LTIAssez rigolé. Il n’y a pas tous les jours dans le journal de quoi s’extasier sur les convictions à géométrie variable de nos contemporains, et La Harpe nous laissait quelques accords à jouer. En fait d’accord, c’est celui de notre petit Voltaire converti avec Victor Klemperer que je voudrais évoquer. La Harpe et Klemperer ont vécu, à 150 ans de distance, des époques tourmentées. Le premier traversa la Révolution, le second, à Dresde, la montée du nazisme. Le premier était professeur de littérature, le second philologue, spécialiste du XVIIIe siècle français, et d’ailleurs lecteur de La Harpe. La Harpe forgea le concept d’une « langue révolutionnaire » qui fut, à ses yeux, « le principal instrument » du bouleversement de la France commencé en 1789. Victor Klemperer étudia quant à lui la « langue du troisième Reich », qu’il baptisa LTI, Lingua tertii imperii. Le premier observa à l’état naissant, première flambée qu’il crut, naïveté suprême, devoir être à jamais sans regain, la transformation d’une société par le truchement de sa langue ; le second eut le lourd privilège de pouvoir confirmer l’existence d’un « langage totalitaire ».

L’expression de Jean-Pierre Faye dans son monumental Langages totalitaires (Paris, Hermann, 1972) s’impose ici pour désigner le phénomène pressenti par La Harpe et parfaitement décrit par Klemperer. Pourtant, sauf erreur de ma part, Faye, qui a abondamment utilisé Klemperer, n’estime jamais devoir remonter à la Révolution française pour étudier la matrice de toutes les « novlangues » du XXe siècle. La Harpe, je l’ai dit, est oublié. Peut-être n’est-il pas de bon ton, en outre, de chercher dans « notre » révolution les traces d’un totalitarisme inchoatif ? Il est bien certain que la France de la dernière décennie du XVIIIe n’a pas connu de système totalitaire, ne serait-ce qu’en raison de l’absence d’un trait essentiel de ce type de régime, un « parti-État » capable de contrôler la totalité de la société pour la transformer à son image. Mais il est difficile de ne pas apercevoir néanmoins certains épisodes, certaines « expériences » que l’on peut qualifier de pré-totalitaires. La Terreur, le crime de masse, le culte de la personnalité, et plus fondamentalement la tentative d’instaurer, non seulement un nouveau type de gouvernement, mais un nouveau type de société, participent à la naissance d’un paradigme qui s’épanouira tragiquement au XXe siècle. La Révolution n’est pas que cela, elle n’est pas un bloc dont il faudrait tout prendre ou tout laisser, mais elle est aussi cela ; et l’apparition d’une « langue révolutionnaire » en est une attestation.

J’ai déjà suggéré que La Harpe témoignait de l’apparition et de la diffusion de cette langue comme d’un phénomène de masse, diffusé par les gazettes, porté par une production énorme de discours, repris dans chaque département, dans chaque commune, par les acteurs de la Révolution. Klemperer, de son côté, décrit ainsi la diffusion du nazisme dans la société allemande :

Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente.

Philologue, Klemperer est extrêmement attentif au pouvoir des mots. Certains, jusque là bénins, se chargent d’inflexions nouvelles. « Tout est emprunté, dit Klemperer, et pourtant tout est nouveau et appartient pour toujours à la LTI ». Le cas le plus frappant est celui de « camp de concentration » – un terme jusqu’à lors banalement utilisé pour désigner les regroupements de prisonniers ou de populations déplacées, et dont Klemperer pressent « qu’à l’avenir, où que l’on prononce le mot « camp de concentration », on pensera à l’Allemagne hitlérienne et seulement à l’Allemagne hitlérienne ». La LTI n’invente pas souvent de mots : elle se contente de puiser dans le lexique existant, mais en modifiant le sens.

Les quelques innovations de la LTI sont significatives. Un néologisme comme entjuden, « déjudaïser » ne doit-il pas être rapproché de ces néologismes contre lesquels tonne La Harpe (pour autant qu’une harpe puisse tonner), et dont « défanatiser » est un superbe exemple ? « Défanatiser le peuple », mot d’ordre du Comité de salut public, signifie toute entreprise visant à déraciner la foi – déportation des prêtres, intimidations, vexations, arrestations, destruction d’églises ou de monuments religieux, tout cela c’est « défanatiser ». Comment ne pas songer que La Harpe a senti le lien qui s’établit entre la nouvelle langue et les massacres de masse, lorsqu’on lit sous sa plume :

Vous n’avez jamais accusé que par des généralités vagues et par conséquent calomnieuses ; vous n’avez jamais condamné que les personnes et non pas les actions : en un mot, vous avez toujours proscrit « en masse », par des dénominations révolutionnaires, qui étaient des arrêts de mort.

Il fallait une langue nouvelle, où le « fanatique » était quiconque, par sa seule existence, entravait les progrès de « la raison et de la liberté », pour qu’il fût en effet possible de projeter la proscription « en masse » et la mise à mort. La leçon de la Vendée, on le voit, ne fut pas perdue pour tout le monde.

Klemperer soulignait que la « pauvreté » était la « qualité foncière » de la LTI. Les mêmes mots, les mêmes formules sont indéfiniment martelés. « La répétition constante semble être un effet de style capital dans leur langue » (notation du 28 juillet 1933). C’est une langue faite pour galvaniser et pour mobiliser, une langue qui tend, par conséquent, à militariser intégralement une population. Là encore, on rejoint La Harpe, qui voit dans les slogans « guerre au fanatisme », « on secoue les torches de la discorde et du fanatisme », « on empoisonne les esprits », dans la dénonciation obsessionnelle de « vastes complots dont les ramifications embrassent toute la France », enfin dans « le charlatanisme banal de [leurs] phrases de tribune », le moyen pour les conventionnels de mener à bien leur œuvre de « régénération ». « La conspiration, note-t-il, était un axiome mathématique, dont le corrolaire a été la condamnation juridique de cent mille innocents. »

On pourrait poursuivre longtemps le parallélisme, et l’étendre encore en trouvant chez La Harpe des intuitions que d’autres que Klemperer surent développer à propos du totalitarisme – à commencer sans doute par la justification du mensonge officiel et de la calomnie, pratiqués comme « un principe, une habitude et un devoir ».

Aussi cette théorie du mensonge, cette consécration de la calomnie, se trouvera-t-elle parmi les phénomènes de la révolution.

Et La Harpe d’ajouter ces mots qu’on croirait écrits pour évoquer la chute du système soviétique :

Au reste, prenez garde que ce système est chez eux conséquent et nécessaire. Des hommes que toute vérité accuse et condamne n’ont d’autre arme, pour se défendre et pour attaquer (par la parole), que le mensonge. Donc ils mentiront, tant qu’ils seront à portée de mentir impunément. Dès qu’ils ne le pourront plus, ils seront sans ressource.

On pourrait, à l’inverse, puiser chez Klemperer de quoi compléter l’ouvrage exhaustif que La Harpe n’a jamais écrit sur « la langue révolutionnaire », par exemple en rapprochant la germanisation des noms de lieux, des prénoms donnés ou imposés aux enfants, observée par Klemperer, des pratiques similaires dans la France révolutionnaire : lorsque Bourg-la-Reine devint Bourg-Égalité, Montmartre Montmarat, ou, plus comique assurément, Grenoble Grelibre ; lorsqu’on appela des enfants Brutus, Jemmapes, Montagne ou Floréal…

Je préfère terminer en évoquant un paradoxe, au moins apparent. Klemperer, grand admirateur des Lumières, n’a de cesse de voir, et certes avec quelque raison, dans le nazisme la négation même de l’esprit et des valeurs des Lumières. La Harpe, pour sa part, voit dans la « philosophie » la source, involontaire peut-être, mais bien réelle, du système de gouvernement mis en place à la Convention. L’écart se trahit, en apparence du moins, dans ce mot même de « fanatisme » qui est au cœur de la dénonciation de La Harpe, et dans lequel Klemperer voit, quant à lui, un mot-clé de la LTI. Il s’est produit, d’après Klemperer, un « renversement de valeur qui fait du fanatisme une vertu ». Dans la LTI, « fanatique » est devenu un terme entièrement positif, solidaire de l’exaltation de l’instinct et de la fidélité aveugle :

Les jours de cérémonie, (…) il n’y avait pas un article de journal, pas un message de félicitations, pas un appel à quelque partie de la troupe ou quelque organisation, qui ne comprît un « éloge fanatique » ou une « profession de foi fanatique » et qui ne témoignât d’une « foi fanatique » en la pérennité du Troisième Reich.

Klemperer cherche dans Rousseau et dans le Romantisme les origines de cette inversion de valeur, de ce contraste si frappant avec l’acception entièrement péjorative et dénonciatrice de « fanatisme » dans la langue des Lumières et celle de la Révolution.

Il me semble pourtant, à lire La Harpe, que l’opposition n’est pas si nette. Certes, le mot « fanatisme » était déjà pris, et il ne pouvait désigner que les prêtres et leurs fidèles. Mais des équivalents positifs se trouvent dans la langue révolutionnaire : notamment l’énergie qui doit caractériser en tout temps les serviteurs de la Révolution, l’action énergique à mener, le combat à livrer avec la dernière énergie. Un sondage dans un seul volume du Recueil des actes du comité de salut public, disponible sur Gallica, montre une soixantaine d’occurrences. Dans le même volume, je trouve aussi « électriser » (des troupes, ou l’esprit public). Le Comité, s’adressant à son représentant dans la Vienne, lui donne cette consigne :

Tu as parlé aux volontaires en vrai républicain. La vigueur retient les lâches; elle électrise les hommes; poursuis avec la même énergie.

L’énergie ne serait-elle donc pas le fanatisme des « bons », qui ont besoin eux aussi, pour leur tâche titanesque, d’une foi aveugle en leur cause ?

Le texte de La Harpe est un témoin remarquable de la prise de conscience qui s’opéra à mesure que la Révolution s’enlisait. On avait cru possible de « régénérer » la société, de pratiquer ce que le philosophe Cornélius Castoriadis appelait « l’auto-institution explicite de la société », dont la Révolution française était pour lui le premier exemple. Sans connaître le mot, La Harpe pressent que ce projet contient des germes de totalitarisme. Sa charge contre le Directoire, qu’il refuse de dissocier, au fond, des « monstres » qui tombèrent avec Robespierre, l’amène à pointer vers les limites nécessaires de l’activité démocratique d’auto-institution : on peut se donner un nouveau régime, on peut distribuer autrement les pouvoirs et décider collectivement de la manière dont un peuple entend prospérer collectivement ; mais si l’on s’avise de s’inventer un calendrier – les lazzi de La Harpe contre le système décadaire, qui fait « une religion du calcul décimal », est une des pièces les plus inspirées de Du fanatisme, – si l’on prétend inventer collectivement une nouvelle croyance et une nouvelle langue, alors on passe les bornes du politique, on outrepasse les limites du champ où peut s’exercer l’autonomie démocratique, en déniant à la vie sociale sa consistance propre et son autonomie, qui n’est pas celle d’une auto-institution. C’est alors que la liberté se transforme en sa négation, et qu’une œuvre de libération se transforme, inéluctablement semble-t-il, en entreprise d’oppression.

Ressources bibliographiques autour de Jean-François de La Harpe (Mise à jour : 12/09/2009) :

La Harpe, Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire (Paris, Chaumerot jeune, 1821 ; Google Books — merci à Bob pour le lien).

Édition posthume de bonne qualité, qui comprend, en appendice, le fragment sur le calendrier républicain annoncé par La Harpe au début du chap. xiii du Fanatisme. Cette édition disponible en ligne est plus lisible que l’édition originale (1797) proposée par Gallica. Du fanatisme est publié au tome V de l’édition des œuvres complètes de La Harpe chez Verdière (Paris, 1820). On trouve dans le même volume («Discours oratoires et mélanges») d’autres textes intéressants : un conte anti-monastique intitulé Le Camaldule, témoin du La Harpe anti-clérical, une défense de la liberté de la presse contre la loi proposée par M.-J. Chénier, et un fragment sur le tutoiement tel qu’il se pratique dans le langage républicain.

La Harpe, « L’esprit de la Révolution, ou commentaire historique sur la langue révolutionnaire » (Lycée, ou cours de littérature ancienne et moderne, t. 14; Gallica).

J’ai emprunté quelques citations de La Harpe à ce fragment, que l’éditeur dit avoir été écrit en 1793, et qui relève de la même entreprise que Du Fanatisme.

Sainte-Beuve, «La Harpe» et «La Harpe (anecdotes)» (Causeries du Lundi, t. 5; Gallica).

Excellent et savoureux portrait humain et littéraire de La Harpe, par Sainte-Beuve qui ne peut s’empêcher de l’admirer et de le trouver touchant. Ces deux brefs chapitres sont un plaisir de lecture.

Chateaubriand évoque à plusieurs reprises La Harpe dans les Mémoires d’outre-tombe. Il donne notamment un récit poignant de son enterrement, où Chateaubriand était présent, ainsi que son fidèle ami le poète Fontanes, qui fit l’éloge funèbre.

Enfin, je me suis servi, pour vérifier certaines données, du livre de Christopher Todd, Voltaire’s disciple: Jean-François de La Harpe (Londres, Maney Publishing, 1972). Il s’agit d’une thèse doctorale qui, pour le sujet qui m’importait, ne fournit guère de renseignements utiles. On attend encore (c’est du boulot pour les littéraires!) une bonne synthèse sur La Harpe…