Fourvière, à Lyon : la «colline qui prie»

Fourvière, à Lyon : la « colline qui prie »

Le Parlement vient de voter l’adoption du projet de loi autorisant l’extension du travail dominical. La bataille fut rude, dit-on, et c’est une très courte majorité – six petites voix – qui, au Sénat, a permis d’entériner la proposition du député UMP Richard Mallié. Le PS a d’ores et déjà annoncé un recours au Conseil constitutionnel, au motif que le texte créerait une inégalité entre les salariés. Je ne sais si ce recours a quelque chance de succès – s’il y a un constitutionnaliste dans la salle, son avis sera le bienvenu ! – mais, comme simple citoyen, je demeure assez perplexe devant le principal argument avancé par le promoteur de la loi. Celle-ci, a-t-il répété à de nombreuses reprises, n’a pour objet que de mettre fin à l’ouverture illégale pratiquée dans les zones périurbaines de Marseille, Lille ou Paris. Il m’aurait semblé un peu plus logique de mettre fin à cette situation illégale en faisant appliquer la loi, plutôt que de modifier la loi pour faire disparaître le problème…

Il était passionnant de suivre ce débat depuis Lyon. Vieux Parisien, installé à Lyon depuis dix mois seulement, je ne me lasse pas de découvrir ce qu’on peut bien appeler une « identité municipale », variante souvent fort instructive de l’identité nationale dont on a déjà parlé. Que les « vrais Lyonnais » (cette expression, d’usage local invétéré, répond à des critères que j’ai renoncé pour l’instant à circonscrire, mais qui n’en semblent pas moins parfaitement définis), que les vrais Lyonnais, donc, pardonnent d’avance ce que mes observations auront inévitablement de réducteur ou de franchement naïf.

Le travail dominical, on le sait, ne passera pas par Lyon – en tous cas, pas pour l’instant. Lyon, si j’ai bien compris, n’est pas une Puce. Dit comme ça, l’information ne peut que conforter la fierté de l’antique capitale, et qu’importe si la puce en question n’est qu’un misérable acronyme que je soupçonne de cacher un ignoble jargon administratif (Périmètre Urbain de Compétitivité Economique ? Pôle Utilitaire de Commerce Entreprenant ? Périphérie Unitaire de la Consommation Equitable ?). Quoi qu’il en soit, Lyon ne connaîtra pas tout de suite le sort des Puces.

Il se trouve bien quelques élus locaux pour s’attrister que leur ville ne soit pas reconnue comme un site touristique de première importance – à l’exception du « vieux Lyon », c’est-à-dire des quelques rues des bords de Saône qui correspondent à la partie la plus ancienne de la cité. Pourtant, ce qui semble avoir dominé le débat local est bel et bien quelque chose comme un caractère municipal. Alors que le débat national, attentif, comme c’est logique, à parler le langage de l’universel, s’attachait essentiellement à soupeser les intérêts comparés des « consommateurs » et des « salariés », à Lyon c’est la singularité des usages locaux qui fut surtout mise en avant.

Il faut citer, comme il se doit, Le Progrès, fier emblème de la presse lyonnaise (et par ailleurs organe quasi officiel de l’opposition municipale, qui se trouve être la majorité nationale – ce chiasme étant en soi typique de la relation qu’entretient Lyon avec le pays symbolisé par Paris) :

Richard Mallié, député UMP des Bouches-du-Rhône, a considéré qu’il n’« existe pas d’usage de consommation le samedi et le dimanche » à Lyon. Autrement dit, les Lyonnais ne consommeraient pas plus le week-end. « Les gens ont d’autres priorités que faire les magasins le dimanche », affirme Guy Pellet, président de l’Union des Commerçants du Cours Gambetta et élu à la Chambre de Commerce d’Industrie de Lyon. « La ville est touchée par les départs en week-end. Nous ne sommes pas loin de la mer et de la montagne donc les Lyonnais ne restent pas forcément à Lyon. Même si Lyon avait été incluse dans la liste, les commerçants n’auraient pas ouverts leurs boutiques le dimanche », poursuit-il.

Le député Mallié, qui n’est pas du coin, parle encore et toujours de « consommation ». On lui pardonne, il est des Bouches-du-Rhône, et garde les yeux fixés sur le fructueux commerce illégal qui enchante, paraît-il, les riverains de Plan-de-Campagne. Pourtant, les « usages de consommation » sont déjà un précieux indicateur. Ils disent un certain rythme de la vie, marqué par forte conscience de la spécificité du dimanche. L’appât du gain, que les économistes libéraux aiment rebaptiser « intérêt » (de l’agent rationnel mû par l’unique souci de maximiser son profit), est impuissant face à de certaines réalités culturelles. Combien réjouissant, par exemple, de lire ceci :

Actuellement, les commerces lyonnais ont la possibilité d’ouvrir cinq dimanches dans l’année mais selon Fabien Delorme, directeur de Tendance Presqu’île, structure qui regroupe acteurs publics et privés du commerce lyonnais, « ils n’en demandent que trois en moyenne ». « L’ensemble de nos adhérents est opposé à travailler le dimanche. Cela ferait plus de frais qu’autre chose », affirme-t-il. Un désamour du travail dominical que l’on retrouve également chez les consommateurs, qui préfèrent être en famille le dimanche. Toutes les parties semblent y trouver leur compte.

Là encore, le biais économique colore le propos – « cela ferait plus de frais qu’autre chose », « toutes les parties y trouvent leur compte »… – mais on sent bien que l’essentiel est ailleurs : les « consommateurs » (qui oublient justement de l’être en tout et en tout temps) « préfèrent être en famille le dimanche ». J’avoue éprouver en lisant cela la même joie mauvaise que le jour où j’ai appris qu’à Mexico, McDonald avait renoncé à ouvrir tous les établissements prévus initialement, face à la résistance incongrue, imprévisible et foncièrement « irrationnelle », des fameux tacos – ces galettes de maïs que les Mexicains fourrent de guacamole et autres frijoles pour en faire la base de leur alimentation quotidienne.

Comme dit Marie-Odile Fondeur, élue lyonnaise (PS) responsable du commerce, « cette exception lyonnaise résulte d’une adaptation sociétale car la population n’est pas encore prête. Ce sont des valeurs qui se respectent bien qu’elles ne correspondent pas aux demandes touristiques. »

La voix publique est plus directe. Dans l’édition papier du Progrès, les passants interrogés sur le sujet ne se sentent pas obligés de parler de vagues « valeurs », ni de sous-entendre qu’elles seraient à terme condamnées comme survivances insolites : Lyon, disent-ils en substance, est une ville profondément catholique dans sa mentalité, et le dimanche est spécial. C’est, dit même l’un d’entre eux, « le jour de la foi ». Cela ne veut pas dire que les nombreuses églises soient toutes pleines le dimanche, mais l’indication reste précieuse. Lyon se sent une ville catholique – elle le serait à moins : ville de sainte Blandine, ayant eu pour évêque, au IIe siècle, l’immense père de l’Église qu’était saint Irénée, berceau de nombreux ordres missionnaires et du catholicisme social, d’ailleurs durement persécutée par la Convention, durant la Révolution, et ayant payé son tribut de martyrs de la foi, Lyon n’est pas pour rien la ville du Primat des Gaules, titre qui vaut tout de même son pesant d’histoire.

Ce qui me semble intéressant dans la résistance lyonnaise au travail dominical, c’est qu’elle s’exprime spontanément dans un vocabulaire « holiste » : ce ne sont pas des intérêts individuels, même fort légitimes, qui sont mis en avant, mais un esprit collectif, lié à une conscience particulière de la ville et à une mémoire sociale bien caractérisée. Il y a des formes d’arguments étonnamment semblables dans les bouches les plus diverses – « on veut être en famille », « c’est un jour différent des autres », « Lyon est une ville catholique », etc. – dont on voit bien qu’ils n’énoncent pas des préférences subjectives, mais une mentalité commune qui exprime une appartenance vécue. Celle-ci, on le constate en outre, n’est pas de l’ordre d’une simple « idéologie » : elle n’est pas d’abord un discours construit et élaboré – un discours platement « identitaire », mais informe un ensemble de pratiques qui réunissent commerçants et clients dans une logique qui n’est pas celle de l’échange de prestations. Lyon ne veut pas de cette loi, parce que Lyon a autre chose à faire le dimanche que d’aller faire des courses.

Cet esprit collectif est en contraste explicite avec la logique strictement individualiste qui sous-tend la loi sur l’extension du travail dominical : là, c’est à l’intérêt qu’il est fait appel, et les motivations que la loi est censée satisfaire sont celles d’individus en tant que consommateurs ou commerçants, c’est-à-dire de partenaires dans des transactions qu’on suppose avantageuses aux deux parties.

L’exception lyonnaise que la loi s’est vue contrainte d’enregistrer devient ainsi, me semble-t-il, exemplaire d’une configuration dont notre histoire politique fournit maint exemple. C’est le cas où l’individualisme qui règne au niveau des principes fondamentaux doit composer avec une réalité de type holiste. Pour le dire en termes un peu moins abstraits : c’est le cas où l’État, qui devrait en principe ne reconnaître que des individus et des revendications individuelles, doit tenir compte d’entités collectives et de leur mentalité propre.

Le prototype d’un tel conflit est sans doute chez nous le destin de la loi Le Chapelier, sur laquelle il me vient l’envie de m’attarder un instant. La digression n’est, je crois, qu’apparente.

Adoptée sous la Révolution (en 1791), cette fameuse loi supprimait les corporations et toute forme d’association qui serait motivée par un autre intérêt que l’intérêt individuel, en bas, et l’intérêt national au sommet. On ne lit pas sans profit l’éloquent exposé des motifs par lequel le député breton introduisit son projet de loi :

… Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n’y a plus de corporation dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporations.

D’un côté, c’est le pur esprit du libéralisme (inspiré, en l’occurrence, par la doctrine des Physiocrates) qui s’exprime chez Le Chapelier :

Il faut donc remonter au principe, que c’est aux conventions libres d’individu à individu, à fixer la journée de chaque ouvrier; c’est ensuite à l’ouvrier à maintenir la convention qu’il a faite avec celui qui l’occupe.

Coup d’arrêt durable, on le sait, à la formation de syndicats ouvriers. Mais il n’est pas moins nécessaire de noter que ce pur libéralisme, que certains aujourd’hui croit l’ennemi juré de l’étatisme, l’appelle au contraire comme son indispensable complément. Certains, en effet, avaient représenté que des formes d’associations d’ouvriers pourvoiraient au secours des plus nécessiteux d’entre eux. L’argument est balayé par Le Chapelier :

Les assemblées dont il s’agit ont présenté (…) des motifs spécieux ; elles se sont dites destinées à procurer des secours aux ouvriers de la même profession, malades ou sans travail ; ces caisses de secours ont paru utiles ; mais qu’on ne se méprenne pas sur cette assertion ; c’est à la nation, c’est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence et des secours aux infirmes.

La logique est imparable : de tous temps, chez nous comme, par exemple, en Angleterre, l’extension du rôle de l’État s’est faite au détriment des « corps intermédiaires » dont parlait Montesquieu, et au nom d’une libération de l’initiative individuelle. L’ancienne monarchie n’avait eu de cesse, pour favoriser le commerce, d’abattre les barrières que les villes ou provinces opposaient à la libre circulation des marchandises. Prolongeant ce mouvement, la Révolution supprima les associations professionnelles, maîtrises, corporations et autres « compagnie de devoir », pour affirmer le contrat comme base unique des relations de travail.

Lorsque la loi Waldeck-Rousseau, en 1884, autorisa enfin les syndicats, c’est en rupture avec l’individualisme : la loi reconnaissait la réalité d’intérêts communs à une profession, intérêts qui n’étaient pas seulement la somme des intérêts particuliers des ouvriers mais, plus largement, ceux du « métier » dans son ensemble, de ses manières propres, de ses praticiens futurs. C’est donc un principe authentiquement holiste qui se fraye un chemin au sein d’un droit puissamment marqué par l’individualisme.

D’autres exemples pourraient illustrer ce compromis typique entre l’abstraction des principes et l’épaisseur de la réalité sociale. Le plus illustre est sans doute l’élection du président de la République au suffrage universel – qui confère à son détenteur quelque chose de l’aura sacrée d’un monarque républicain. Le statut exceptionnel de certains territoires d’Outre Mer, qui les exempte du statut commun (notamment en matière de laïcité) constitue une autre manifestation instructive de compromis.

Au regard de ces grands exemples, le cas du travail dominical peut sembler anecdotique, mais il contient à son tour une leçon profonde. Régulièrement, la République doit composer avec les exigences d’un esprit collectif qui est incompatible, sur le plan des principes, avec la conception individualiste de la société. Les principes mêmes ne sont pas abandonnés, et il n’est pas souhaitable qu’ils le soient : ils sont pour nous authentiquement fondateurs, et emportent trop d’avantages évidents pour qu’on puisse envisager sérieusement de les remettre en question – à supposer même que l’opération soit intellectuellement possible. Néanmoins, à un niveau subordonné – à titre d’exception justifiée – la sagesse du gouvernement doit admettre qu’il n’existe pas seulement, « en vrai », des individus. Il existe des « métiers », qui ont leur esprit propre ; des villes ou des provinces attachées à certains usages ; il existe des Églises ou des religions, des communautés de foi et de culture, dont la consistance n’est souvent ignorée qu’au prix de la paix civile ; il existe même un « peuple français » qui possède lui aussi une personnalité caractéristique, et qui exige à sa façon d’être « représenté », non dans sa diversité partisane, mais dans son unité. La politique ne peut se contenter de l’abstraction des principes, si généreuse soit-elle dans son inspiration. Elle doit accepter aussi de se compromettre avec cette réalité des existences collectives, sans lesquelles il n’existerait pas de véritable « société ».

L’exemplarité de « l’exception lyonnaise » en matière de travail dominical tient à ce qu’elle a pu s’exprimer dans un autre langage que celui – individualiste – de « l’intérêt des salariés ». Seul ce dernier langage pouvait être tenu – notamment par la gauche – lors du débat national. Devant le Conseil constitutionnel, c’est aussi le principe égalitaire propre à l’individualisme qu’il faudra faire valoir, en bonne logique républicaine. Mais on retiendra que, pour ainsi dire dans les coulisses du Parlement, et dans les espaces moins « contrôlés » de la conversation civile locale, la réalité d’une identité municipale particulière est parvenue à se faire reconnaître par delà les clivages politiques, et qu’elle a peut-être préparé le terrain à la remise en question d’une loi « inégalitaire ».

Dans le contexte de nos réflexions sur l’identité et le multiculturalisme, la méditation de ce précédent ne devrait pas rester infructueuse. Je note par avance l’intéressante configuration qui, une fois de plus, voit Lyon jouer le rôle de contrepoids holiste au principe individualiste incarné par Paris. Comme sous la Révolution, finalement, on pourrait dire que la « deuxième ville de France » (je ne sais ce que vaut encore ce cliché à l’aune des statistiques récentes) prend en charge le pôle traditionnel (catholique si l’on veut) de l’identité nationale, par opposition à l’universalisme des principes proclamés – comme il se doit – dans la capitale. En même temps, elle assume les vertus « provinciales » de sobriété et de retenue, le désir de jouir paisiblement du bonheur familial, face à l’affirmation des valeurs dominantes de consommation et de profit symbolisées par Paris en tant que siège du pouvoir. L’image est ainsi parfaite, d’une affirmation subordonnée d’éléments constitutifs de notre conscience de nous-mêmes, qui manqueraient toujours s’ils ne pouvaient de temps à autre être reconnus et affirmés à leur juste place.

En attendant de reprendre le fil principal de cette réflexion, on se prend à rêver qu’un émule du député Mallié entreprenne un jour de supprimer cette nouvelle exception lyonnaise… en en faisant derechef la loi générale. Après tout, en matière d’exception, Lyon vaut bien Plan-de-Campagne ! Sans parler d’une messe, bien sûr.

P.S. Je n’aurais pas écrit cet article si je n’avais lu auparavant (et apprécié) ce billet d’un tout autre genre signé par le Chafouin.