C’est avec plaisir que j’ouvre les modestes colonnes de ce blog à Émile Perreau-Saussine, qui me fait l’honneur et l’amitié de proposer un texte d’une incontestable actualité. Émile Perreau-Saussine, auteur d’une thèse remarquée sur Alasdair MacIntyre[1], enseigne la science politique à l’Université de Cambridge (G. B.). Il propose ici un compte-rendu critique du dernier ouvrage de Cécile Laborde, consacré à la querelle du foulard islamique et à ses implications politiques.

J’indique à la fin du texte quelques pistes pour prolonger la réflexion ici engagée.

Philarête.

Les trois dimensions de la laïcité

 

À propos de : Cécile Laborde, Critical Republicanism. The Hijab Controversy and Political Philosophy, Oxford University Press, 2008.

Un grand nombre de livres et d’articles ont été consacrés à la laïcité depuis une quinzaine d’années. Dans cette vaste production, le souci de clarification est souvent subordonné à l’incantation, comme s’il fallait se convaincre, à force de ressasser les mêmes thèmes, qu’un républicain vraiment laïc est assuré de son salut. Par contraste, le livre de Cécile Laborde offre d’utiles outils de réflexion et une analyse éclairante du contenu de la laïcité.

Les trois dimensions de la laïcité « officielle »

1.    Quand ils participent à la délibération collective, les croyants doivent s’efforcer de mettre leurs croyances religieuses entre parenthèses. Les fonctionnaires sont tenus à un devoir de réserve. La première dimension de la laïcité, la plus évidente, renvoie à une exigence de neutralité et à un principe d’agnosticisme. L’État est neutre s’il n’affirme aucun credo religieux et s’il ne confère ni privilège ni obligation particulières à des citoyens en raison de leur croyances religieuses. L’idée de neutralité de l’État va de pair avec un principe individualiste : l’appartenance à un groupe religieux ne doit pas susciter de traitement différencié des individus. Si des droits sont attribués aux groupes, ils ne doivent pas s’imposer au détriment des droits individuels. L’État se refuse à reconnaître officiellement l’existence de minorités religieuses au sein de la nation.

2.    Dans la tradition libérale, on soutient volontiers que, toutes choses égales par ailleurs, l’oppression gouvernementale est pire que l’oppression sociale. Dans la tradition laïque, au contraire, l’État est perçu comme une puissance émancipatrice. L’État assure la promotion de l’autonomie individuelle, qui est la seconde dimension de la laïcité. Les corps intermédiaires, du type famille ou Église, sont plus à craindre que les institutions officielles. L’État, en limitant le pouvoir de tout ce qui n’est pas lui, libère l’individu d’attaches contraignantes. Le risque de voir l’individu dominé malgré lui par des traditions archaïques ou religieuses est en proportion inverse du pouvoir central. Deux illustrations de ces thèses laïques viennent immédiatement à l’esprit : la législation contre les sectes (les pouvoirs publics protégeant les individus vulnérables) et l’interdiction du voile à l’école (le voile étant considéré comme un symbole communautariste et régressif.) L’État n’est pas l’adversaire de la liberté individuelle ; il en est le plus ferme garant.

3.    Corrélativement, la laïcité renvoie à une certaine idée de la citoyenneté, à une certaine idée de la nation : « une et indivisible. » État, nation et culture tendent à se recouper. Il en découle un impératif d’assimilation qui limite l’autonomie religieuse que les citoyens et les immigrés seraient tentés de réclamer. On rejette l’idée qu’on puisse distinguer entre une culture nationale « faible » et des cultures particulières « fortes ». La nation est supposée baigner dans l’universel. Après avoir été fortement contesté dans les années 60 et 70 par la nouvelle gauche, par les régionalistes, les post-colonialistes et les post-modernes, le modèle républicain est revenu en force dans les années 80 et 90, notamment en réaction contre les succès électoraux du Front National. Il s’agissait alors d’éviter que le parti de Jean-Marie Le Pen ne s’empare du monopole de la nation et ne lui impose un contenu essentiellement ethnique. Autour d’une vaste galaxie d’intellectuels (d’Alain Finkielkraut à Régis Debray), la conception républicaine de la nation est revenue au premier plan. Après avoir affronté le Front National, ces républicains se sont ensuite mobilisés contre le voile à l’école, remettant l’idée laïque au premier plan.

 

Cécile Laborde illustre son propos en expliquant pourquoi l’école joue dans la tradition républicaine un rôle fondamental. Dans le républicanisme, il y a une forte tension entre le respect de la liberté de conscience et la promotion de l’autonomie individuelle. Les républicains laïcs semblent désireux de contraindre les citoyens à devenir libres. L’école permet d’éviter ces paradoxes aux connotations désagréables : on ne peut forcer un adulte à être libre, mais on peut éduquer à l’autonomie – d’où notamment l’importance de l’année de philosophie dans le cursus scolaire. C’est à l’école que les enfants apprennent à devenir des citoyens et découvrent une identité qui les réunit par delà leurs affiliations culturelles ou religieuses. Les désaccords que suscitent ces thèses font aujourd’hui du monde de l’éducation le terrain d’une lutte sans merci. « Pédagogues » et « républicains » laïcs s’affrontent – les uns souvent issus d’une sociologie relativiste, les autres d’une philosophie qui revendique hautement son enracinement dans l’universalisme des Lumières.

Une théorie multiculturaliste de la laïcité

Bien qu’elle enseigne à Londres, Cécile Laborde est française. Elle a étudié à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux avant de faire son doctorat à Oxford. Son premier livre, publié en l’an 2000, avait pour titre Pluralist thought and the state in Britain and France (1900-1925). Il s’agissait d’une étude des juristes et des penseurs politiques qui ont contesté les différentes formes de jacobinisme centralisateur qu’ils voyaient à l’œuvre soit dans la France du « petit père » Combes, soit en Grande-Bretagne à la même époque. Au monisme étatique, religieux et culturel, ils opposaient leur propre pluralisme, concevant la nation comme « communauté de communautés. » Le nouveau livre de Cécile Laborde s’inscrit dans le sillage du premier. La dimension comparative, entre la France et le monde anglo-saxon, en constitue de nouveau le riche arrière-plan, et la critique du jacobinisme y joue encore un rôle fondamental.

Laborde distingue trois dimensions dans la laïcité. Mais ces dimensions renvoient toutes à la question du rapport de l’État et de la société civile. C’est là le fil conducteur de son analyse en même temps que son originalité. Laborde place la laïcité au centre de la vie politique française, au cœur de ses institutions. La laïcité y apparaît dans le prolongement de la croissance et de l’affirmation de l’État tel que l’a notamment décrit Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution. La laïcité y apparaît comme inséparable de la tradition absolutiste, qui ne libère les individus qu’au prix d’une remise en cause systématique des corps intermédiaires et qui impose sans états d’âme une identité nationale commune.

Si la laïcité doit beaucoup à l’absolutisme, elle doit également beaucoup à l’idéal émancipateur des Lumières. Quand les républicains laïcs exigent des immigrés qu’ils renoncent à tout communautarisme, c’est non pour opposer à leur culture particulière une autre culture particulière, mais pour leur donner accès à une universalité plus vraie. Cependant, Laborde n’est pas convaincue par cette thèse. Analysant de près les nombreux débats qui ont été consacrés au voile, entre le début de l’affaire (1989) et le vote de la loi sur les signes ostensibles (mars 2004), elle soutient que l’attachement revendiqué à l’héritage des Lumières masque un franco-centrisme étroit en même temps qu’injuste. Sa critique de ce qu’elle appelle « le républicanisme officiel » renvoie d’une part à l’idée rawlsienne que l’État ne saurait légitimement imposer une morale (fût-ce une morale de l’autonomie individuelle), et d’autre part à une critique multiculturaliste (ou néo-marxiste) du caractère formel et artificiel de la neutralité républicaine.

Laborde est particulièrement sensible à la tension entre promotion de la liberté de penser et respect de la liberté de conscience. C’est ce qui la conduit à se tourner vers le philosophe américain John Rawls. Dans le livre qu’il a consacré au Libéralisme politique (1993), Rawls explique que l’État doit être moralement neutre et qu’il doit garder le silence sur les dispositions morales auxquelles la cité pourrait faire appel. Les principes du droit doivent être acceptables indépendamment de toute morale spécifique. En séparant le juste du bien, Rawls se propose de donner la plus grande liberté en matière morale. S’inspirant de Rawls, Laborde considère que l’État français impose une idée trop particulière de l’autonomie morale. Sans pousser trop loin le paradoxe, on pourrait dire qu’à ses yeux, le républicanisme n’est pas suffisamment laïc, parce que la vraie laïcité consiste à se détacher non seulement des croyances religieuses, mais encore de toute conception morale particulière.

Par ailleurs, Laborde conteste le caractère formel de la laïcité au nom d’inégalités réelles. L’interdiction faite à l’État de financer la construction de lieux de cultes apparaît comme neutre. Mais, étant donnée l’importance du nombre d’Églises, et la quasi-absence de mosquées en pratique, cette disposition est en fait une manière d’en rester au statu quo. La neutralité cache donc un conservatisme partisan. Elle constitue une discrimination indirecte. Laborde n’entend cependant pas renoncer à l’idée d’un État neutre. Elle se propose de montrer qu’on peut concilier une prise en compte de la diversité des situations avec l’exigence de neutralité. Ici encore, elle n’en appelle pas tant à la remise en cause de l’idée laïque qu’à une loi davantage laïque, c’est à dire mieux dégagée des héritages historiques et des particularismes nationaux, mieux à même de prendre en compte la société telle qu’elle est à présent, dans toute sa diversité. Cette critique du « républicanisme officiel » est faite au nom d’un « républicanisme critique » (c’est le titre du livre).

 

Que penser de ces thèses ? Je me contenterai de deux remarques. En premier lieu, il est vrai que la dimension libérale de la laïcité a souvent servi de paravent à un laïcisme intolérant (notamment sous Combes). Cependant, je ne suis pas sûr que la philosophie rawlsienne offre le meilleur moyen de comprendre ni de résoudre ces problèmes, à cause des difficultés (à mes yeux insurmontables) que soulève la distinction du juste et du bien. En outre, les fondateurs de la laïcité ne croyaient pas qu’il y avait des morales fondamentalement divergentes, ni donc que l’État devait être neutre à l’égard de la morale.

En second lieu, il n’est pas évident que l’État laïc, qui assure en pratique l’entretien des Églises utilisées par les catholiques, agisse de manière discriminatoire à l’égard des musulmans. L’État se contente d’honorer une obligation ancienne. Les Églises catholiques ont été construites par un État catholique et pour une communauté civique catholique. La laïcité telle qu’elle existe n’ignore pas la réalité concrète de la vie française. Au contraire, elle reflète l’histoire qui constitue la France dans sa réalité intime. La laïcité est le fruit de compromis successifs. Elle ne renvoie pas à un principe de neutralité dangereusement abstrait, mais au modus vivendi que les Français ont progressivement dégagé de leurs querelles collectives. Laborde a raison de souligner qu’il n’est pas neutre de la part de l’État de refuser de financer des mosquées. Cependant, il ne serait assurément pas neutre non plus d’autoriser l’État à les financer, car l’État se proposerait alors de soutenir la religion musulmane. Un démocrate radical pourrait vouloir répudier l’histoire de France et les obligations qui découlent de compromis anciens, mais cette répudiation ne justifierait pas la décision de recourir à l’argent public pour construire des mosquées. Il me semble que Laborde prend trop au mot les idéologues de la laïcité quand ils exaltent leur universalisme abstrait.

Le livre de Cécile Laborde mérite d’être lu avec attention. Il est écrit dans une langue claire, il est argumentatif, il a une vraie fraîcheur. Surtout, il offre une analyse de la tradition républicaine que je crois sans équivalent.

Émile Perreau-Saussine.

 

Le grain de sel de Philarête.

On trouve sur le site de La Vie des Idées deux textes de Cécile Laborde consacrés aux mêmes interrogations :

« Virginité et Burqa : des accommodements raisonnables ? » : comparaison des approches française et québequoise en matière de laïcité et d’acceptation de la diversité culturelle. Le texte esquisse déjà la « républicanisme critique » dont Cécile Laborde se fait l’avocate, et qu’elle oppose au « républicanisme conservateur » qui caractériserait la France.

« The Politics of the Veil » analyse l’ouvrage d’une historienne américaine sur « l’affaire du Hijab ».

Ces deux textes, joints au compte-rendu ci-dessus du dernier livre de Cécile Laborde, me semblent constituer une base solide pour une discussion qui ne manquera pas de se prolonger dans notre pays. Pour ma part, si je suis loin de partager toutes les analyses de Cécile Laborde, je reconnais volontiers la pertinence de certaines critiques qu’elle adresse à un républicanisme crispé.

 

Notes

[1]. Émile Perreau-Saussine, Alasdair MacIntyre : une biographie intellectuelle. Introduction aux critiques contemporaines du libéralisme, Paris, P.U.F., 2005, coll. « Léviathan ».