Lee Hee-ho

Mme Lee Hee-ho lors des funérailles de son mari, à Séoul le 23 août dernier.

Le journal quotidien ouvre parfois d’inattendues fenêtres sur les profondeurs de l’âme. L’effet est souvent d’autant meilleur que l’article ne prétend pas édifier. Lisez par exemple ce portrait de Mme Lee Hee-ho, signé par l’élégant Philippe Pons dans sa dernière chronique du Monde. Lee Hee-ho – je soupçonne que « Hee-ho » est le prénom – est la veuve de l’ancien président de Corée du Sud, Kim Dae-jung, qui vient de mourir. Kim fut le premier président démocratique de son pays, après avoir été longtemps le premier opposant à la junte militaire soutenue par les États-Unis. Cela fait du bien de se rappeler de temps en temps que le « Mandela coréen », plusieurs fois emprisonné, séquestré, menacé ou condamné à mort, finalement élu président en 1997, et honoré par le prix Nobel de la paix en 2000, était un catholique. Et cela fait du bien, aussi, d’apprendre grâce à Philippe Pons que sa femme, sa « compagne d’armes », sa messagère et son soutien constant, pionnière de l’égalité de sexes en Corée, était protestante.

En novembre 1980, alors que Kim Dae-jung avait été condamné à mort, c’est Mme Lee qui transmit au chef de la junte, le général Chun Too-whan, le refus de son mari de renoncer à la politique en échange de la grâce du régime. « Je n’avais même plus de larmes pour pleurer, disait-elle alors. Il fallait tenir, c’est tout. » Au cours des années que Kim Dae-jung passa en prison, elle n’allumait pas le chauffage chez elle, en dépit des hivers sibériens de la Corée, pour partager ses souffrances, écrivit-elle dans son journal.

Je n’ose imaginer ce que le cynisme ordinaire dirait à propos de cette dernière phrase. Rien de moins rationnel, en apparence, que cette privation que s’imposait la femme pendant que l’époux gelait dans sa prison. C’est pourtant un petit fait qui se passe d’explications, et qui suffit à suggérer toute la noblesse d’un caractère. Pourrions-nous le comprendre d’instinct si nous n’avions pas, comme disaient les Pères de l’Église, l’âme naturellement chrétienne ?

Je retiens aussi cet ultime message du défunt président, une dernière fois relayé par sa veuve :

D’une voix affaiblie par l’âge et le chagrin, elle remercia les dizaines de milliers de personnes assemblées, puis, en digne compagne de l’homme qui se battit pour la démocratie en Corée du Sud, elle déclara : « S’il y a un message de mon mari que vous ne devez pas oublier, c’est de conserver une conscience en éveil. » Quelques semaines avant sa mort, Kim Dae-jung, renouant avec les accents du tribun qu’il fut, appelait encore ses concitoyens à faire preuve « d’une conscience en éveil afin de réagir lorsque l’injustice triomphe ».

Il me semble que le caractère de Mme Lee, et le message de M. Kim, représentent assez bien ce que le christianisme produit de meilleur dans l’humanité, et j’apprécie que, de temps à autre, la lecture du journal me donne aussi un aperçu de cela, qui n’est pas forcément le moins digne d’intérêt dans le monde tel qu’il va.

« J’espère que le bon Dieu me pardonne »

Changement de registre, et changement d’échelle, avec ce fait-divers révélé par Le Progrès, puis repris dans la presse nationale : l’histoire de ce gars qui, 34 ans après les faits, est venu avouer son crime dans un commissariat de Saint-Étienne. Louis M., « rongé par le remords » (la presse régionale n’a pas peur des clichés, en général) ne pouvait plus vivre avec sur la conscience le meurtre sauvage d’une vieille commerçante d’Annemasse.

Louis M., 53 ans, habite seul dans un appartement au mobilier minimal, entre Saint-Étienne et Firminy. Le regard fixe, il fait le récit du crime, la voix pâteuse de médicaments, ponctuant son discours volubile d’une prière : « J’espère que le bon Dieu me pardonne ». A l’entendre, le remord [sic ; la presse régionale n’est pas obsédée par l’orthographe, non plus] incessant l’a décidé à confier son fardeau, aidé par son curé et son médecin.

C’est simple, cette histoire, et je suppose qu’il suffit de n’être pas soi-même un petit ange pour la comprendre. Le mal. Pas n’importe lequel, pas « le mal dans le monde », cette généralité qui soulève assurément d’épineux problèmes métaphysiques, mais enfin qui laisse généralement la conscience en paix. Il s’agit ici du mal que l’on fait, de ce qui s’appelle aussi le péché, celui dont parle en termes définitifs le psaume Miserere : « Mon péché, moi, je le connais ; ma faute est devant moi sans relâche ». Le mal qui s’impose dans son irrécusable réalité, et qui même impuni, même inavoué, fait tout pourrir autour de lui. Ici, une famille détruite, d’abord par la douleur, puis par les soupçons qui naissaient du crime inexplicable. Et aussi un cœur d’homme habité par sa faute, laquelle semble avoir été pour cet homme un chemin vers Dieu – ou plutôt, le chemin de Dieu vers lui, n’inversons pas les rôles.

On dit parfois que le bon journaliste doit se contenter de rapporter les faits. C’est sûrement en partie vrai. Mais on croit trop souvent que les faits sont uniquement les phénomènes physiques, de ceux, par exemple, que peut enregistrer une caméra de télévision… Grave erreur. La conscience humaine appartient de toute évidence au domaine des faits les plus irrécusables et les plus tangibles de l’existence. Une tyrannie quelconque, comme celle qui sévit longtemps en Corée, et dont le siècle passé fournit maint autre exemple, ne dépenserait pas tant d’énergie à endormir les consciences si celui qui prétend simplement « conserver une conscience en éveil » ne lui opposait pas la plus efficace des résistances. Et la conscience d’un criminel, conscience toujours en éveil elle aussi, à jamais insomniaque depuis les coups de matraque qui avaient réduit en bouillie une pauvre commerçante d’Annemasse, cette conscience-là, elle aussi, appartient à l’histoire. Elle laisse sa trace dans la chronique des existences ordinaires, qui sans elle deviendrait inintelligible.