«Vos papiers!», une certaine idée de l'identité nationale…

«Vos papiers!», une certaine idée de l'identité nationale…

Une tribune opportunément parue dans Le Monde du 12-13 juillet me donne l’occasion d’aborder la question délicate de « l’identité nationale ». Cela nous fait à peine dévier de la discussion entamée sous le précédent billet, et il serait dommage de ne pas marquer la Fête nationale – avec juste le retard qui sied aux adeptes de l’esprit d’escalier.

En cette veille de 14 juillet, donc, Le Monde fit paraître une tribune au titre provocateur : « La France sans terre ni mort ». L’auteur, Marcel Detienne, est un savant réputé, anthropologue et helléniste, qui enseigna longtemps à l’École pratique des hautes études. Avec l’apparente légèreté dont seuls sont capables les hommes de haute culture, il propose sa propre généalogie de la notion d’identité collective, en partant du cas français, qu’à juste titre il estime exemplaire. C’est à peu près mon seul point d’accord avec lui.

Nous savons tous, bien sûr, combien il importe, chez nous, de tenir en suspicion « l’identité nationale ». Marcel Detienne adopte sans réticence la thèse caractéristique d’une certaine gauche intellectuelle pour qui l’unique objet d’une identité collective est de tracer des frontières pour « exclure l’étranger et l’immigré ». Sa généalogie de la notion fait défiler exclusivement les périodes sombres de notre histoire, avec « Vichy » en symbole inusable et le fameux « ministère de l’identité nationale » en indice décisif de la filiation honteuse qui relie Sarkozy à Pétain en passant par De Gaulle.

Soit dit en passant, le texte semble avoir été rédigé au lendemain de la création de ce fameux ministère, ici décrit comme « flambant neuf » : on soupçonne que cette tribune sommeillait dans les cartons de la rubrique « Débats » du Monde depuis deux ans, et qu’il a semblé judicieux de la publier une veille de 14 juillet, à des fins de remplissage tout autant que d’édification. Alors que le dit ministère en est à son deuxième occupant, je m’étonne toujours que le clergé intellectuel de notre République s’obstine à trouver que ce qui doit choquer, dans cette affaire, est l’idée même d’une « identité nationale », plutôt que l’initiative saugrenue d’en confier la tutelle à un quelconque ministère.

Quoi qu’il en soit des circonstances exactes de la rédaction de l’article, il est révélateur d’un malaise typiquement français. Ce malaise, dont il a déjà été question ici, plonge précisément ses racines dans notre… identité nationale. À son corps défendant, en effet, Marcel Detienne se fait le porte-voix d’une haute tradition française, exemplairement illustrée par « nos » Lumières (par opposition aux Lumières anglaises ou allemandes), bien que son origine remonte au moins à l’époque classique, comme le suggérait le texte de Durkheim que j’avais cru pouvoir longuement citer.

Cette tradition est celle qui porte un Français à se penser essentiellement et avant tout comme « être humain », et comme « Français » seulement de manière secondaire et accidentelle. C’est donc une tradition universaliste ou, si l’on veut, « cosmopolite » : le Français se voit volontiers comme l’avant-garde de l’humanité en général ; son « histoire nationale », notamment depuis les débuts de la période moderne, n’est pas celle du développement d’un génie « autochtone », mais se confond en fait avec les « progrès de l’esprit humain », pour reprendre le titre fameux de Condorcet. Comme on le sait, en effet, son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), qui va en gros de Socrate à la fondation de la République française, s’achève sur une dernière « époque » qui commence avec Descartes et conduit tout droit à la Révolution. La dernière étape historique du « Tableau » est celle qui voit la France porter à elle seule la destinée universelle de l’esprit humain.

Un paradoxe est donc installé au cœur de « l’identité nationale » française : celui d’un pays particulier qui nie en permanence sa propre particularité pour se mettre consciemment au service de l’universel. Dans sa critique de l’idée même d’une « identité nationale », Marcel Detienne est à son insu porteur d’une idée française par excellence – celle qui veut que tout individu humain soit porteur de l’humanité entière, appartenant par pur accident à une communauté nationale, mais réellement voué à une fraternité universelle qui mettrait enfin terme aux errements du « repli identitaire » et de son inévitable cortège : l’exclusion de « l’étranger ».

Ce paradoxe français explique largement, je crois, les erreurs de fait et les sophismes qui tissent l’argumentation de Detienne.

Dans son propos, il y a toute une partie qui doit simplement être abandonnée, malgré ses commodes implications politiques. C’est ce qu’on peut appeler la généalogie « policière » de l’identité nationale. Je cite :

Dans « identité nationale », le terme identité est premier. Chacun peut savoir que, au XIXe siècle, c’est un terme technique de la médecine légale : il renvoie à la reconnaissance d’une personne en état d’arrestation, d’un prisonnier évadé, d’un cadavre ou squelette soumis à l’examen des services de police judiciaire pour établir s’il est bien celui de tel individu distinct, en principe, de tous les autres. « Identité » surgit entre le mort et le vif.

Cette première procédure s’ouvre directement sur l’objet matériel baptisé « carte d’identité », tout au long d’une histoire tumultueuse, passant par les techniques d’identification policière, l’invention des empreintes digitales et les différents labyrinthes juridiques pour aboutir en 1941, sous le régime de Vichy, à la création d’un « carnet signalétique individuel » des Français, suivi de près, en 1947, par le modèle « définitif » de la carte d’identité. Entre Pétain et de Gaulle, l’Etat français avait donné au « national » son support technologique en identification.

Par delà le brio qui rappelle le Michel Foucault de Surveiller et punir, Detienne vise ici totalement à côté. S’il y a en effet quelque chose comme un « mystère de l’identité nationale », comme il le suggère lui-même plaisamment, ce mystère commence précisément lorsqu’on tourne le dos à l’acception ordinaire de « l’identité » – celle qui intéresse en effet la police lorsqu’elle recherche un suspect. L’identité de quelqu’un, c’est ce qui permet de le distinguer de tous les autres, c’est un « signalement » qui n’a d’utilité pratique que s’il est réellement « identifiant » : il doit permettre de savoir que la personne X que la police vient d’arrêter est « la même personne » que celle qui a commis tel délit quelque temps plus tôt. Pour être réellement « identifiante », l’identité de quelqu’un doit contenir exclusivement des traits singuliers : nom et prénom, pour commencer, et pour contourner l’obstacle des homonymes et des éventuels pseudonymes, une date de naissance (dûment certifiée), une adresse et quelques traits physiques caractéristiques, qu’un enquêteur pourra compléter en explorant les souvenirs significatifs du suspect et le récit de ses récents faits et gestes.

Or l’identité dont il est question dans l’expression « identité nationale » n’a rien à voir avec ce sens ordinaire de l’identité – celui que tout le monde comprend. L’identité qui fait mystère ne date pas du XIXe siècle, mais de la première moitié du XXe, lorsqu’on recourt à ce concept pour désigner la réponse existentielle que quelqu’un peut donner à la question « Qui suis-je ? ». Cette question n’est justement pas celle de l’interrogatoire de police : il serait vain d’y répondre en mentionnant un nom propre ou des caractéristiques personnelles. On attend au contraire une réponse du type : « Je suis un Breton exilé », « Je suis un militant ouvrier qui lutte pour la libération du prolétariat », « Je suis un catholique français », « Je suis un homosexuel », etc. Ce que l’on appelle désormais « l’identité personnelle », c’est ce à quoi je « m’identifie », l’appartenance fondamentale qui est réputée me fournir un principe d’orientation dans l’existence. Le concept apparaît lorsque surgissent les inévitables « conflits » ou « crises » d’identité typiques d’une humanité en voie de modernisation : vient un moment, nous dit la vulgate existentielle de notre temps, où je dois définir mon « projet de vie », faire le choix de mon existence, décider si je serai fils de bourgeois ou artiste maudit, fidèle à mes « racines » ou avant-garde de l’époque nouvelle.

On l’a remarqué : le trait singulier de ce nouveau concept d’identité est qu’il sert à définir une personnalité, non par ses particularités individuelles, mais au contraire par son appartenance à un groupe humain. L’identité au sens classique – « policier », si l’on veut, bien que je trouve toujours curieux qu’on prenne toujours l’exemple de l’enquête de police : le même problème d’identification se pose aussi lorsque les organisateurs d’une tombola cherchent à identifier le gagnant du premier prix, c’est-à-dire la personne qui se trouve être détentrice du billet gagnant – l’identité au sens classique, donc, est celle qui laisse de côté tout ce qui « fait sens » aux yeux d’un sujet en quête de son « identité » au sens moderne. Son nom n’est pour lui qu’une étiquette arbitraire, son physique est sans rapport avec son vrai « moi », et son histoire personnelle n’importe que pour la partie qu’il est prêt à assumer pour définir à partir d’elle celui qu’il « se sent » être ou qu’il veut devenir.

Le sophisme majeur commis par Marcel Detienne est de faire comme si notre « carte nationale d’identité » était en réalité une « carte d’identité nationale » : comme si elle servait uniquement à prouver que son détenteur est français, et non qu’il est, sur la foi d’un document émis officiellement par l’autorité de son pays, tel individu portant tel nom et né à tel endroit. La police, même sous les pires régimes, serait pourtant bien embarrassée si une carte d’identité se bornait à préciser la nationalité de son porteur ! « Nous recherchons un Français qui a commis tel délit, or le présent document prouve que vous êtes Français, donc vous êtes notre suspect » : ce serait pousser l’arbitraire un peu trop loin, me semble-t-il.

Detienne part donc sur une fausse piste. Ce n’est pas l’identité au sens de la « carte d’identité » qui peut servir à introduire la notion d’« identité collective », mais l’identité au sens de l’« identité personnelle » d’un sujet en quête du sens de son existence. Entre cette identité personnelle et l’identité collective, le lien n’est plus artificiel : il est au contraire nécessaire, à partir du moment historique où « ce que je suis » semble devoir être défini par mon appartenance à une communauté plus vaste, c’est-à-dire à partir du moment où « je suis tel ou tel » s’explique par le fait que je participe en quelque façon aux traits caractéristiques d’une identité collective.

Or, lorsqu’il aborde enfin cette question, par le détour improbable que je viens de critiquer, Marcel Detienne commet, je crois, une nouvelle erreur, non plus conceptuelle mais historique. Aveugle, probablement, aux traits singuliers de l’identité française dont il est à bien des égards un porteur exemplaire, il croit pouvoir définir l’identité nationale française en termes ethniques. La France aurait en effet été, d’après lui, le laboratoire privilégié d’une notion d’identité collective qu’il décrit ainsi :

« ce qui permet à des êtres humains de croire qu’ils appartiennent à un groupe dont les individus se ressemblent plus que d’autres, parce que, comme il se dit, ils sont nés d’un même sol ou possèdent le même sang depuis toujours. »

C’est évidemment ce point de départ qui autorise aussitôt à évoquer Vichy et Pétain, les historiens nationalistes et l’extrême droite, en bref la mythologie d’une France de « la terre et les morts » (Detienne reprend ici un titre fameux de Maurice Barrès : il aurait été passionnant d’expliquer comment l’écrivain adepte du « culte du moi », donc de la singularité individuelle, s’est mué précisément en chantre d’une certaine « identité nationale » – « L’âme de la France » et ces sortes de choses. On aurait pu saisir ici le lien qui unit la quête post romantique de la singularité individuelle et la revendication nationaliste).

Erreur historique, disais-je : c’est qu’en effet la tradition intellectuelle de « la terre et les morts » est chez nous la tradition minoritaire. Ce qui nous est propre, c’est l’idée d’une identité nationale élective et non pas ethnique. Faudra-t-il citer la fameuse définition de Renan, conçue précisément pour faire pièce à l’ethnicisme germanique ?

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. (E. Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », 1882)

Ce sont ici les mots « consentement », « désir clairement exprimé », et surtout le « plébiscite de tous les jours », qui portent la variante française de l’identité nationale. Ce ne sont pas la race ni le sang, ni la terre ni les morts, qui définissent essentiellement l’appartenance française, mais au contraire le consentement et le choix.

Le grand texte de Renan appartient à un moment charnière de notre histoire, et constitue sûrement un jalon décisif de notre sens de l’identité. Il intervient en effet après le traumatisme de 1870, et la perte de l’Alsace et de la Lorraine, accaparées par les Allemands au nom, précisément, d’une identité nationale de la race, de la langue, de la terre et du sang.

Le point est tout sauf anecdotique. Renan avait été formé à l’école de la science allemande, notamment celle de l’historien des religions David F. Strauss. L’Allemagne était alors pour lui, comme pour certains des meilleurs esprits de sa génération, dont Émile Durkheim, porteuse d’une mission universelle ; elle était, plus encore que la France, la véritable héritière des Lumières, et c’est à sa suite que la France devait marcher. Or voici que l’Allemagne, avec la caution de ses meilleurs savants, s’engageait dans la voie du militarisme et du nationalisme ethnique. La catastrophe de 1870 sera celle d’une inexplicable trahison : contre le vœu même des Alsaciens-Lorrains, contre leur « plébiscite de tous les instants », le voisin germanique décidait que ces terres apparemment françaises appartenaient à l’Allemagne en vertu de « l’ethnie ».

Et voici le trait singulier, ce qui rend caduque toute la « déconstruction » menée par Detienne de notre notion d’identité nationale. L’universalisme qu’il revendique, le refus des frontières ou du moins de l’exclusion, l’idée, surtout, que la seule « identité » qui soit intellectuellement et moralement acceptable est celle qui fait d’un individu quelconque un être humain, plutôt qu’un Français, un Allemand ou toute autre variante prétendument « autochtone », – cette idée est chez nous, Français, l’idée traditionnelle. Elle est l’idée qui précède le tournant patriotique provoqué par 1870. C’est l’idée qui faisait croire aux Républicains français que les guerres disparaîtraient le jour où chaque nation sera venue à maturité, sur la base d’un consentement éclairé de tous ses citoyens.

Voici ce qu’écrivait, de façon très significative, Émile Littré après le désastre, en 1871 :

« Nous qui élevions nos enfants dans un bienveillant respect des peuples étrangers ! Il faut changer tout cela… il faut leur inculquer qu’ils doivent toujours être prêts à tuer et à être tués : car c’est le seul moyen d’échapper au sort de l’Alsace et de la Lorraine, le plus triste des malheurs, la plus poignante des douleurs… »

Il faut, poursuit-il,

« nous réorganiser militairement avec une détermination inflexible… et entretenir dans tous les cœurs un sérieux amour de la patrie. Dans notre reconstitution, n’oublions jamais ce que c’est que d’être vaincu et envahi. »

Voilà ce que pouvait écrire un indéfectible républicain, positiviste convaincu, héritier s’il en est de l’universalisme des Lumières, lorsqu’un certain Bismarck le contraignit à renoncer à la simple foi dans les Droits de l’homme. Et voilà, évidemment, tout ce qui est absent de la réflexion de Marcel Detienne sur « l’identité nationale ».

On n’approche pas du problème soulevé par notre « identité nationale » tant que l’on ne cherche pas à conjoindre l’universalisme qui forme la substance de notre caractère national, et la nécessité, aussi malheureuse qu’on voudra, mais pourtant inévitable, d’un « sérieux amour de la patrie » qui rend seul capable de préserver les chances futures de l’universalisme. On ne comprend rien à notre histoire récente – celle qui, nonobstant les insinuations du docte anthropologue, comporte aussi quelques moments glorieux – sans réunir les deux éléments du drame, le désir d’unir des volontés libres et la nécessité douloureuse de rejeter ou d’exclure parfois : ne serait-ce que lorsque « l’étranger » se présente aux frontières aux commandes d’un Panzer.

Bien sûr, cela appartient au passé, et l’amitié franco-allemande est, malgré ses avatars à peu près permanents, une des réalités les plus solides de notre environnement politique. Mais rien n’interdit de réfléchir au passé lorsqu’on prétend tirer les leçons de l’histoire…

Je conclus ce billet trop long et, une fois de plus sans doute, trop aporétique, en citant une phrase lue dans le même numéro du Monde, quelques pages plus haut, dans un article consacré au voyage de Barack Obama au Ghana. Cette phrase, en effet, n’a cessé de me hanter lorsque je lisais la tribune de Marcel Detienne, comme pour me murmurer qu’il y avait forcément quelque chose qui clochait dans cette brillante « démonstration ». C’était la citation d’un propos tenu par une simple commerçante africaine :

« Barack Obama est africain comme moi, c’est mon frère. Une partie de moi gouverne l’Amérique. J’irai l’attendre à l’avion ! »

« Une partie de moi gouverne l’Amérique ! » Si l’on veut comprendre quelque chose à ce que peut être une « identité collective », c’est d’un tel propos qu’il faudrait partir. Car ce propos est, en rigueur de termes, « scandaleux » pour une conscience moderne, pour qui n’existent en droit que des individus ayant chacun leur autonomie et leur responsabilité. Et pourtant, nous comprenons fort bien ce que veut dire la femme ghanéenne. Et non seulement nous le comprenons, mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver le sentiment qu’elle exprime foncièrement positif et enthousiasmant : inaccessible peut-être pour nous, Français modernes, mais dont la vivacité nous emplit d’une irrépressible nostalgie, et qui nous rappelle que le sentiment collectif, loin de servir d’abord à exclure et à refouler l’étranger, est en premier lieu le ressort intime de l’hospitalité.