tocqueville1C’est un sujet récurrent de polémique, en même temps qu’un enjeu majeur de réflexion : Internet est-il un atout ou un danger pour la démocratie ? Pour les plus enthousiastes, Internet est en train de révolutionner les pratiques démocratiques, et l’on salue déjà l’avènement, imminent dit-on, de la « démocratie numérique », qui serait caractérisée par une forme inouïe de « participation citoyenne ». Cette participation, qui prend parfois la forme d’un contrôle accru des faits et gestes des responsables politiques, suscite chez ceux qui s’en estiment victimes des réactions parfois irritées, dont on a eu récemment des exemples. Plus largement, cependant, des voix s’élèvent pour dénoncer les « dérives » de l’Internet, ou les risques qu’il fait courir aux pratiques démocratiques.

Il va de soi que je ne dispose d’aucune compétence particulière, d’aucune « expertise », comme on dit aujourd’hui, pour prétendre apporter ma pierre à cette réflexion nécessaire. Facilement ébloui par l’inventivité et la subtilité des actuels « penseurs de l’Internet », je mesure au contraire l’étendue de mon ignorance. Elle explique largement, je crois, la tonalité quelque peu sceptique des considérations qui vont suivre. C’est peut-être une question de génération, ou de tempérament : il m’est difficile de croire sérieusement aux promesses d’avènement d’un monde nouveau. On nous a fait le coup trop souvent, en Occident.

En outre, je pense volontiers qu’en matière de politique, il est très ardu d’inventer quelque chose de vraiment nouveau. Avec les Grecs dans une main (oui, il faut une très grande main), et dans l’autre les classiques depuis Rousseau jusqu’à Tocqueville (une deuxième grande main – de toutes façons c’est plus esthétique que d’en avoir une seule), j’ai l’impression que l’on est assez équipé pour se poser au moins les questions fondamentales ; et je suis même assez régulièrement surpris de constater que, sous des noms différents, nous croyons souvent découvrir des formes et des pratiques déjà passablement balisées. Cela vaut pour l’Internet dans son rapport à la démocratie.

On comprendrait d’ailleurs difficilement l’enthousiasme parfois délirant de certains, si la technologie numérique ne venait pas remplir une visée, une attente présente depuis longtemps dans notre monde intellectuel. Bien entendu, cette attente, on déjà cru à plusieurs reprises qu’elle serait exaucée par les nouveautés du moment. C’est un trait constant de notre histoire : le progrès technique nous semble fait pour rendre enfin possibles les rêves qui nous hantent, et nous sommes trop souvent étonnés qu’au lieu du miracle attendu se produisent des catastrophes ou des ratages plus ou moins spectaculaires. Tant est rude à nos yeux la leçon pourtant limpide de ces auteurs que je tâche de garder en main, ou du moins sous la main, savoir que la démocratie se fait, ou se défait, dans l’âme des citoyens, non dans les structures et les artefacts.

Je crois prudent de commencer en faisant quelques concessions à l’empirie. Les grandes envolées abstraites viendront plus tard, une fois le terrain arpenté les yeux rivés au sol. De nombreuses études, et l’expérience d’un chacun depuis maintenant dix ou quinze ans, renseignent assez bien sur ce qu’apporte déjà Internet à la vie démocratique. On peut évoquer pêle-mêle – la sécheresse de l’énumération ne vaut pas mépris de ma part, mais conscience de la banalité du propos – l’accès prodigieux à l’information, à la fois sous sa forme professionnelle et sous celle des contributions spontanées d’experts en tel ou tel domaine ; les nouvelles formes de débats et d’interventions rendues possibles par le web 2.0 ; la puissance de mobilisation de l’Internet, par exemple lors des campagnes électorales ; la facilité d’expression qu’il donne à la société civile, notamment dans les États les moins démocratiques. Ce serait le lieu pour moi d’évoquer aussi les joies et bienfaits que me procure la tenue de ce blog. Même si leur impact net sur la vie intellectuelle et politique du pays est assurément nul, j’aurais mauvaise grâce de nier que nos échanges enrichissent substantiellement mon expérience civique. J’y reviendrai un peu plus tard, car cette expérience me suggère quelques remarques sur la nature du débat en général.

Cette floraison de nouvelles pratiques, ou la dimension inédite que l’Internet confère à des pratiques anciennes, explique assez la ferveur qui l’entoure. D’autres constats, non moins nécessaires ni bien connus, viennent pourtant équilibrer le bilan. Des travaux récents, portant sur la campagne présidentielle américaine, tendent à montrer que si l’information en ligne est quantitativement très diversifiée, la consultation réelle des sites reste très concentrée : les pages des grands média – CNN notamment – recueillent la grande majorité des visites. Le phénomène est renforcé par le système des liens, qui pointent vers les mêmes sites de référence, et renvoient donc les internautes de la « périphérie » de la Toile vers son centre.

Dans les débats en ligne, si caractéristiques de l’activité politique sur l’Internet, les effets communautaristes, l’agressivité que rend possible l’anonymat, la tendance à l’expression non argumentée des préférences et des dégoûts, sont des phénomènes trop connus pour que j’y insiste. Je me demande néanmoins si l’évolution qui va du site web au blog, et du blog à twitter, n’indique pas une tendance assez inquiétante vers le degré zéro de l’articulation des idées. Comme les supports de l’activité en ligne deviennent de plus en plus individuels et portatifs – de l’ordinateur de bureau au portable, et du portable à l’i-phone, on peut imaginer qu’un jour prochain, chacun pourra réagir aux événements du jour en appuyant sur la touche « beurk » ou « youpi » de son téléphone, et il se trouvera forcément des gens pour s’extasier devant cette prise de température en temps réel de ce qu’on osera encore appeler « l’opinion ». Le pire n’est pas toujours sûr mais, comme disent les pessimistes qui ont souvent raison, il est quand même le plus probable.

Un article paru dans la revue Dissent me semble apporter des éléments empiriques plus directement pertinents. L’auteur soutient avec de bons arguments que l’Internet pourrait bien, du point de vue politique, se révéler être un jeu à somme nulle.

Il donne une audience inespérée aux militants des droits civiques de par le monde ; mais il donne une audience non moins inespérée aux groupes nationalistes russes ou aux fondamentalistes de toute obédience – avec des effets souvent très visibles, par exemple sur les résultats d’élection.

Internet est un magnifique instrument de diffusion du savoir. Il est aussi un vecteur incontrôlable de la pseudo-science. J’ai reçu récemment un mail (d’un ami, je l’avoue) m’invitant à consulter une page web « très intéressante » prétendant démontrer que la grippe A est une invention du lobby pharmaceutique (désireux, si j’ai bien compris, d’écouler des stocks énormes de vaccins avariés ou inefficaces), avec le soutien conscient et complaisant des gouvernements (je n’ai pas été assez loin dans ma lecture pour saisir leur motivation – mais je suppose qu’on peut les soupçonner de vouloir détourner l’attention de la menace islamiste ou de l’enlisement de l’intervention en Afghanistan, ou de rendre la monnaie de leur pièce aux lobbies qui ont permis leur élection, ou de programmer l’instauration d’un régime policier, ou l’extermination des immigrés, etc.). Dans un ordre d’idées voisin, un lecteur a signalé qu’un sondage informel auprès de ses étudiants avait montré une incrédulité généralisée face à la « version officielle » (sic dicta) des attentats du 11-septembre, et Slate.fr s’interroge sur l’adhésion des pipaules à ces pipeautages complotistes. Il y a tout de même là de quoi s’inquiéter un peu.

Internet donne aux usagers et aux consommateurs le moyen d’exercer leur vigilance sur les agissements des entreprises ou des institutions. Formidable : l’union fait la force, et certaines pratiques méritent en effet d’être dénoncées. Une campagne de courrier électronique, déclenchée à partir d’un blog de consommateurs, produit facilement un effet qu’une lettre isolée n’atteint jamais, même en rêve. D’un autre côté, pourtant, ce sont les groupes industriels ou commerciaux qui se dotent à leur tour, grâce à l’Internet, de moyens tout aussi efficaces de contrôler les informations disponibles les concernant : cela s’appelle, d’un euphémisme caractéristique, « l’optimisation de moteur de recherche » (Search Engine Optimization, SEO en novlangue). On ne regrette pas d’aller faire un tour sur la page de ComplaintRemover.com : l’entreprise propose de nettoyer le web des « informations négatives » et de reléguer les « mauvais liens » hors de la vue du curieux. D’une certaine façon, il est plus facile d’avoir affaire « seulement » à Google qu’à une meute de journalistes incontrôlables. Si toutes les informations passent, avant d’accéder aux internautes, par le même tuyau, peu importe qu’une infinité potentielle de sources alimentent le tuyau : il suffit de boucher l’autre bout. Bien entendu, ces technologies servent également aux États, dans les intentions les plus louables mais parfois aussi, je suppose, les plus détestables.

Enfin, dans les régimes autoritaires notamment, où l’Internet ouvre assurément de nouveaux espaces de libre expression, l’anonymat qui rend celle-ci largement possible permet aussi la manipulation du débat par des intervenants à la solde du régime en place. Il est très facile de s’imposer dans un débat en ligne, et si possible à plusieurs pour tenir des rôles différents, et de prendre le contrôle d’une discussion, ou d’en infléchir subtilement le fil, ou de la faire pourrir si elle devient trop gênante. En France même, durant la dernière campagne présidentielle, les forums de tel ou tel parti étaient régulièrement « infiltrés » par des militants du camp adverse jouant le rôle du déçu, du perplexe, de l’égaré, répondant même parfois à des objections avancées en ligne par d’autres « taupes » impliquées dans la manœuvre. Ce sont des rôles beaucoup plus difficiles à tenir durant des meetings réels, où le risque d’être reconnu ou de se faire casser la figure est assez dissuasif. Sans compter le fait que les effectifs réunis sous un chapiteau en campagne électorale méritent rarement qu’on dépense beaucoup d’énergie pour aller y jouer les agents provocateurs.

Ces quelques données de base, forcément incomplètes, peut-être sélectionnées par moi de façon discutable, présentent au moins l’intérêt de ne pas engager une conception particulière de la démocratie, de ne pas faire jouer des croyances très spécifiques. Elles me semblent utiles à conserver à l’esprit avant de se pencher sur les critiques ou les espoirs plus théoriques – je ne dis pas plus irréels – que suscite Internet. Il m’a souvent semblé, par exemple, que l’idéal d’une « démocratie participative » s’épanouissant dans la nouvelle agora numérique se heurtait aux objections que l’on peut opposer à la notion même de démocratie participative dont un Habermas est en quelque façon le prophète. À l’opposé, le point de vue récemment développé par Jean-François Copé relève d’une version finalement très classique du libéralisme, celle qui peut se réclamer de Hobbes. Ce sont ces argumentations, dans lequel Internet vient remplir une visée théorique préexistante, qui me semblent les plus dignes d’intérêt. Elles seront par conséquent – des promesses, toujours des promesses ! – l’objet des prochains billets.