Orson Welles annonce « La guerre des mondes » (1938)

Orson Welles annonce « La guerre des mondes » (1938)

Privé du loisir nécessaire pour écrire un billet qui me tourmente (« Internet et la démocratie », rien que ça), je me contente de pointer vers un dossier très instructif du Monde diplomatique (juillet) consacré aux extra-terrestres. Je n’ai jamais goûté ces histoires-là, et la science-fiction me laisse généralement de marbre. Mais en tant que phénomène populaire, elle est évidemment une porte d’entrée sur notre imaginaire social – nos hantises et nos rêves s’y trouvent souvent projetés, et elle peut nous en apprendre long sur nous-mêmes.

Tout le monde a entendu parler de la panique créée, en 1938 aux États-Unis, par le faux bulletin d’information imaginé par Orson Welles pour introduire une émission sur La guerre des mondes. On cite souvent cet exemple pour illustrer les phénomènes de foule ou le pouvoir de la publicité. Bonne nouvelle : cette « panique » semble relever de la pure légende. C’est un mythe pur et simple, dont Pierre Lagrange explique la genèse. D’autant plus intéressant que le mythe a notablement contribué à accréditer toutes sortes de thèses sur la manipulation des foules et l’incapacité des auditeurs – bientôt, des téléspectateurs – à distinguer le vrai du faux, l’info de l’intox, la légende de la réalité…

Je trouve encore plus suggestif l’article du dossier qui porte sur les théories du complot développées par les croyants aux ovnis. À l’heure où Dan Brown publie un nouveau roman, très attendu et déjà promis à un énorme succès, il est toujours bon de réfléchir à la séduction exercée sur l’imaginaire contemporain par les visions complotistes de l’histoire.

Phénomène majeur des années 1970, les histoires de soucoupes volantes forcent à s’interroger sur les rapports entre la science et la science-fiction. L’idée développée par l’article est qu’il est trop commode de les opposer. Si ceux qui croient aux ovnis évoquent volontiers l’occultation délibérée des incursions extra-terrestres par les gouvernements (« on nous cache tout », « la vérité est ailleurs », etc.), ils ne font peut-être que s’inscrire dans un schéma de pensée qui appartient depuis des lustres à la vulgarisation scientifique. Je cite les derniers paragraphes de l’article, ils sont dérangeants, peut-être, mais également très convaincants :

«(…) Qui examine les fondements de la culture scientifique découvre qu’elle repose, elle aussi, sur une théorie du complot « originaire » : la science, pour émerger, aurait dû affronter des forces obscurantistes, celles de l’Eglise toute-puissante, dans un combat sans merci — Galilée contre l’Inquisition. La vulgarisation scientifique nous a habitués à cette idée que la connaissance objective peine à émerger, que les intérêts les plus divers se liguent contre elle. Le discours sur les complots « soucoupiques » se réfère très directement à cette approche, très populaire, des sciences : le pouvoir n’aime pas que le peuple soit instruit et le tiendrait dans l’ignorance. Notre représentation de l’histoire des sciences est étroitement liée à cette idée d’un « complot obscurantiste contre la Raison », ainsi nommé par le philosophe autrichien Karl Popper, qui l’a contesté dans son livre Conjectures et réfutations (1953).

Le public qui « croit » aux complots sur les ovnis ne le fait pas par défaut de culture scientifique, mais au contraire pour avoir trop bien assimilé le discours sur la lutte de la science contre l’Inquisition. Comme le suggèrent les ventes record du livre du Prix Nobel de physique Georges Charpak, Devenez sorciers, devenez savants (Odile Jacob, 2003), le savant et le non-savant partagent la même conception d’un savoir combattu par le pouvoir. « Le renouveau des pratiques magiques, occultes ou paranormales a été curieusement rapide, écrit Charpak. Si rapide même que l’on est en droit de se poser cette question : quels sont les concours qui ont créé ce besoin et en ont favorisé, peut-être inconsciemment, l’extension ? » Il cite le généticien Albert Jacquard, selon qui « transformer les citoyens en moutons soumis est le rêve de bien des pouvoirs. Pour y parvenir, les moyens sont nombreux ; les intoxiquer de parasciences peut être fort efficace ». Si on veut tenir séparées la culture rationaliste et la « culture paranormale », la popularité du livre de Charpak est incompréhensible. En réalité, pour nombre de lecteurs, il n’y a pas de différence entre l’idée d’une guerre de l’Eglise contre le savoir scientifique à l’époque de Galilée et celle d’une conspiration moderne contre la vérité sur les ovnis. La science apparaît toute-puissante ; elle est perçue avec la même méfiance qu’autrefois l’Eglise lorsqu’elle soumettait le savant à l’Inquisition.

L’historien Stillman Drake, spécialiste reconnu de Galilée, se demande si ce dernier, « loin de se vouloir le champion de la vérité scientifique contre l’obscurantisme religieux, avait essayé de protéger la foi ? ». Et si, au lieu de rendre compte de l’action de Galilée en faisant intervenir une conspiration de l’Eglise, et donc un Galilée opposé à l’Eglise, il fallait se représenter l’histoire du physicien comme celle d’un homme cherchant à protéger l’Eglise contre les critiques scientifiques ? Déférence gardée, l’histoire des théories du complot sur les ovnis n’est-elle pas susceptible d’être interprétée de la même façon ? Au lieu de s’interroger sur la place de la croyance au complot, ne faut-il pas se demander si le public, dont les théories du complot sont si proches de celles imaginées par les rationalistes, ne manifeste pas, par là même, son adhésion à la vision rationaliste, « héroïque », de la science ?…»

Il me semble difficile de négliger les pistes offertes par ce type de réflexion. Depuis, au moins, les livres de Léon Poliakov, on sait que les théories du complot ont prospéré « à l’ombre des Lumières ». Il fallait bien expliquer, en effet, pourquoi « les lumières » ne se diffusaient pas d’elles-mêmes, pourquoi le peuple semblait tenir à ses préjugés et se satisfaire de l’état de « minorité » (pour parler comme Kant) où il se trouvait. Si « penser par soi-même » est une aspiration qui fonde, aux yeux des Lumières, la dignité humaine, comment se fait-il qu’il se trouve au fond si peu de gens pour « oser savoir », et qu’il s’en trouve tant, au contraire, pour se fier à l’autorité et garder les traditions ancestrales ? La vision complotiste de l’histoire naît peut-être au moment où l’on explique ces résistances par l’action souterraine du « parti prêtre », par l’action obstinée d’un clergé objectivement allié aux pouvoirs établis.

Bien entendu, le paradoxe d’une telle conception de l’histoire consiste en ce que, dès lors que l’on adhère à l’idée d’un complot, il devient presque nécessaire d’ourdir soi-même un « contre-complot » destiné à contrer le premier. De là une prolifération de sociétés secrètes plus ou moins folkloriques, qui prétendent œuvrer pour la diffusion des lumières. Ce qui ne manque pas de nourrir en face une paranoïa symétrique : les contre-révolutionnaires verront bientôt dans la Révolution le résultat d’une conspiration maçonnique, à laquelle l’anti-capitalisme ajoutera à son tour la dimension anti-juive. La boucle est bouclée (je simplifie bien sûr outrageusement) lorsque la dénonciation du complot juif se coule dans les schémas élaborés plus tôt pour dénoncer le complot jésuitique. Tout ce matériel, élaboré au xixe siècle, rendra au siècle suivant les funestes services que l’on sait. Si la question intéresse quelques lecteurs, j’y reviendrai volontiers, ne serait-ce que pour le plaisir de me replonger dans Le Juif errant d’Eugène Sue, un chef-d’œuvre du roman feuilleton qui me dispensera sans doute de me précipiter sur Le symbole secret, de l’inénarrable Dan Brown.