blake_1794

Un agnostique m’a opposé l’autre jour, au cours d’une aimable conversation, un argument que je crois assez populaire :

Si Dieu existe, me disait-il, pourquoi ne se fait-il donc pas connaître plus clairement ? Pourquoi laisser les hommes dans l’incertitude ? Quel intérêt aurait-il donc à se cacher ?

Mon interlocuteur, accoutumé sans doute aux certitudes positives de la science, en concluait qu’il n’était vraiment pas raisonnable de croire en l’existence d’un être aux prétentions si extravagantes – éternité, toute-puissance, sagesse et bonté suprêmes, etc. – et en même temps aussi peu capable de les faire valoir distinctement. Si Dieu existait (ainsi pourrait-on résumer l’argument), ça se verrait.

L’objection est agnostique plutôt qu’athée : elle ne conclut pas à l’inexistence de Dieu, mais plutôt à l’absence d’une raison suffisante de croire à son existence. Elle consiste à juger que les prétendus « signes » ou « preuves » de l’existence de Dieu ne sont pas de nature à entraîner la croyance.

Je suis resté à peu près coi. « À peu près », car je pense avoir bafouillé une réponse « pieuse », consistant à dire que Dieu n’est pas du genre à s’imposer, qu’il préfère une croyance libre et, partant, méritoire, plutôt que de se manifester avec évidence. La discrétion de Dieu serait au fond délibérée, ce serait une sorte de tact transcendantal : Dieu, à l’instar d’un invité bien élevé, redoute d’imposer sa présence et entend s’assurer d’abord qu’il est le bienvenu.

À y bien réfléchir, cette réponse – qui n’a évidemment pas satisfait mon interlocuteur – est fort maladroite, et ne va pas du tout au fond du problème. Mon erreur est évidemment d’avoir fait semblant de comprendre l’objection. J’ai fait comme si je comprenais ce que serait un signe suffisant de l’existence de Dieu, et il me fallait bien reconnaître que je n’en connaissais pas.

La raison de ce fait a fini par m’apparaître assez clairement : c’est que je ne parviens pas à concevoir ce que serait un « signe suffisant » de l’existence de Dieu – et je crois que mon interlocuteur, lui non plus, ne saurait préciser ce qu’il entendait par là. Sa demande d’un signe, présentée sous forme d’objection, est en réalité inintelligible.

Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de signe de l’existence de Dieu ; mais je soutiens que de tels signes seront toujours et, pour ainsi dire, par définition, insuffisants. Ils ne dispenseront jamais du « saut de la foi ». Si Dieu existe, il est nécessairement au-delà des signes. Pour le dire autrement : un signe suffisant ne peut être un signe de Dieu ; un signe de Dieu ne peut être qu’insuffisant. Cela tient à la fois à la nature du signe, et à la nature de Dieu.

À la nature du signe : je puis en effet concevoir une foule de signes suffisants de l’existence de quelque chose. Pour un explorateur, une empreinte de pied trouvée dans le sable est normalement un signe suffisant d’une présence humaine. Qui dit empreinte dit pied, et qui dit pied dit jambe et tout le reste. De même, si je suis coincé dans un ascenseur et que je crie pour signaler ma présence, ma voix doit suffire, toutes choses égales par ailleurs, à faire savoir, à quiconque passe à sa portée, qu’il y a quelqu’un dans l’ascenseur.

Mais avec Dieu, c’est un peu plus compliqué. Toutes choses égales par ailleurs, une voix qui me crierait « moi qui te parle, je suis Dieu » devrait susciter mon incrédulité. Si c’est bien une voix, penserai-je, ce sera probablement celle d’un fou, ou d’un imposteur, en tous cas celle d’un quidam dont l’apparence me convaincrait bientôt qu’il n’est pas à la hauteur de ses prétentions.

Et cela, ça tient aussi à la nature de Dieu. S’il existe un être au-delà du monde, un être infiniment sage, et bon, et puissant, alors aucun signe paraissant dans le monde ne peut être de nature à rendre Dieu entièrement manifeste. Pour un esprit normalement constitué, il y aura toujours une autre explication possible. Quel événement, quel cataclysme ou prodige, serait suffisant pour attester de l’existence de Dieu ? Des peuples primitifs ont peut-être vu dans quelque ouragan fabuleux, dans un tremblement de terre d’anthologie, dans une éclipse de soleil, peut-être, un signe de l’existence de Dieu – de l’existence de l’être assez fort pour produire des trucs pareils. Mais nous sommes autrement plus exigeants, convaincus que nous sommes que ce genre de phénomène a forcément une explication naturelle. Ne soyons pas naïfs au point d’essayer d’imaginer le Truc absolu, celui qui défierait définitivement la compréhension humaine, présente et future : nos ancêtres ont fait pareil, avec les séismes ou l’électricité, et nous savons désormais de qui il retourne.

L’impossibilité d’un signe de Dieu est typiquement d’essence métaphysique. Un tel signe n’est pas simplement très difficile à concevoir, mais littéralement inconcevable. Dans le jargon des philosophes, on dira qu’un signe est nécessairement d’ordre fini – il a une matérialité, des contours, des propriétés sensibles – alors que Dieu est nécessairement d’ordre infini – sans matière, sans contours, sans propriétés sensibles. Un signe fini ne peut signaler clairement qu’une réalité finie, comme la fumée révèle le feu, et l’empreinte le pas humain. En revanche, une réalité infinie, s’il existe quelque chose de tel, ne peut être montrée par un signe fini – ce serait comme vouloir prouver la mer en présentant un gobelet d’eau salée.

Mon interlocuteur agnostique ne savait pas ce qu’il demandait. Il pensait parler le langage clair de la raison humaine ; il faisait preuve d’esprit positif – le genre à ne croire que ce qu’il voit. Mais « je ne crois que ce que je vois » est tout au plus une boutade : si je vois, je n’ai pas besoin de croire. Celui qui ne croit que ce qu’il voit est justement celui qui ne croit à rien – Molière l’a bien compris, qui fait dire à son Dom Juan, pressé par Sganarelle de dire à quoi donc il croit : « Je crois que deux et deux sont quatre ». Manière élégante de dire qu’on ne croit rien du tout, qu’il n’y a rien au-delà de l’évidence.

Il ne faut donc pas dire : si Dieu existait, il devrait pouvoir montrer clairement qu’il existe ; il faut dire plutôt : si Dieu existe, il est impossible qu’il en existe en ce monde un signe manifeste. Et l’on pourrait même ajouter : si vous croyez trouver un signe clair de l’existence de Dieu, soyez sûr que c’est le signe d’un faux dieu. Les dieux qu’on croit trouver derrière les ouragans ou les éclipses, derrière les manifestations spectaculaires des puissances de la vie ou de la destruction – ce sont là les dieux des païens – dieux à la mesure de l’homme, ou de la nature. Et ces dieux-là sont morts.

Que le lecteur bienveillant ne s’y trompe pas : en montrant que l’objection de l’agnostique ne présentait pas un sens clair, je n’ai aucunement prétendu que ma propre réponse était décisive. L’incrédulité, pas plus que la foi, ne tient en général à un seul argument. Elle est plutôt la résultante d’un faisceau convergent de raisonnements ou d’indices, d’expériences et de sentiments, qu’il faut démêler un à un – et le résultat n’est jamais assuré. Tout le monde gagne pourtant à abandonner un mauvais argument, même s’il n’est pas pour autant raisonnable d’embrasser aussitôt la conclusion opposée.

Je m’en voudrais toutefois de finir sur une note qu’on pourrait juger à son tour « agnostique ». Certes, je soutiens qu’il ne peut exister de signe « suffisant » de l’existence de Dieu. Je n’en conclus pas que la croyance puisse se passer de signes, ou qu’elle soit forcément un saut dans l’absurde.

Il me semble au contraire qu’il existe des signes qui rendent raisonnable (certes pas « nécessaire ») le « saut de la foi ». D’abord, il se trouve que Dieu a bel et bien parlé d’une voix humaine. Qu’il s’est trouvé des hommes pour parler littéralement « au nom de Dieu », porteurs d’un discours émanant d’une source qui les dépassait : Dieu, comme le confessent les chrétiens dans le Credo, « a parlé par les prophètes ». Plus encore, « en ces temps qui sont les derniers », comme dit solennellement l’épître aux Hébreux, « Il nous a parlé par son Fils ». Une voix humaine, un jour, a dit « moi qui te parle, je suis Dieu », et pour une fois, cette parole était crédible. Non pas parce que quelqu’un l’a prononcée – c’est la formule des imposteurs – mais parce que celui qui l’a dite a donné des indices probants qu’il disait vrai. Pas des preuves, certes, mais des signes nombreux et convergents, dont les plus considérables n’étaient pas de l’ordre des prodiges ou des cataclysmes, mais d’un ordre tout autre – des signes d’un amour infini. Ce signe-là nous emmènerait trop loin, en tous cas plus loin que ma petite discussion à retardement avec l’agnostique.

Mais il y a un autre signe, moins particulier si l’on peut dire, en tous cas moins lié à une foi particulière – un signe qu’on peut donc dire métaphysique plutôt que proprement religieux. J’ai dit qu’aucun signe dans le monde ne pouvait être adéquat à l’infini de celui qu’il prétendrait prouver : aucun phénomène, aucun événement survenant dans l’univers physique n’exigerait, en droit, une explication par le divin. Il serait toujours possible que la science espère en venir à bout, comme elle l’a fait des éclipses ou des tremblements de terre. Il y a pourtant un signe dont la science ne pourra venir à bout : non pas qu’il se produise dans le monde quelque chose de tout à fait inexplicable, mais simplement qu’il y ait un monde. S’il y a un effet qui ne peut être « expliqué » (je sais combien le mot est impropre) que par l’existence d’un être tout-puissant, c’est que le monde soit. « Que le monde soit », c’est d’ailleurs la première parole que la Bible met dans la bouche de Dieu – et nous avons tous le résultat sous les yeux.

Le chrétien croit qu’il existe un Dieu, créateur du monde : que le fait que le monde soit est le signe naturel le plus manifeste de l’existence de Dieu. Et si je devais ajouter un autre signe, ou un signe dans le signe, ce serait celui-ci : non seulement que le monde soit, mais qu’il soit aussi manifestement, en dépit de tout, un monde vraiment bon. Par quoi le chrétien parvient à entrevoir que ce double signe – la simple existence du monde et sa merveilleuse bonté – pointe déjà, non seulement vers l’existence de Dieu, mais vers le même amour infini, définitivement surhumain, qui fut révélé en Jésus-Christ, lorsqu’il offrit sa vie pour le salut de tous les hommes.