Fernand Braudel (1902-1985)

Fernand Braudel (1902-1985)

Faute de temps, ces jours-ci, je remets à plus tard la rédaction d’un billet qui devrait s’appeler « Y a-t-il des sociétés multiculturelles ? ». En attendant, je nous remets sous les yeux ce qu’il était encore possible d’écrire, vers 1963, avec la conscience d’énoncer un truisme et sans crainte de s’attirer les foudres des vigilants censeurs de l’orthodoxie multiculturaliste. La parole est à Fernand Braudel – pas exactement un dévot, mais assurément un savant :

 

[Du point de vue des mentalités collectives qui définissent les civilisations] … la religion est le trait le plus fort, au cœur des civilisations, à la fois de leur passé et de leur présent. (F. Braudel, Grammaire des civilisations, p. 54)

En face de cette profonde humilité religieuse [de l’hindouïsme], l’Occident paraît oublieux de ses sources chrétiennes. Mais plus que d’une rupture que le rationalisme aurait opérée entre le religieux et le culturel, il faut parler, en vérité, d’une coexistence entre laïcité, science et religion, mieux de dialogues, dramatiques ou confiants, jamais interrompus malgré les apparences. Le christianisme s’affirme une réalité essentielle de la vie occidentale et qui marque, sans qu’ils le sachent ou le reconnaissent toujours, les athées eux-mêmes. Les règles éthiques, les attitudes devant la vie et la mort, la conception du travail, la valeur de l’effort, le rôle de la femme ou de l’enfant, autant de comportements qui ne semblent plus rien avoir à faire avec le sentiment chrétien et cependant en dérivent. (ibid., p. 55)

Le christianisme occidental a été, il reste la composante majeure de la pensée européenne, même de la pensée rationaliste qui s’est constituée contre lui, et aussi à partir de lui. De bout en bout de l’histoire d’Occident, il reste au cœur d’une civilisation qu’il anime, même quand il se laisse emporter ou déformer par elle, et qu’il englobe, même lorsqu’elle s’efforce de lui échapper. Car penser contre quelqu’un, c’est rester dans son orbite. Athée, un Européen est encore prisonnier d’une éthique, de comportements psychiques, puissamment enracinés dans une tradition chrétienne. Il est de « sang chrétien », pourrait-on dire, comme Montherlant affirmait être, quant à lui, de « sang catholique », sans avoir cependant conservé la foi. (ibid. p. 374-375)