Noor Inayat Khan (photo de son dossier personnel au SOE)

Noor Inayat Khan (photo de son dossier personnel au SOE)

Elle continue de m’accompagner ces jours-ci, tandis que j’achève la lecture de sa récente biographie par Shrabani Basu, une journaliste indienne basée à Londres. J’ai découvert de nombreux détails, parfois quelques révisions substantielles de données mal établies jusqu’à présent, mais rien qui ne contribue à grandir un peu plus à mes yeux cette femme remarquable. Il n’est pas indifférent, aujourd’hui, de souligner que Noor était musulmane, bien que sa spiritualité personnelle inclinât sans doute vers une forme de syncrétisme dont l’élément le plus saillant est la dimension morale. Une musulmane, d’origine indienne, mais qui a donné sa vie pour la France, et qui avait dit un jour que Jeanne d’Arc était son héroïne préférée…

Sa biographe souligne la place du sacrifice dans l’idéal moral de Noor. Si  sa décision de s’engager dans l’armée anglaise marque une rupture avec la non violence, je suis surtout frappé de sa continuité profonde avec la méditation sur le don de soi qui semble avoir accompagné sa courte vie, tant dans ses années heureuses que dans les années de combat et d’action. J’ai évoqué, dans le premier billet, sa seule œuvre publiée, qui est une adaptation pour les enfants de contes indiens issus de la tradition bouddhiste. Ces contes sont des récits pleins de fraîcheur et de noblesse, porteurs, je crois d’un message universel. Les héros sont le plus souvent des animaux, cygnes, singes, chevaux, tortues, – des animaux qui parlent, bien entendu, et qui, lorsqu’ils croisent la vie des hommes, leur délivrent des leçons de haute sagesse.

Il est impossible aujourd’hui de lire ces contes sans les rapprocher du destin personnel de leur auteur. Je ne sais s’il faut parler de prémonition ou de programme, s’il faut lire ces fables comme des sortes d’exercices spirituels où l’apprentie écrivain façonnait sa propre âme, mais j’aimerais que l’on songe, en lisant l’extrait qui va suivre, que la jeune femme qui les écrivit serait engagée, trois ou quatre ans plus tard, comme officier radio dans les services secrets anglais ; que, dans Paris occupé, elle allait durant trois mois, après l’anéantissement de son réseau par les Allemands, assurer à elle seule la liaison radiophonique entre Londres et les agents qui avaient encore échappé à la capture ; qu’elle fut trahie, et finalement arrêtée au terme d’une traque impitoyable, tourmentée durant des mois, mais ne livra aucun secret à ses bourreaux, pas même celui de son propre nom ; et qu’elle fut assassinée misérablement, dans un camp de concentration, en prononçant en français le mot « liberté ».

Dans le conte intitulé « The Monkey Bridge » (« Le pont de singe », mais aussi « Le singe-pont »), Noor raconte l’histoire d’une tribu de singes, dont le chef se sacrifie pour sauver son peuple. La tribu vit sur un arbre somptueux qui les nourrit de ses fruits savoureux, mais un jour, l’arbre est encerclé par des hommes en armes, aux ordres du prince de Bénarès, le jeune Brahmadatta, qui convoite les fruits extraordinaires. Le prince ordonne de tuer les singes, pour s’emparer de leur trésor et de se repaître de leur chair. Alors, pour permettre l’évasion de ses congénères, le chef des singes fait de son corps un pont vivant qui leur permet de gagner un arbre voisin et de prendre la fuite.  Et voici la fin de l’histoire, que je traduis comme je peux :

Jakata Tales

Édition originale des Jakata Tales (1939)

Les uns après les autres les singes traversèrent en passant sur lui. Mais l’un d’entre eux, Devadatta était son nom, sauta lourdement sur son dos. Aïe ! Une douleur fulgurante transperça le corps du chef des singes, sa colonne vertébrale était brisée ! Et le cruel Devadatta courut sur lui tout au long, et abandonna son chef blessé.

Brahmadatta avait tout vu, et des larmes coulaient sur ses joues, tandis qu’il regardait le chef des singes au dos brisé. Il donna ordre de le détacher de l’arbre, où il continuait de s’accrocher. Il le baigna avec les parfums les plus doux, d’une robe jaune le revêtit, et lui fit boire de l’eau pure. Lorsque le chef fut baigné et revêtu, ils firent pour lui une couche en dessous de l’arbre. Le roi s’assit à son chevet et lui parla. Il dit : « Tu as fait de ton corps un pont pour les autres. Ne savais-tu pas que tu perdrais ta vie, en agissant de la sorte ? Tu as donné ta vie pour sauver tes compagnons. Qui es-tu, ô béni, et qui sont-ils ? »

« Ô Roi », répondit le singe, « je suis leur chef et guide. Ils vivaient avec moi dans cet arbre, et j’étais leur père et je les aimais. Je ne souffre pas, au moment où je dois quitter ce monde, car j’ai préservé la liberté de mes sujets. Et si ma mort peut être pour toi une leçon, alors je suis plus qu’heureux. Ce n’est pas ton épée qui fait de toi un roi, c’est seulement l’amour. Ne l’oublie pas, ta vie est peu de chose à donner, quand par ton sacrifice tu peux assurer le bonheur de tes sujets.

Ne règne pas sur eux avec puissance, parce qu’ils sont tes sujets ; règne sur eux avec amour, parce qu’ils sont tes enfants. C’est ainsi seulement que tu es réellement un roi. Quand je ne serai plus, n’oublie pas mes paroles, ô Brahmadatta ! »

Le béni ferma alors ses yeux et il mourut.

Le roi et son peuple portèrent son deuil, et le roi édifia pour lui un temple, pur et blanc, afin que ses paroles ne soient jamais oubliées.

Et Brahmadatta régna sur son peuple avec amour, et ils furent toujours heureux.

Ce conte était trop long pour que je le traduise entièrement. En revanche, je propose, dans la page « Anthologie », la traduction intégrale d’un autre conte, « Le grand éléphant », qui parle lui aussi, de façon très émouvante, d’un noble sacrifice.

Le texte anglais des contes est accessible ici.