IngresŒdipeEtSphinx

Ingres. Œdipe et le Sphinx (1805)

Pour d’innombrables lecteurs, le roman policier offre une expérience pure de plaisir littéraire. On commence un polar pour la simple jouissance d’être saisi par une intrigue dont on sait d’avance qu’elle sera dénouée. Ce n’est pas le cas pour les romans qui ne relèvent pas d’un genre aussi codifié – les romans dits sérieux, qui font toujours entrevoir au lecteur le péril d’une altération plus ou moins considérable de sa perception du monde ou de lui-même. Dans un roman policier classique, la tension instaurée par le crime inaugural finit être résorbée, ce qui suffit à la rendre par avance non seulement supportable, mais extrêmement désirable. La parenthèse sera refermée, généralement sans laisser de cicatrice à la surface du monde ou de l’âme. L’art du romancier consiste à installer la plus grande incertitude entre les deux certitudes que sont, normalement, le crime initial et sa résolution finale.

Dans le roman policier, la règle de l’unité d’action prévaut : « le coupable est attrapé », voilà l’intrigue. Ce trait n’est pas la moindre affinité entre le polar et la tragédie grecque, et ce n’est pas simplement pour faire chic qu’on a pu dire parfois que le premier roman policier était Œdipe roi de Sophocle : au cœur de cette pièce, il y a un crime – le meurtre du roi Laïos – qu’Œdipe, son successeur, « expert en énigmes » comme dit le Chœur, entreprend d’élucider. Cette première enquête de la littérature débouche, comme on le sait, sur un final twist plus osé que les plus pervers scénarios hollywoodiens, puisque l’enquêteur découvre qu’il est lui-même le meurtrier.

Le rapprochement avec Œdipe éclaire une dimension fondamentale du roman policier traditionnel, façon Agatha Christie ou Conan Doyle. Comme dans la pièce de Sophocle, le crime apparaît d’abord comme une énigme, et les enquêteurs sont, comme le roi de Thèbes, des « experts en énigmes », dans le genre cérébral. Mais l’énigme, si elle présente parfois l’allure intellectuelle d’une grille de mots-croisés, porte également sur une perturbation indue de l’ordre du monde. La tâche de l’enquêteur est de la faire cesser en découvrant le coupable. Il exerce, pourrait-on dire, une fonction sacerdotale, au sens antique du terme : il détient les moyens de mettre fin au péril qui menace la cité, en en faisant disparaître le mal. Dans Œdipe, le péril est explicite et concret : le meurtre impuni de Laïos a déclenché la colère des dieux, et la ville de Thèbes est en proie au malheur. La mort frappe les hommes en masse, la stérilité les femmes, la terre et les bêtes. Œdipe, roi-prêtre, doit découvrir le coupable pour procéder à l’expiation.

Dans les tragédies modernes que sont, à certains égards, les romans policiers, le danger est davantage moral que physique, mais la fonction du limier reste foncièrement la même. Ce sont, chez les maîtres du genre, les passions les plus classiques – l’envie, la jalousie, la démesure (l’hybris des Grecs) qui ébranlent les fondements moraux d’une petite société paisible, un village de la campagne anglaise par exemple. Après le crime, la suspicion s’installe, qui sape la confiance mutuelle. D’inavouables secrets remontent à la surface, le vernis craque, les vieilles rancunes se réveillent, des innocents que leur pauvreté ou leur hérédité désignent à la vindicte publique sont traqués, sinon déjà en prison. Holmes ou Poirot sont là pour rétablir l’ordre, au sens le plus profond du terme : l’harmonie morale et sociale. Le dernier mot doit rester à la vérité et au bien, sur lesquels règne encore un enviable consensus.

Normalement, nos polars ne s’intéressent pas à la suite inévitable de l’enquête réussie, c’est-à-dire le procès et le châtiment du vrai coupable – sauf dans les cas, assez fréquents au demeurant, où le romancier choisit la solution de la justice immanente. Celui qui a vécu par l’épée périra par l’épée. Le châtiment, c’est-à-dire l’expiation qui écarte le danger de la cité ébranlée, reste à l’horizon du roman policier. L’institution moderne de la justice, avec sa mécanique et son personnel, se charge du travail qui, dans la tragédie, est encore aux mains des dieux. Dans les romans, la justice est censée suivre son cours aussi inexorablement que la colère de l’Olympe, et le lecteur a besoin d’y croire aussi absolument pour trouver, en refermant le livre, apaisement et satisfaction. Justice est faite, ou tout comme.

Le monde des enquêtes de Poirot ou de Miss Marple est encore un monde stable. Les péchés capitaux, ressorts de toutes les bonnes intrigues policières, correspondent à la description du catéchisme en usage dans les paroisses anglaises. Dans la police, il y a bien quelques crétins, mais pas de crapules. La grande bourgeoisie est certes moralement corrompue, et l’aristocratie recèle quelques brebis galeuses – mais c’est là, pourrait-on dire, l’état habituel d’une caste dominée par l’amour de la gloire et de la richesse. Il ne manque en revanche ni de bonnes filles au cœur d’or, ni d’anciens capitaines de l’armée des Indes, un peu niais peut-être, mais énergiques et charmants. L’amour finit souvent par triompher, et il n’est jusqu’au célibat de Poirot qui n’atteste à sa manière tranquille des profondes satisfactions que le monde est encore capable de procurer aux gens honnêtes. Les esprits supérieurs, comme Sherlock Holmes ou le détective belge, ont à la fois le droit et la capacité de s’exempter des aspirations du commun des mortels, les Watson et autres colonel Hastings : c’est une confirmation discrète de leur statut quasi sacerdotal.

La situation est assurément moins simple dans les romans policiers plus récents. Le trait le plus apparent est d’abord que l’enquêteur cesse d’y être doté de capacités intellectuelles presque surnaturelles. Souci de réalisme, assurément. Le goût du public a changé, et le roman policier s’est définitivement éloigné des invraisemblances du roman d’aventures dont il était en partie issu – les premiers Agatha Christie (Mr Brown, L’homme au complet marron, par exemple) ressemblent encore beaucoup à la série des Arsène Lupin ou aux exploits de Rouletabille. Il y a pourtant autre chose. L’enquêteur ne domine plus la foule par son esprit supérieur. Il en fait partie – il se démocratise, en quelque sorte. Plus que l’intelligence pure, c’est sa capacité à entrer en empathie avec le monde du crime qui le guide. Il sent au fond de lui, obscurément, les mêmes obscures pulsions qui conduisent au mal. Il n’est plus expert en énigmes, mais expert en cœur humain.

Le Maigret de Simenon constitue, de ce point de vue, une figure de transition capitale. Comme les limiers de l’ancien temps, il semble garder encore le privilège de rester au fond de lui intouché par le mal. Il a une vie conjugale. À la fin de l’enquête, il rentrera chez lui, Boulevard Richard Lenoir, pour déguster le ragoût préparé par « Madame Maigret ». Mais on sent poindre chez lui une profonde fatigue. Il sait qu’aucune frontière étanche ne sépare les bas-fonds de la bonne société ni des élites de pouvoir et d’argent. Ni la province, ni la campagne ne sont épargnées. Le secret des crimes qu’il élucide ne gît pas dans une habile lecture d’indices matériels ou psychologiques, mais dans sa connaissance profonde, amère et sans illusion, des maux qui rongent les cœurs, sans distinction de classe, de milieu ou de fortune. C’est pourquoi, chez Simenon, le mal paraît finalement indéracinable. Il fait corps avec la constitution même de la société.

Ces traits ne sont que renforcés dans les meilleurs policiers contemporains. Chez Simenon, l’hypocrisie restait l’hommage que le vice rend à la vertu. Aujourd’hui, le consensus moral a disparu. L’enquêteur lui-même, tel le commissaire Wallander des romans de Henning Mankell, est en proie au doute. Lui-même n’est pas complètement innocent. Il a ses démons, ses accès de violence, ses lâchetés, ses failles – comme Harry Bosch, l’ancien du Vietnam dans les romans de Michael Connelly. Il ne peut plus vraiment compter sur le soutien de sa hiérarchie, ni sur la bienveillance et la considération de ses concitoyens. Pire encore, sa lutte contre le mal a quelque chose de désespéré. L’enquête bouclée n’amène qu’un calme précaire. Ce n’est pas l’ordre immémorial qui est rétabli : tout au plus la marche du chaos a-t-elle été provisoirement ralentie. Un crime a été élucidé, mais ses racines profondes, elles, ne cessent de pousser leur vie souterraine. La crise n’est plus passagère et anormale ; elle constitue le décor impitoyable d’une société en décomposition.

Dans un roman de Mankell, La muraille invisible, un meurtre apparemment gratuit a été perpétré, avec une sauvagerie inouïe, par deux adolescentes. Lorsqu’on demande qui va s’occuper de l’enquête, Wallander a cette réplique significative :

« — Moi. Je veux comprendre ce qui se passe dans ce pays. »

Comme on s’en doute, il ne comprendra pas vraiment. Il ne cesse d’ailleurs de songer à quitter la police, à l’instar de nombre de ses collègues – ceux-là qui, croyant encore à la justice, n’en peuvent plus de ne pas comprendre. Seuls restent les cyniques, les ambitieux, et les désespérés.

« Comprendre ce qui se passe dans ce pays », c’était aussi l’intention ferme d’Œdipe. Pourquoi tant de morts violentes ? Pourquoi les femmes n’enfantent-elles plus ? La différence est qu’Œdipe finit par comprendre et se creva les yeux. Et la malédiction cessa. Wallander ne comprend pas – non par manque d’intelligence, mais parce que le mal, désormais, dépasse l’entendement, et la malédiction ne peut donc cesser. La seule grandeur qui reste au commissaire est de garder les yeux ouverts. C’est le seul privilège, qui est tout autant un impitoyable fardeau, qui reste au flic d’aujourd’hui. Semblable à ses concitoyens pour les échecs et les tourments, il n’a pas le recours, comme eux, d’essayer d’ignorer à quel point l’édifice social est lézardé et repose sur d’infâmes marécages. Comme le prêtre qui reçoit en confession les secrets des cœurs, il est obligé de savoir. Mais il n’a pas le pouvoir de dispenser le pardon, et Dieu lui paraît généralement trop loin pour infuser l’espérance.

L’incapacité de l’enquêteur à trouver l’amour est une caractéristique trop répandue, dans le roman policier réaliste d’aujourd’hui, pour être dépourvue de signification. Wallander n’est pas un cas isolé. Adam Dagliesh, protagoniste des superbes romans de P.D. James, le camarade inspecteur Chen, des polars chinois de Qiu Xialong, le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, l’inspecteur Bosch… tous célibataires, parfois veufs (Dagliesh), plus souvent divorcés, qui découvrent parfois sur le tard qu’ils ont engendré (Bosch, Adamsberg). De ce point de vue encore, l’enquêteur est explicitement situé dans une sorte de moyenne démocratique. Ses désarrois amoureux en font l’un d’entre nous, non un surhomme, encore moins un sauveur. Il y a toutefois quelque chose de plus. Tout se passe vraiment comme si la confrontation permanente avec le vice et la violence sapait chez le personnage la confiance minimale dans les institutions qui permet d’envisager le mariage.

La vie de flic, à vrai dire, n’est pas une vie. Il y a trop à faire, et ce qu’il y a à faire est trop lourd à porter. Aucun n’ose imposer ce fardeau à une épouse, et les policiers sont voués à des liaisons passagères, quitte à faire interminablement languir celle qui n’a pas encore cessé d’espérer. La femme est souvent celle qui ne se croit pas obligée de porter tout le mal du monde, qui aimerait seulement pouvoir construire un petit îlot stable de paix et d’amour, avec quelques enfants peut-être, qu’on regarderait grandir, en les protégeant le mieux possible. Seulement on ne peut pas construire cette vie-là avec un policier.

P.D. James a poussé très loin la réflexion sur ce thème. Alors que, chez les « reines du crime » anglaises de la génération précédente (Agatha Christie et Dorothy L. Sayers par exemple) l’amour romantique restait une valeur fondamentale, c’est son impossibilité actuelle qui colore l’errance affective de Dagliesh et d’une large partie des personnages des différents romans. Anglicane convaincue, P.D. James ne renonce jamais au point de vue moral, même si elle le met en œuvre avec subtilité et sans se croire autorisée aux condamnations faciles. Dans son autobiographie, Time to be in earnest, elle évoque avec admiration l’endurance stoïque de nos ancêtres face aux désillusions de la vie :

Ils attendaient sans doute beaucoup moins de bonheur, et avaient beaucoup moins tendance à regarder le bonheur comme un droit. Toutes nos réformes sociales frappées au coin de l’intelligence, la libération sexuelle depuis la guerre, le divorce sans culpabilité, la fin du stigmate de la naissance illégitime, ont aussi leur face obscure. Nous avons aujourd’hui une génération d’enfants plus perturbés, plus malheureux, plus criminels, et de fait plus suicidaires que jamais auparavant. La libération sexuelle des adultes a été achetée à grand prix et ce ne sont pas les adultes qui l’ont payé.

L’enfance volée, l’innocence massacrée ou la plongée précoce dans le monde du crime, constituent de fait une situation récurrente chez P.D. James, Mankell ou Connelly. Les criminels qui croisent la route de Dagliesh sont souvent des orphelins ou des enfants mal aimés. Harry Bosch, chez Connelly, enquête sur la mort de sa mère, dans Le dernier Coyote, et traque des tueurs en série qui assassinent des enfants. Wallander affronte, dans Le Guerrier solitaire, un meurtrier qui se révèle être un enfant abusé. Par contraste, on apprécie la lueur d’espoir qui s’allume, au fil des enquêtes de l’inspecteur suédois, grâce au personnage de sa fille Linda qui, contre toute attente, finira par entrer dans la police. Wallander, qui a raté son mariage, parvient ainsi, presque à son corps défendant, à transmettre le flambeau vacillant à la génération suivante. On sent pourtant tout ce que cette petite victoire individuelle a de presque dérisoire dans un pays en déroute. Le terrorisme, le fanatisme de religions sans Église, sur fond de spectacles violents, de dissolution des mœurs et de technologie envahissante, forment le décor d’une Suède où la social-démocratie n’a pas tenu ses promesses de bonheur bourgeois pour tous.

Qui nous délivrera du mal ? Dans ces romans qui s’épanouissent, ce n’est sans doute pas un hasard, en terres protestantes, l’interrogation court comme une basse sombre et retenue. Le ciel est vide, et l’on découvre que c’est dans les cœurs que l’absence de Dieu a creusé une vaste béance. Ce n’est plus, décidément, le monde de la tragédie grecque, où les dieux sont garants de l’ordre immémorial. Ce n’est plus la paisible société chrétienne des premiers romans anglais, où Dieu ne paraît absent que parce qu’Il fait partie du décor social. Les enquêteurs sont des Sisyphe condamnés à se battre seuls contre le mal, sans promesse de victoire ni de délivrance.