Jacques Perret et son frère aîné Louis (merci à http://www.jacques-perret.com/)

Jacques Perret et son frère aîné Louis (merci à http://www.jacques-perret.com/)

Le 1er août Quatorze en fin d’après-midi nous allions aux prunes, un panier pour deux, trois cousins trois cousines et je bénissais la corvée qui me soulageait du piano. Déjà le matin j’avais coupé aux exercices de Czerny et dans des conditions pareillement licites. Laissant derrière moi une douzaine de fractions réduites en bouillie à l’insu de ma mère qui reprisait nos chaussettes, je descendais tristement l’escalier pour me traîner au piano quand la grand-mère, peut-être complice, était venue me requérir pour le bien commun. Elle m’envoyait en mission d’achats auprès de M. Fillette, épicier à Montfort. Service de la Reine, immunité de l’émissaire et priorité absolue : à cheval ! Toutes affaires cessantes, j’étais parti en vélo, ou plutôt en bécane, le vélo n’ayant pas encore gagné la clientèlre bourgeoise. Et c’était ma première véritable bécane. Jusqu’ici, j’avais connu la célérette, bicycle en bois qui ne roulait bien qu’en descente ou péniblement élancé à coups d’enjambées disgracieuses comme le faisaient les muscadins du cours la Reine sur les images du Bon Marché. Vint ensuite une bicyclette de dame achetée d’occasion pour ma mère qui n’avait pas tardé à la mettre au service de tous les enfants de la famille comme article d’apprentissage. Pour éviter que les pédales nous échappassent des pieds on les avait haussées de cales en bois. Passe encore ce bricolage orthopédique, mais les garçons avaient beau faire sembler d’ignorer le vide ménagé pour le passage des jupes, l’instinct vigilant de l’inégalité des sexes était mis à rude épreuve sur ce vélo d’amazones où il fallait encore souffrir que la croupe fût parée d’une résille multicolore.

« Bah ! disait l’abbé Pascal qui desservait en vélo deux communes et leurs écarts, ce n’est pas la machine qui fait l’homme. Sur nos bicyclettes de dames pas question d’amour-propre, même pas d’humilité. Mais attention ! ajoutait-il en souriant, quand on verra les curés sur des vélos d’homme, les temps seront proches. »

Jacques Perret, Raison de Famille, Gallimard, 1976.

Un départ en vacances le 1er août fait toujours remonter au cœur de ces souvenirs d’enfance. Celui qui est évoqué par Perret au début de ses « souvenirs » porte une date fatidique. Les femmes et les enfants sont déjà à la campagne, et l’on attend l’arrivée des hommes, dont les congés doivent commencer. Ils n’arriveront pas. Au lieu de cela, ce sera l’ordre de mobilisation générale. L’enfant Perret n’a que 13 ans. Son père sera blessé, son frère, lui, ne reviendra pas de la guerre. Soixante ans plus tard, l’écrivain trouvera dans cette période l’inspiration de l’un de ses plus beaux livres, qui est aussi la meilleure description que je connaisse de la manière dont une famille de la moyenne bourgeoisie parisienne a vécu la Grande Guerre.

Le blogueur, lui, part en vacances dans un climat plus serein. À part la grippe porcine, la crise économique, un attentat par ci par là et quelques catastrophes tapies dans l’ombre, le monde est calme, et la grande ville tourne au ralenti.

Très bonnes vacances à tous ceux qui en prennent, et bon été à tous ! Peut-être trouverai-je le temps et l’inspiration pour un billet de temps en temps. Il ne faut pas sous-estimer la puissance d’inspiration de la campagne picarde…

Rendez-vous, au plus tard, autour du 25 août.