Au fil des lectures des jours écoulés, on trouvera ci-après de quoi nourrir le débat sur le voile, et peut-être une piste pour unir les efforts de avocats de la burqa et ceux des défenseurs des minorités sexuelles. On se reposera à la fin en contemplant un marbre magnifique exposé dans le tout nouveau musée de l’Acropole.

  • Sans vouloir cracher dans la soupe, je dois reconnaître que les meilleurs commentaires de mon petit billet sur la burqa se trouvent… sur le blog La Plume d’Aliocha. Allez-y voir, c’est là-bas que ça se passe ! DAZahid, une Française « de souche » (comme elle dit elle-même) convertie à l’islam, qui porte le voile (hijab) et explique avec talent ce qu’elle vit, tient la dragée haute à ses interlocuteurs et éventuels contradicteurs. À l’heure où j’écris, le débat a un peu dégénéré, mais l’essentiel a déjà été abordé, et l’on peut mesurer un peu mieux certains enjeux.
  • Burqa encore : ne manquez pas cette vidéo proposée par Le Parisien, où une autre Française convertie raconte sa vie de mère de famille intégralement voilée.
  • Burqa toujours : la philosophe Catherine Kintzler développe, en faveur de son interdiction, des arguments qui me semblent le prototype de ce que la philosophie peut faire de pire lorsqu’elle prétend éclairer le débat public. Exemple :

Il faut interdire [la burqa et le voile intégral] parce que ce sont des dénis d’identification publique qui procèdent à une dépersonnalisation négatrice de toute singularité.

Le recours à de lourds concepts métaphysiques (identification, dépersonnalisation, négation et singularité, dans une seule phrase, belle perf’) peut donner une apparence de sérieux. En réalité, il contribue à donner l’impression que le port du voile intégral se heurte à une espèce d’impossibilité ontologique, décrétée a priori, comme si l’on pouvait faire l’économie d’une réflexion culturelle et sociale. Or aucun problème politique ne peut trouver de solution purement conceptuelle : on ne peut commencer à argumenter sérieusement, dans ce domaine, qu’en partant de ce qui est bon ou souhaitable pour nous, en tant que vieille société ancrée dans une histoire et des valeurs spécifiques.

  • Il y a néanmoins quelque chose de fascinant dans le choix que font certaines Françaises de porter un voile intégral. Celles qui s’expriment à ce sujet expliquent volontiers que leur démarche procède d’un refus de l’hyper-sexualisation du corps féminin imposée par la société occidentale. On pourrait remarquer que ce refus n’est pas du tout, comme le prétend Catherine Kintzler, une « négation de toute singularité », mais plutôt l’affirmation d’une singularité qui ne veut pas être réduite à des attributs esthétiques ou sexués. Cela donne à la revendication une tonalité ultra moderne. J’en veux pour preuve la convergence secrète de ces revendications avec les recherches les plus avancées (au sens où peut l’être, par exemple, la décomposition d’un cadavre) en matière de sociologie queer et autres gender studies.

C’est ainsi que deux chercheurs — il faudrait sans doute, selon l’orthodoxie en vigueur dans ces milieux, écrire « deux chercheuses » (des têtes, assurément), ou peut-être « deux chercheures » — bref, deux sociologues américaines, viennent de publier une étude savante dénonçant les révoltants parti-pris en faveur de « l’hétérosexualité »… des dessins animés de Walt Disney. À les en croire, le monde des contes, peuplés de princesses « hyper-féminines » et de preux chevaliers « hyper-masculins », exaltant le pouvoir enchanteur de l’amour romantique, exerce une intolérable pression en faveur d’un modèle unique de sexualité. Cette logique rappelle irrésistiblement celle d’un fameux rapport de notre Halde, consacrés aux stéréotypes discriminants véhiculés par les manuels scolaires (vous vous rappelez, cette tirade contre les manuels de biologie qui, ô scandale!, ne traitent de la reproduction des animaux qu’en présentant les modalités de l’union d’un mâle et d’une femelle…). C’est avec la même application laborieuse que les deux vaillantes universitaires américaines se sont attachées à démontrer — la découverte est de taille — que le monde de Disney tendait à exalter l’amour romantique entre un homme et une femme, privant ainsi les malheureux enfants d’autres cadres de référence auxquels ils devraient avoir droit, pour se «construire» en toute liberté:

Le Président Obama a beau avoir déclaré que le mois de juin comme «mois de la fierté homosexuelle», les divertissements adressés aux enfants continuent malgré tout de perpétuer un message moins inclusif, privant ceux qui se trouvent hors de ses confins des ressources pour construire leurs rêves de vivre toujours heureux.

Comme le concluent Martin et Kazyak, «les constructions ordinaires aussi bien qu’exceptionnelles de l’hétérosexualité coopèrent à la normalisation de son statut, car il devient difficile d’imaginer autre chose que cette forme de relations, ou quelqu’un qui vivrait hors de ses liens.

Le rapport avec la burqa ? Il repose simplement dans cette tendance commune aux deux phénomènes, qui est une sorte de pulsion d’indifférenciation. Pour satisfaire tout le monde, pour ne heurter la sensibilité de personne et ne pas donner l’impression qu’une société humaine donnée se caractérise, entre autres, par ses mœurs, il semblerait que la seule solution soit l’effacement systématique de toutes les différences. La femme en burqa, en réalité, est bien plus proche de l’individu moderne conçu par les philosophes, pur atome d’humanité, que le quidam qui, comme vous ou moi, se trouve encore encombré de toutes sortes de particularités physiques, culturelles, sociales, religieuses. On se prend à rêver que le dessin animé idéal, le film aseptisé qui pourrait satisfaire aussi bien les sociologues du gender que les censeurs d’Arabie Saoudite, serait celui qui présenterait des personnages intégralement voilés, parlant d’une voix asexuée produite par synthétiseur, et se livrant uniquement à des activités judicieusement choisies pour éviter tout stéréotype social. On évitera la guerre, le tricot, le mariage, mais on pourra se passionner pour des fantômes informes qui traversent des rues ou parlent du temps qu’il fait (en évitant si possible de prendre parti en faveur du beau temps, car il faut respecter les minorités qui préfèrent la pluie).

  • À propos de visage humain, le New York Times propose un (assez) joli diaporama sur le nouveau musée de l’Acropole. Le peut qu’on voit est assez splendide (à mes yeux d’Occidental enfoncé dans ses préjugés) pour me conforter dans l’idée que nous sommes, décidément, de la civilisation qui s’est le plus émerveillée de la splendeur des corps et, singulièrement, de l’incomparable douceur que peut exprimer la face humaine.
Marbre, IIe siècle av. J.C.
Marbre, IIe siècle av. J.C.