La_Harpe

La « rentrée littéraire », qui est aux éditeurs ce que le Beaujolais nouveau est aux débits de boisson et la fête des pères aux marchands de montres, est la grande affaire des critiques. Le tour de force rituel consiste pour eux à faire croire qu’ils ont lu et jugé 659 « nouveaux romans », le nombre étant lui-même commenté comme s’il s’agissait du Dow Jones de la santé culturelle du pays. Quiconque s’égare encore dans les « pages littéraires » des quotidiens aura droit à son lot de « révélations », d’« événements », de « succès annoncés », entre « premiers romans d’une étonnante maturité » et « œuvre la plus puissante » des talents confirmés. Dans la section du journal consacrée à l’environnement, des voix alarmées dénonceront une fois de plus le massacre des forêts immolées sur l’autel de « l’industrie du livre », dont les malheurs économiques remplissent au même moment la rubrique financière. Une fois par an, il est permis de croire, comme dirait Woody Allen, que le livre est le meilleur ami du journaliste, en dehors du chien, — car, à l’intérieur, il fait trop sombre pour lire.

Pas un seul des 659 candidats au titre de chef d’œuvre de la rentrée ne m’a accompagné durant les vacances (qui furent excellentes, merci). En plus de quelques pavés dont j’avais repoussé la lecture jusqu’aux belles heure estivales, j’ai parcouru en tous sens la dernière encyclique de Benoît XVI, Caritas in veritate, dont j’espère reparler bientôt. J’ai également retrouvé un personnage étonnant qui, bien que mort depuis un peu plus de deux siècles, peut être considéré comme un des pères fondateurs du journalisme littéraire.

Il fut un des premiers « hommes de lettres » professionnels, c’est-à-dire un auteur qui s’efforça de vivre de sa plume, plutôt que de la généreuse protection d’un mécène. Il en vécut plutôt mal que bien. Il avait espéré conquérir la gloire par ses talents d’écrivain, mais finit par reconnaître lui-même qu’il avait plus de goût que de génie : il se fit donc critique. Hélas, son goût, qu’il avait fort bon, fut surtout employé à juger des œuvres trop médiocres pour survivre à la fin de l’âge classique. Arbitre des élégances littéraires de son temps, il s’est effacé avec les salons brillants de l’Ancien Régime, les belles duchesses aux idées avancées, et les « philosophes » en perruque poudrée. Il était entré dans le monde des lettres en s’accrochant aux basques de Voltaire ; il le quitta en tendant la main à Chateaubriand, qui fut l’un des seuls à accompagner son pauvre cortège funèbre.

L’auteur de Candide et celui du Génie du Christianisme symbolisent deux mondes que la Révolution sépare. D’un côté, l’incarnation du goût classique, de l’autre l’initiateur du romantisme en France ; d’un côté, le théisme anticlérical, de l’autre la redécouverte des splendeurs sensibles de la foi catholique. Mon homme fit la jonction des deux. Il resta fidèle au classicisme de Voltaire, mais embrassa, en pleine Révolution, la foi chrétienne qu’il avait auparavant copieusement brocardée. Son caractère comme son histoire sont d’une intempestive actualité. Je veux donc, en guise de rentrée littéraire, faire le portrait de Jean-François de La Harpe.

Il fut un temps où le Cours de littérature de La Harpe figurait dans toutes les bonnes bibliothèques bourgeoises, et les éditions scolaires de nos grandes tragédies mentionnaient encore, à l’époque de nos parents, ses jugements sur Corneille et Racine. Il a depuis sombré dans un oubli à peu près total. Il y a bien une rue La Harpe à Paris, une antique ruelle du Quartier Latin, qui rend à la culture classique l’hommage équivoque de ses restaurants grecs : mais la rue existait déjà à la naissance de Jean-François. Cette gloire posthume lui était donc d’emblée refusée. C’est injuste, car La Harpe, à défaut d’être un génie, fit plus que beaucoup d’autres pour façonner le goût français. Il fit même œuvre de pionnier en assurant pendant des années un cours public de littérature qui introduisait aux grandes œuvres du passé des auditeurs gratuits qui n’étaient ni les élèves des collèges jésuites, ni l’aristocratie des salons. « Pour la première fois en France, écrivit Sainte-Beuve à propos du Lycée de La Harpe, l’enseignement tout à fait littéraire commence et se met en frais d’agrément ; pour la première fois, on n’est ni frivole ni érudit ».

La carrière de La Harpe avait commencé dans les années 1760 à Paris. Résolu à devenir un grand écrivain, il avait très tôt lié sa destinée à celle de Voltaire, dont il vénérait le style et professait les opinions. Il crut pouvoir écrire du théâtre et de la poésie en appliquant les recettes que son talent de critique découvrait dans les chefs d’œuvre classiques. Le résultat est d’une constante fadeur, hélas relevée de préoccupations « philosophiques », au sens spécial que le terme recouvre dans les Lumières françaises. La « philosophie » n’est pas alors la simple recherche de la vérité par les seules forces de la raison, mais la profession d’un credo rationaliste dont l’anti-catholicisme est le principal article. La Harpe commit ainsi un drame intitulé Mélanie, qui raconte l’histoire convenue d’une jeune fille forcée par son père d’entrer au couvent, et qui finit par se suicider plutôt que de prononcer ses vœux. La pièce ne put être représentée que durant la Révolution, mais elle avait auparavant obtenu un certain succès en étant lue dans les salons. La future Madame de Staël tint une fois le rôle titre.

Rédacteur influent au Mercure de France, La Harpe est au premier rang des disciples du vieil homme de Ferney, qu’il appelait Papa, s’il faut en croire Sainte-Beuve (et Voltaire en retour l’appelait mon fils). Ces tendres manières ne doivent pas tromper : le rôle de La Harpe, encouragé en sous-main par son père spirituel, est celui d’un chef de parti. Pour ses ennemis, il est « le petit Don Quichotte de la secte philosophique ». On dirait aussi bien qu’il fut première gâchette de la bande à Voltaire : son activité consiste dans une large mesure à flinguer, dans ses articles, tout plumitif susceptible de faire de l’ombre à Papa. À coup de bons mots assassins, d’éreintements aussi spirituels qu’impitoyables, La Harpe se dépense sans compter pour faire le ménage dans le Paris littéraire. Voltaire, reconnaissant, le fait élire à l’Académie, ce qui inspira à l’un des nombreux ennemis de La Harpe ce résumé vengeur de sa carrière sous l’Ancien Régime : « Ce poète putatif qui, de prix en prix, et de chute en chute, est tombé dans l’Académie ». Les mœurs intellectuelles à Paris étaient déjà charmantes à cette époque, on le voit.

De fait, La Harpe est un prototype du journaliste littéraire dont les traits semblent se perpétuer depuis cette époque, à travers le Rubempré de Balzac jusqu’aux figures du faubourg Saint-Germain d’hier et d’aujourd’hui. Capable de sincérité comme de perfidie, vaniteux et vétilleux, surveillant ses tirages et répétant dix fois ses bons mots pour être certain qu’ils seraient rapportés dans tous les salons, excessif dans ses idées mais toujours élégant dans son style, La Harpe aime plaire aux dames et aux puissants. Chateaubriand, dans les Mémoires d’Outre Tombe, a laissé de lui cet admirable portrait :

« J’avais connu M. de Laharpe en 1789 : comme Flins, il s’était pris d’une belle passion pour ma sœur, madame la comtesse de Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses œuvres sous ses petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des cœurs les plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs qui raffolaient de ses insolences ; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l’admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. »

Le tableau est manifestement adouci par le souvenir des dernières années de La Harpe, qui virent mieux se révéler son bon cœur, sans forcément démentir la pente intolérante de son caractère. Car, lorsque survint la Révolution, ce n’est pas encore le côté brave homme de La Harpe qui brille au premier plan. L’homme des Lumières s’enthousiasme pour le grand ébranlement qui s’annonce. Comme souvent les gens de plume, il apporte à la cause un soutien que ne tempère ni le sens de la complexité des choses, ni la pitié pour les êtres de chair et de sang. Il avait été critique littéraire, il se veut maintenant « littérateur citoyen », et joue avec application sa partition dans la cacophonie du Paris révolutionnaire. La Harpe dénonce, déclame, oublie facilement la mesure et poursuit de sa vindicte les ennemis réels ou supposés de la République. Son Hymne à la liberté, qu’il fait paraître en 1792, est plus furieux que La Marseillaise :

« Le fer, amis, le fer ! il presse le carnage :
C’est l’arme du Français, c’est l’arme du courage…
Le fer !… il boit le sang ; le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la mort »

Il faut croire que ces gages donnés bruyamment à la cause révolutionnaire n’étaient pas suffisants. Ou peut-être La Harpe fut-il victime de la vengeance d’un de ses rivaux, ou trop malhabile ou honnête pour s’adapter aux fluctuations des partis à la Convention. Le résultat est là : en 1794, il se retrouve enfermé à la prison du Luxembourg, partageant le sort qu’il avait souhaité à tant d’autres. Il échappa à la guillotine, mais non, semble-t-il, à l’influence inattendue de ses compagnons d’infortune. On lui passa une Bible et l’Imitation de Jésus-Christ. Pour la première fois peut-être, La Harpe lit non pour écrire, mais pour vivre. Il avait vitupéré la tyrannie des rois et des prêtres, et s’était cru autorisé à parler au nom d’opprimés qu’il n’avait jamais rencontrés. Au fond d’un cachot, il semble découvrir le poids de la misère et de l’arbitraire politique. L’homme qui sort, au bout de quatre mois, de la prison du Luxembourg, est converti. La Harpe est devenu chrétien, et il l’est avec autant de ferveur et de fureur qu’il avait été révolutionnaire.

Cette conversion fit grand bruit. Ses anciens amis ne voulaient pas y croire et, une fois convaincus, firent tout pour discréditer le retournement spectaculaire de l’auteur de Mélanie. Sainte-Beuve rapporte la déconvenue de ceux qui, tapis derrière un paravent, espéraient surprendre le converti en flagrant délit de galanterie. Ils durent se contenter de le voir congédier délicatement la créature qu’ils avaient introduite auprès de lui, en s’excusant de devoir vaquer à ses prières. La Harpe paraît indiscutablement sincère et constant dans sa nouvelle foi. Il l’est d’autant plus que sa conversion ne paraît pas seulement le fruit d’un bouleversement affectif. Chateaubriand écrira : « j’ai pleuré, et j’ai cru ». La Harpe reste un homme des Lumières, lorsqu’il écrit : « j’ai cru, quand j’ai examiné. Examinez aussi, et vous croirez ». Sa conversion n’est pas romantique, mais rationaliste.

Benjamin Constant, qui put observer La Harpe à cette époque, et semble avoir parfaitement senti l’homme, commente ainsi cette conversion :

« Les persécutions, les abus d’autorité en faveur de certains dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter contre ce que nous éprouverions, si on ne nous l’imposait pas : mais dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive : quand il n’y a plus de courage à résister, nous ne nous applaudissons plus de notre résistance. Or la révolution ayant ôté ce mérite à l’incrédulité, les hommes que la vanité seule avait rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi. Monsieur de La Harpe était de ce nombre. »

Le plus étonnant est que La Harpe ne crut pas devoir se tapir en attendant la fin des orages. À plusieurs reprises, il s’expose pour appeler à la clémence avec autant de fougue qu’il avait invité au carnage. Marie-Joseph Chénier, écrivain comme lui, auteur du Chant du départ, et frère du malheureux André guillotiné sous la Terreur, défendit sous le Directoire une proposition de loi visant à supprimer la liberté de la presse. La Harpe se dressa contre lui, et s’efforça de saper tous les arguments liberticides. Ce morceau de circonstance, pourtant, pâlit au regard de la plus éclatante contribution de La Harpe à la vie des idées sous la Révolution.

En 1797, en effet, alors que le Directoire connaît une fois de plus une poussée de persécution religieuse, La Harpe publie une grande œuvre injustement méconnue : Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire. La Harpe, avec cette étude, est le véritable inventeur du concept de Novlangue. Le premier, à ma connaissance, il met en lumière le rôle crucial du langage dans un processus révolutionnaire, en analysant, à partir du mot « fanatisme », les caractéristiques de ce qu’il appelle la « langue inverse ».

Dans le prochain billet, je me propose d’examiner de plus près Du fanatisme. En attendant, je suggère aux curieux de lire un autre texte de La Harpe, celui que Sainte-Beuve juge le plus digne d’établir sa renommée proprement littéraire. C’est un texte étrange, que les critiques n’ont pas été capables de dater avec précision, même si le bon sens invite à le rattacher aux dernières années de La Harpe. Il s’intitule La prophétie de Cazotte. Dans toutes les éditions modernes, ce texte est amputé de son dernier paragraphe, que je restitue donc à partir de l’édition Verdière des œuvres complètes (1821). On le trouve ici, dans la section « Anthologie » du blog. Je cède une dernière fois aujourd’hui la parole à Sainte-Beuve en guise de commentaire de cette « page mémorable » :

« …le jour où La Harpe a écrit d’inspiration cette scène de verve et de vigueur, son talent pour la première fois s’est trouvé monté au ton de sa sensibilité émue et de son imagination frappée. Sa Prophétie de Cazotte à la main, il peut se présenter même auprès des générations rebelles pour qui son Cours de littérature n’est plus une loi vivante : elles se contenteront de cette seule page mémorable, et, après l’avoir lue, elles le salueront. »