Une 8/9/09Le nouveau Libé est formidable. Dans celui d’hier, le deuxième de la « nouvelle formule » dont Aliocha dit du bien, il y a un cahier central sur les Beatles, avec une double-page collector et un quizz où j’ai obtenu un déprimant 2 sur 8. Il y a aussi, en page 3, un « appel » signé par des tas de gens très bien – de ceux que l’anti-sarkozysme rend chaque jour plus soucieux de l’éthique et des fameuses « valeurs » dont la société ne saurait se passer. Cet appel est à encadrer. Il prendra moins de place sur le mur que la photo des Beatles en double-page, mais le poids des mots compense largement la taille de la photo.

Cette lecture, irrésistiblement, a fait remonter chez moi les souvenirs de la tempête déclenchée il y a six mois par Benoît XVI, lorsqu’il prit position sur les bonnes et mauvaises manières de lutter contre la pandémie de sida.

Lisez plutôt :

La lutte contre la pandémie de grippe A ne pourra se résumer à une seule réponse technique, agrémentée de choix individuels. Elle doit être une réponse collective. L’histoire a tranché. Une pandémie n’a jamais été vaincue par une seule riposte technico-médicale aussi fine soit-elle. C’est aussi la solidarité, l’aide, le souci de l’autre qui permettent d’éviter les emballements, les dérapages, les exclusions en tout genre.

Ce sont tout de même des phrases à graver dans le marbre, ça. « L’histoire a tranché » me plaît beaucoup, ça a un côté définitif et universel qui autorise le recyclage, tout comme « une pandémie n’a jamais été vaincue par une seule riposte technico-médicale ». Qu’y puis-je, si tout cela me rappelle cette phrase ignoble, ce propos scandaleux, cette proposition révoltante qui commençait par « Si on n’y met pas l’âme, si les Africains ne s’aident pas… » ? Et quand je pense à ce que les signataires de cet appel de Libé, les Mamère et les Aubry, les Besancenot, et même Mme le professeur Barré-Sinoussi avaient dit et écrit il y a six mois, je me dis que, mazette, ils ont fait un sacré bout de chemin depuis.

Et ça continue :

Quelle que soit la force de la pandémie, ce sont les plus démunis, les plus isolés, les plus fragiles qui se retrouveront sans défense face à ce virus. Les pandémies ont toujours agi comme un reflet des trous noirs d’une société. Des enjeux éthiques importants peuvent se poser brutalement, mettant en danger les libertés de chacun. (…)

« Les pandémies ont toujours agi comme un reflet des trous noirs d’une société. » Il y a de quoi méditer pendant des heures, sur cette phrase-là.

Se pose cruellement la question de la solidarité internationale, en termes d’accès aux traitements et bien sûr d’accès au vaccin. Alors que l’on évoque l’accès universel à la santé, aucune initiative internationale n’a été à ce jour réellement lancée pour relever ce défi.

« L’accès universel à la santé », c’est un des objectifs proposés avec insistance par le Saint-Siège depuis des années, et que Benoît XVI avait mis au cœur de son discours en Afrique, lorsqu’il s’adressait aux politiques. La proposition reçoit habituellement des applaudissements polis, suivis d’une résolution farouche de surtout ne rien faire. Avec le soutien désormais explicite de toute la gauche française, d’une dizaine de chercheurs de renom et des dirigeants des principales ONG, la cause devrait faire des progrès fulgurants ! J’espère qu’au Vatican, ils lisent Libération et prennent les noms des signataires, pour le cas où le pape se sentirait un peu seul dans son combat pour l’accès universel aux soins.

Au-delà des questions nécessaires du vaccin, des stocks d’antiviraux, des gestes barrières, il y a urgence à mobiliser la société autour de ses valeurs. Les décisions ne doivent pas être prises par un cénacle d’experts. Le débat doit s’ouvrir sur les enjeux humains et sociétaux des stratégies de lutte contre la pandémie… »

Je signe, je signe, je signe ! Les « gestes barrières », c’est bien, les valeurs, c’est urgent. C’est fou ce que le spectre d’une quarantaine imposée aux grandes villes de France par les troupes de Sarkozy 1er réussit à faire dire aux amis vigilants de la démocratie.

Au fond, il n’y a que la première phrase de cet appel qui me plonge dans un abîme de stupeur perplexe :

Nous politiques, syndicalistes, chercheurs, médecins, associatifs, tous signataires de l’appel, demandons aux pouvoirs publics d’ouvrir au plus vite le débat.

Ça, je l’avoue, ça me la coupe.

Depuis quand c’est aux « pouvoirs publics » d’ouvrir un débat démocratique ? On a l’impression qu’il s’agit de demander la permission au président de se poser des questions ! Et si les « pouvoirs publics » refusent d’ouvrir le débat, il est censé se passer quoi ? On attend le feu vert et on ne bouge pas tant que l’Elysée n’a pas dit qu’on avait le droit de débattre ? Là, je ne signe pas. Je préfère le pape qui, lui, ne demande à personne l’autorisation de lancer un débat : c’est le signe qu’il y croit, lui, à ce qu’il dit.