Retour spectaculaire du voile dans le débat public. On pouvait espérer la question réglée par la courageuse loi qui avait interdit le port du voile dans les administrations et les écoles. « On pouvait » est une façon de parler : même bienvenue, même efficace, cette loi qui, après des débats assez vifs, était passée toute seule, ne pouvait qu’inviter le problème à se déplacer. Avec le dépôt d’une proposition d’enquête parlementaire sur le port de la burqa, par le député-maire de Vénissieux, André Gérin, il devrait au moins devenir évident que ce n’est pas de laïcité qu’il est question. Le mot est employé à tort et à travers. Il l’avait déjà été lors de la loi sur le voile — la laïcité, en France, est celle de l’État, il est absurde de prétendre imposer aux citoyens une « laïcité » qui existe précisément pour préserver leur liberté de croyance et d’opinion. Aujourd’hui, ceux qui tonnent contre la burqa au nom de la laïcité contribuent singulièrement à brouiller les cartes.

Je ne suis pas très convaincu non plus par les arguments avancés au nom du féminisme ou de l’émancipation féminine. Fadela Amara, par exemple, veut à tout prix faire de ces femmes voilées de la tête aux pieds des « victimes » — victimes de l’islamisme, et victimes des hommes. Mauvaise approche, il me semble. Elle revient à installer la République dans le rôle inconfortable de celle qui prétend libérer les autres, qu’ils le veuillent ou non — et pourquoi pas faire leur bonheur, pendant qu’elle y est ? Ceux et celles qui prônent le port de la burqa (ou ses équivalents dans d’autres régions), ou qui voient d’un mauvais œil une nouvelle intervention du législateur, auront beau jeu de mettre en avant la « liberté de choix » des femmes voilées. Plusieurs d’entre elles se sont déjà exprimées : retirez le mot « burqa » de leur propos, remplacez-le par « pilule », « avortement », « minijupe » ou « monokini », et vous croiriez entendre des féministes de la haute époque. « C’est mon choix », « Je le fais pour exprimer ma féminité », « C’est ma liberté de femme que j’exerce »… À ce petit jeu du subjectivisme plus ou moins sincère, je crains que les libérateurs auto-proclamés ne passent rapidement pour des ethnocentristes rétrogrades, des néo-colonialistes ou des laïcards arrogants.

Le débat promet d’être passionnant, parce qu’il est, ou devrait-être, un vrai débat politique. Personne, ou presque, ne peut nier le malaise créé par l’apparition dans nos rues de ces femmes entièrement voilées. Pour en avoir croisée une, il y a quelque jours, dans une rue de Lyon, je peux témoigner que ça fait un choc. Pourtant, nous nous trouvons tous plus ou moins démunis au moment d’argumenter ce malaise et d’en tirer des conclusions pratiques. Nous nous sentons pris au piège de nos propres principes : respect des croyances, liberté de chacun d’aller et venir comme il veut et de s’habiller comme bon lui semble, souci de ne pas froisser des « minorités » qui, qu’on le veuille ou non, font désormais partie du paysage… nous avons l’impression que ces nobles valeurs se retournent soudain contre nous. Si une clarification de notre discours sur nous-mêmes s’impose, elle devra passer par l’invention d’une nouvelle façon d’articuler l’universalisme de nos idéaux et leur incontestable « localisation » : c’est « chez nous » que ces idéaux sont enracinés, et ils configurent notre identité aussi sûrement que notre histoire et nos particularismes régionaux.

À ce stade de la réflexion, je ne trouve rien de plus éclairant pour m’orienter qu’une phrase d’Élie Barnavi citée par Élizabeth Lévy : en Occident, on montre son visage. La phrase est d’une admirable justesse. Elle suffit à balayer d’un revers de main le faux-problème de la laïcité car, chez nous, Dieu même a un visage, et c’est la splendeur même de ce visage qui nous a révélé la beauté du tout visage humain. Chez nous, Dieu même a une Mère dont le visage, indéfiniment reproduit, a donné à l’art une bonne partie de ses chefs d’œuvre. Le visage de Dieu et le visage de la femme sont chez nous inséparables, comme dans la bouleversante ressemblance du Christ et de Marie dans la Pietà de Michel-Ange.

Ce n’est pas de laïcité qu’il est question, mais de citoyenneté. Laïques ou dévots, anti-cléricaux, indifférents ou fervents pratiquants — avec toute la gamme des nuances intermédiaires — nous sommes attachés à reconnaître dans nos concitoyens nos égaux. Cette reconnaissance, nous croyions qu’elle passait d’abord par des droits et des devoirs également partagés. Nous découvrons soudain qu’elle présuppose un stade encore plus élémentaire. Nous voulons reconnaître ceux que nous croisons, les reconnaître au sens le plus ordinaire et le plus matériel du terme. Nous voulons voir leur visage. Nous voulons croiser nos égaux sans peur, échanger peut-être avec eux un regard, sans craindre l’agression ou la fuite. Nous sentons que nous ne sommes des égaux qu’à visage découvert.

Le discours des droits et de la liberté me semble infiniment moins pertinent, dans ce contexte, que celui des simples conditions minimales d’une appartenance commune. L’abstraction des valeurs républicaines n’est pas un bon guide, puisqu’il pourrait tout aussi bien nous inciter à faire l’effort de n’être pas dérangé par les femmes voilées que nous croisons. Après tout, en burqa comme en jeans, elles sont des êtres humains, n’est-ce pas ? Il suffit de consentir à dématérialiser un peu plus notre regard et, comme nous avons appris à ne pas juger les gens sur la couleur de la peau, d’apprendre à ne pas les juger sur leur peau qu’on ne voit pas… N’est-ce pas ce type d’arguments qui sert aujourd’hui à stigmatiser le dérapage (bien contrôlé) de Manuel Valls, qui aurait souhaité voir un peu plus de « blancs, de white, de blancos » sur la place du marché d’Évry ?

On sent bien, je crois, qu’un tel discours laisse échapper quelque chose d’important, et qui est peut-être primaire. Ce n’est pas l’« être humain » que nous voulons reconnaître, mais notre « semblable » — et la condition minimale pour cela, celle sur laquelle il devrait être difficile de céder, c’est de pouvoir reconnaître ce semblable à son visage, ce visage qui est toujours celui d’une humanité incarnée.

J’ai dérogé au principe de l’esprit de l’escalier en jetant à chaud quelques réactions, dont je mesure à quel point elles sont inabouties et contestables. Je me promets d’essayer de proposer plus tard quelque chose d’un peu plus travaillé, même si c’est au prix de reporter encore des billets depuis longtemps en attente d’achèvement futur…

À lire : grâce au blog de Romain Blachier, j’ai lu cet excellent papier sur Causeur.fr, « Pour une géopolitique de la beurette ». A contrario, mais toujours grâce à Blachier, je suis tombé aussi sur les arguments anti-anti-burqa publiés sur LePost.fr — qui attestent assez bien de la sidération qui peut nous saisir lorsque nous découvrons que les principes républicains les plus irrécusables servent bien mieux la cause de la burqa que celle de son interdiction.