Du_fanatisme

En 1797, La Harpe fit paraître chez l’éditeur Migneret, à Paris, un petit opuscule qui connut un succès immédiat. Plusieurs fois réimprimé en l’espace de quelques mois, il fut traduit en plusieurs langues. Le titre exprime bien l’intention singulière de l’auteur : Du fanatisme dans la langue révolutionnaire. Parler de fanatisme n’avait certes en soi rien d’original à ce moment. Le mot, au moins depuis Voltaire, avait fait fortune et il est, de fait, le titre de sa pièce Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1741). Ce qui était nouveau était l’idée qu’il y eût une « langue révolutionnaire », et non simplement, par exemple, une rhétorique révolutionnaire ou un style de discours propre aux acteurs de la Révolution. Pour La Harpe, la Révolution commencée en 1789 et qui, à l’époque où il écrit, se poursuit encore au milieu des fluctuations du Directoire, est un « phénomène » absolument nouveau et sans exemple parce qu’il s’effectue moins par une action politique que par la création d’une langue nouvelle.

La Harpe explique ainsi le projet, dont Du fanatisme est en quelque sorte le premier article, ou la première « entrée » d’un dictionnaire de la langue nouvelle :

Mon plan est de la caractériser [la Révolution] par l’examen de sa langue, qui en a été le premier instrument et le plus surprenant de tous, de montrer l’établissement, la consécration légale de cette langue, comme un événement unique, un scandale inouï dans l’univers, et absolument inexplicable autrement que par la vengeance divine.

Les professeurs de rhétorique – La Harpe ne fut, au fond, jamais autre chose – ont parfois des intuitions géniales. En l’occurrence, l’intuition de La Harpe fut qu’il fallait justement dépasser le plan de la rhétorique. Tout le monde avait vu que les discours tenus à la Convention ou dans les clubs étaient marqués par l’exagération et l’emphase. Hugo, dans Quatre-vingt-treize, écrit que « l’intempérance de langage [y] était de droit ». Le parti contre-révolutionnaire commençait, quant à lui, à dénoncer la « décadence » de la langue, qui poursuivait à ses yeux le processus de dégénérescence commencé avec la « philosophie » du XVIIIe siècle. Ainsi de Maistre, qui observait « une prostitution impudente du raisonnement et de tous les mots faits pour exprimer des idées de justice et de vertu ». La Harpe fut, à ma connaissance, le premier à comprendre que le langage n’appartenait pas seulement au décor de la Révolution, que la parole ne faisait pas qu’accompagner l’action, mais que la Révolution se faisait au premier chef dans et par un langage. « Je veux faire voir, écrit La Harpe, comment les choses ont été opérées principalement par la puissance des mots. » Avec deux siècles d’avance, c’était la leçon de François Furet dans Penser la Révolution française : « Plus qu’une action, la Révolution est un langage ».

Qu’est-ce à dire ? Essentiellement ceci, que la Révolution française, qui commença comme une révolution classique, c’est-à-dire comme la destitution d’un pouvoir ancien et son remplacement par un nouvel appareil de gouvernement, se transforma rapidement en une œuvre de renouvellement total – on disait volontiers de « régénération » – de la société entière, dont « le premier instrument » fut l’instauration d’une nouvelle langue. Tout se passait comme si la langue habituelle était tellement solidaire de l’ordre ancien des choses qu’il fallait, pour espérer instaurer un ordre qui fût absolument nouveau, commencer par inventer une nouvelle langue qui, peu à peu, pût produire en s’incarnant une nouvelle société.

La Harpe, qui n’était pas, loin s’en faut, un homme de nuances, avait caractérisé cette nouvelle langue, la « langue révolutionnaire » comme « la langue inverse ». Il l’entend d’abord au simple plan du lexique : « le propre de la langue révolutionnaire est d’employer des mots connus, mais toujours en sens inverse ; et cela ne souffre point d’exception. » Il est à peine besoin de rappeler que c’est cette logique d’inversion qui commande le triple slogan du parti imaginé par Orwell, dans 1984 :

La guerre c’est la paix ; la liberté c’est l’esclavage ; l’ignorance c’est la force.

Dans un autre texte, « L’esprit de la Révolution, ou commentaire historique sur la langue révolutionnaire », qui constitue un autre fragment du grand projet de La Harpe, cette « langue inverse » était déjà présentée, pour ainsi dire, comme une « idée de roman » – d’un roman qui cependant aurait déjà eu lieu. Je cite, en l’abrégeant de quelques unes de ses longueurs – La Harpe, à la différence d’Orwell, ignore l’art du raccourci… – le passage décisif (les italiques sont de l’original, et présentés comme des citations littérales de propos effectivement tenus) :

Supposons actuellement qu’une puissance extraordinaire, telle que l’on peut imaginer, par exemple, celle de l’enfer, s’il était déchaîné sur ce globe pour le gouverner, vienne dire aux hommes : « Il faut régénérer ce monde trop longtemps corrompu par l’esclavage et la supersitition. Il faut refaire toutes les idées. Tout appartient à ceux qui n’ont rien (…). Tous ceux qui ont de la fortune, ou des talents, ou de la science, ou de l’éducation, ou de l’industrie, sont ennemis du peuple. L’humanité consiste à tout faire pour le peuple, et par conséquent à exterminer ses ennemis, et pour cela tous les moyens sont bons ; tout est légitime et glorieux. La calomnie est une devoir, l’assassinat est une vertu. Tout ce que les aristocrates et les modérés, pires que les aristocrates, appellent crime, brigandage, scélératesse, est, en effet, patriotisme, exaltation, énergie. Glorifions-nous donc de porter ces noms que la faction des honnêtes gens a voulu déshonorer. Soyons de braves brigands, des assassins, des scélérats… Ils sont sensibles, ces messieurs ! Il n’y a de patriote que celui qui peut boire un verre de sang. Il n’y a de morale que la liberté ; d’autre culte que la liberté ; tout autre culte est fanatisme, et tout fanatique mérite la mort. Honneur et récompense à celui qui dénoncera son père, sa mère, son frère, sa sœur, son bienfaiteur, son ami, qui les conduira lui-même à l’échafaud (…). En un mot, vous pouvez tout faire, tout casser, tout briser, tout renfermer, tout juger, tout déporter, tout massacrer, et tout régénérer. »

Un lecteur qui n’aurait encore eu aucune idée de notre révolution se récrierait d’abord : « Votre supposition n’est qu’un jeu d’esprit, et ce qui le prouve, c’est que vous êtes obligé d’amener sur la terre une puissance infernale pour lui prêter ce langage (…). »

Je réponds : avant de voir ce que j’ai vu, j’aurais parlé comme vous ; actuellement, sûr de changer bientôt mon hypothèse en fait, je la pousse encore plus loin, et je dis : Supposons que cette puissance devienne tellement prépondérante, qu’elle fasse de ce langage un devoir et une habitude à tout ce qui exerce une autorité quelconque, à tout fonctionnaire public quelconque, et que, parmi vingt-cinq millions d’hommes, tous ceux qui parlent en public, tous ceux qui écrivent, n’écrivent et ne parlent pas autrement, les uns par persuasion, les autres par crainte, tandis que le reste garde le silence le plus absolu. Que doit-il alors en résulter ?

Cette supposition vous paraît encore plus inadmissible que l’autre. Eh bien ! toutes deux sont un fait. Cette puissance, que nous imaginions ne pouvoir être que celle de l’enfer, a été celle des jacobins ; et ce langage, qui a fait loi universellement pendant deux ans, est la langue révolutionnaire.

À suivre…