement de paradis futur finira par faire entendre raison à la progéniture indocile.