Scofield - Thomas More

Paul Scofield dans Un homme pour l'éternité (1966)

Petite pause dans la réflexion en cours… Le temps me manque pour élaborer quoi que ce soit de présentable, aujourd’hui, pour nourrir le débat qui voit s’entrecroiser l’interrogation sur l’Europe, l’universalisme français, la nature de la démocratie et son rapport avec la nation. J’aimerais notamment prendre le temps de lire ou d’écouter certaines des contributions proposées, autour de ces thèmes, par La Vie des Idées, qui recoupent largement nos propres interrogations.

Si d’autres que moi veulent profiter de cette pause pour s’aérer l’esprit, je signale un remarquable documentaire de la BBC consacré à l’acteur Paul Scofield, décédé en 2008, et mondialement connu pour son interprétation de Thomas More dans le film A Man for All Seasons, réalisé en 1966 par Fred Zinnemann à partir de la pièce de Robert Bolt. Le documentaire est visible en 6 parties sur YouTube – j’espère que c’est légal, parce que c’est vraiment un régal…

Pourquoi Scofield ? Pas simplement parce qu’il fut un des plus grands acteurs britanniques du siècle dernier, que son interprétation du Roi Lear est un sommet peut-être inégalé, ni même parce qu’il a joué dans le film Carve Her Name with Pride, que j’ai mentionné en parlant des héroïnes du SOE — même si c’est probablement à cause de cela que je me suis mis à chercher sur l’Internet ce qu’il y avait sur ce film. Ce qui m’intéresse et me touche, chez ce grand acteur, c’est la dimension éthique du personnage.

Au moment de sa mort, en mars 2008, j’avais été frappé par la nécrologie que lui consacrait The Guardian, et notamment cette phrase :

Jouer, déclara-t-il un jour, était juste « mon boulot ». C’est à travers la famille, non la carrière, que Scofield se définissait lui-même. Un jour qu’on lui demandait comment il aimerait qu’on se souvienne de lui, il répondit : « Si vous avez une famille, c’est cela qui mérite d’être rappelé ».

Scofield avait rencontré sa femme, Joy Parker, sur un plateau en 1942, et il suffit d’écouter les témoignages de celle-ci, dans le documentaire de la BBC, pour comprendre que les efforts du comédien pour préserver sa vie de famille furent une des clés de leur bonheur.

Mais c’est également dans la conception de son métier que Scofield fait preuve d’un singulier caractère. Il n’a, de toute sa carrière, donné pratiquement aucune interview, ne s’est pas déplacé pour recevoir l’Oscar que lui valu son interprétation de Thomas More, et fuyait systématiquement les réceptions qui suivaient habituellement les « premières » de ses pièces. Le « boulot » fini, Scofield prenait le métro et rentrait à la maison. L’homme était pourtant, de toute évidence, éminemment sociable, chaleureux et délicat à la fois. Mais, comme le dit de lui un metteur en scène dans le documentaire :

Il sentait vraiment profondément que le public n’avait le droit d’accéder à lui qu’à travers son travail.

Ce n’est pas seulement pour protéger sa vie privée que Scofield se dérobait aux exercices de promotion des pièces ou des films où il jouait, mais au nom d’une conception extraordinairement exigeante du métier d’acteur. Ce n’est pas lui, Paul Scofield, qui devait apparaître, et ce qu’il pensait ou aimait ne présentait à ses yeux aucun intérêt pour le public. Ce qu’il devait donner, c’est le rôle, le personnage, à travers lequel il ferait accéder les spectateurs à une parcelle inconnue d’humanité.

De ce point de vue, je ne peux que recommander aux plus pressés de visionner la séquence filmée où Scofield interprète, sur scène, le rôle de Salieri dans la pièce de Peter Shaffer, Amadeus (qui devint plus tard un film de Milos Forman). C’est à la fin de la quatrième partie (8:21 mn), et au début de la cinquième. Le personnage vient d’entendre une sérénade de Mozart. Scofield donne à voir magistralement le bouleversement d’un homme qui découvre soudain sa propre médiocrité. Mais lorsque Salieri commente l’adagio que l’on entend en même temps, il livre aussi une définition sublime de l’art, et je crois que Scofield aurait pu souhaiter, sans son immense humilité, que l’on éprouvât ainsi son propre jeu d’acteur. Ce qui est extraordinaire, c’est que le spectateur — moi, en tous cas — éprouve en regardant Scofield exactement la douleur et le tremblement que la musique de Mozart a fait éprouver à Salieri. Nous sommes, devant Scofield, comme Salieri devant Mozart, c’est le même trouble et la même épreuve partagés.

Salieri parle de la douleur pénétrante que communique la sérénade :

(…) The squeezebox groaned louder, and over it the higher instruments wailed and warbled, throwing lines of sound around me — long lines of pain around and through me. Ah, the pain! Pain as I had never known it. I called up to my sharp old God, “What is this? . . . What?!”

But the squeezebox went on and on, and the pain cut deeper into my shaking head until suddenly I was running – dashing through the side door, stumbling downstairs into the street, into the cold night, gasping for life.

[Calling up in agony] “What?! What is this? Tell me, Signore! What is this pain? What is this need in the sound? Forever unfulfillable, yet fulfilling him who hears it, utterly. Is it Your need? Can it be Yours? . . .” (Amadeus, Acte I, scène 5).

Que la nécessité d’un son dans une sérénade, d’une touche de couleur sur un tableau, comme celle d’une inflexion de voix ou d’un geste dans le jeu d’un acteur, puisse être comprise comme répondant à un besoin de Dieu — je ne sais pas si l’on peut mieux exprimer la nature du génie dans l’art. Et le Salieri de Scofield fait saisir également la puissance du ressentiment et de la révolte contre Dieu que peut nourrir la perception d’une telle nécessité, lorsqu’on découvre qu’on sera soi-même à jamais incapable de la rendre sensible. Peut-être cela éclaire-t-il en quelque façon certains aspects de l’art contemporain…

PS. On peut regarder une séquence exclusive de la tirade de Salieri, ici. La qualité de la vidéo me semble moins bonne que sur YouTube. J’aimerais avoir pu traduire décemment le passage, mais ma tentative revenait à massacrer le texte de Shaffer.

PPS. Je découvre aussi une série d’extraits du King Lear de Peter Brook (1971), avec Scofield dans le rôle titre. Ma scène préférée, je crois, est celle des retrouvailles de Lear avec Cordelia, ici. On accède facilement aux autres extraits à partir de cette vidéo. C’est l’interprétation de Lear au théâtre, en 1962, qui a été acclamée comme la meilleure — Peter Brook en était déjà le metteur en scène. Le film réalisé neuf ans plus tard est cependant lui aussi un chef d’œuvre.