hobbes_leviathanAvec le développement du numérique, disent les bons esprits, « nous sommes en train de basculer dans un nouveau monde ». L’antienne est entonnée avec conviction par Jean-François Copé, dans une tribune qui suscite sur la Toile un débat instructif. Car si nouveau monde il doit y avoir, la question se pose de savoir à quoi nous souhaitons qu’il ressemble. Plus précisément, puisqu’il s’agit de politique, la question est de savoir à quoi doit ressembler la démocratie de l’ère numérique.

Copé, après avoir répété sa conviction qu’« Internet et les nouvelles technologies sont une chance pour tous et pour la politique en particulier », qu’Internet peut « offrir une véritable respiration démocratique », fait ce rappel qu’il croit de bon sens : « sur Internet comme ailleurs, l’absence de règles n’est pas liberté mais anarchie ». C’est l’application, au cas particulier d’Internet, d’une conception de la vie sociale aujourd’hui largement partagée – même si la version qu’en donne Copé soulève à mes yeux de graves questions, qui sont l’objet du présent billet.

Les réponses de ce qu’on appelle parfois, un peu hâtivement peut-être, la « communauté de l’Internet », sont plutôt véhémentes. Les uns dénoncent une « croisade contre le Net », d’autres soupçonnent le gouvernement d’arrière-pensées liberticides, et plus généralement on laisse entendre que la démocratie-qui-vient saura (ou devra) précisément conjuguer l’absence de règles et la liberté. Le blogueur Renaud Revel exprime excellemment la croyance qui soude entre eux les adversaires les plus résolus de Copé :

Vouloir réguler un monde où les convergences technologiques sont en train de modifier la face de nos sociétés est tout simplement absurde : liberté, mobilité, initiative, participation, jeunesse, confiance, ouverture, réactivité, contre-pouvoir, mondialisation, c’est tout cela Internet.

On reconnaît dans ce type de propos le point de vue « éclairé », conscient d’énoncer un paradoxe apparent, mais qui croit s’autoriser néanmoins d’une nécessité inscrite dans l’ADN des nouvelles technologies.

Tout se passe comme si l’erreur reprochée à Copé était justement de prétendre aborder Internet à partir de convictions formées dans un tout autre contexte – celui du monde ancien, celui d’avant les « convergences technologiques ». Je ne suis pas certain, à vrai dire, de saisir le sens exact de cette expression, mais sa connotation vaguement ésotérique montre bien que la doctrine énoncée relève d’une forme de gnose. C’est une connaissance d’initiés, appelée à devenir le sens commun de demain, lorsque le nouveau monde aura finit d’émerger de l’ancien. On y reviendra plus tard.

Dans la tribune de Copé, je crois reconnaître l’exact signalement d’un libéralisme cohérent. C’est la doctrine de Hobbes. On la croit à tort impopulaire. J’ai appris en cours de philo à y lire les germes du totalitarisme, sous prétexte que Hobbes veut que l’autorité des lois soit absolue. C’était une grave erreur. Hobbes est l’inventeur de l’homme contemporain, il est par excellence le penseur de l’individualisme, le père de l’homo œconomicus. Il ne choque que parce qu’il tire les conséquences d’une conception de la vie humaine en laquelle chacun peut reconnaître celle de notre temps. Ce n’est pas faire injure à Copé, je crois, que de le prendre pour guide d’un petit parcours hobbésien.

Copé entre dans le vif de son sujet d’une manière très digne de l’auteur du Léviathan, c’est-à-dire marquée au sceau d’un robuste sens des réalités :

Il faut en finir, dit-il, avec une certaine forme de naïveté qui fait d’Internet « le pays des bisounours », où tout le monde serait gentil et aurait des intentions louables.

Le propos n’a évidemment rien de scandaleux. Il tire sa force de sa platitude même. Mais ce qui est intéressant, du point de vue d’une réflexion politique, est de cerner les contours de la menace. Qu’est-ce qui est mis en danger dans un monde qui n’est pas celui des bisounours ? Copé le suggère à travers une liste de questions qui, de son propre aveu, « est très loin d’être exhaustive », mais qui est néanmoins révélatrice.

Ce qu’Internet menace, d’après Copé, c’est une série de droits et de libertés : le « droit à l’oubli », le « droit à l’intimité », la propriété intellectuelle, la sécurité (celle des enfants notamment), la protection du consommateur, la responsabilité individuelle. Il s’agit exclusivement, on le voit, de droits et de libertés individuels. La liste de Copé est éminemment consensuelle : elle s’adresse à chacun dans ses intérêts particuliers. Jamais n’apparaît quelque chose comme une appartenance commune, encore moins une communauté de destin. La dimension politique est entièrement absente. Pourtant, le propos prétend s’inscrire dans une réflexion sur la place d’Internet dans la vie démocratique.

C’est ici que s’impose le rapprochement avec Hobbes. Nous sommes dans un monde d’individus, au sens d’un monde où chacun est réputé chercher exclusivement sa propre satisfaction. Chacun poursuit son propre intérêt, à commencer par la conservation de soi, et ensuite la jouissance des fruits de son propre travail, la sécurité pour mener sa vie à sa guise, pour consommer ce qui bon lui semble, et pour autant que possible accroître son propre pouvoir – la maîtrise de sa propre vie. Mais tout le monde n’est pas « gentil ». Entendez : il ne manque pas de gens qui, au nom de leur intérêt propre, sont disposés à nuire aux autres. Il n’y a rien à faire à cela : c’est la nature même de l’intérêt que d’être exclusif, et de faire de chacun le juge ultime de ce qui est bon pour lui. Si mon intérêt peut être satisfait au prix d’un empiètement sur votre liberté, votre sécurité, vos droits ou votre vie, qu’est-ce qui m’en empêchera ?

La réponse par le sens moral ou par son substitut moderne, le sens de l’intérêt « bien compris », est faible et naïve. L’anthropologie sous-jacente à la conception hobbesienne interdit d’invoquer une morale commune, et aucun calcul rationnel ne peut me persuader que c’est mon intérêt, « à long terme », de renoncer à un avantage immédiat assuré au bénéfice d’un avantage lointain et incertain. En réalité, si l’on porte à la limite la description que Copé donne, en creux, d’un pays qui n’est pas celui des bisounours, c’est l’état de nature qu’on obtient, et dans la version du Léviathan : la guerre de tous contre tous, qui est la vérité d’un monde où l’intérêt fait loi.

Aussi bien n’y a-t-il d’autre garantie pour la vie en société que l’instauration de règles assorties de sanctions onéreuses – ce qu’on appelle des lois. Cette conclusion résulte des principes mêmes qui rendent si menaçant le règne exclusif de l’intérêt. La crainte du châtiment relève en effet de l’intérêt immédiat ; la peur de souffrir est le contraire de mon inclination native à la jouissance et à la sécurité. Nul besoin d’être préoccupé de mon salut éternel, d’être habité par l’altruisme, de préférer le bien commun à mon bien particulier : puisque je crains la peine, c’est mon intérêt immédiat de m’abstenir de ce qui nuit à autrui, dès lors que le faire m’expose à une sanction immédiate. Faut-il autre chose qu’un peu de lucidité pour apercevoir que c’est ainsi que nous concevons nos lois ? Elles n’expriment à nos yeux ni la volonté des dieux, ni les exigences d’un ordre immémorial, mais posent les bases minimales d’une vie commune, sur le fondement de notre désir de vivre à notre guise sans être dérangés ni menacés par les autres.

« L’absence de règles n’est pas liberté mais anarchie » : c’est exactement, sous la plume de Copé, la justification par Hobbes de l’autorité politique. Et la conséquence est inéluctable : une société ne peut subsister, c’est-à-dire échapper à l’anarchie, que grâce à des règles appuyées sur la force publique. Peu importe la teneur exacte de ces règles. Hobbes est le premier à dire que le type de régime n’est pas ce qui importe :

la prospérité d’un peuple régi par une assemblée aristocratique ou bien démocratique ne tient pas au régime aristocratique, ou au démocratique, mais à l’obéissance obtenue des sujets, qui assure leur concorde (…). Dans n’importe quelle forme d’État, retirez l’obéissance, et par conséquent la concorde du peuple, et non seulement le peuple ne prospérera plus mais en peu de temps la société se trouvera dissoute. (Léviathan, chap. xxx)

C’est donc une erreur complète de faire comme si Copé, ou le gouvernement actuel, préparaient en coulisse un contrôle autoritaire du Net, ou tramait des projets liberticides. Au contraire, rien n’est plus conforme à la conception hobbésienne que de chercher ce qui garantira la meilleure obéissance aux lois. Partant, si l’esprit du temps veut que celles-ci soient élaborées dans la concertation, sur la base d’un vaste consensus, et pourquoi pas à travers des échanges entre le Parlement et les internautes, ou par le jeu des tribunes et des commentaires sur Slate.fr, ce sera la meilleure solution. L’important n’est pas que les règles soient justes, mais qu’elles soient respectées. Le consensus obtenu par un vaste débat participatif est aujourd’hui la meilleure garantie de ce respect. « Ensemble, inventons donc la CNIL du XXIe siècle ».

Si Hobbes est impopulaire, s’il est si généralement décrié, ce n’est pas du tout parce qu’il est un penseur anti-libéral. C’est au contraire parce qu’il est un libéral absolument cohérent. L’alpha de sa pensée politique est qu’il n’existe strictement que des individus. Chacun est le seul « tout » dont il se préoccupe intensément et sérieusement. Ma vie, mon travail, ma sécurité, mes loisirs, mes plaisirs. Mes amours et mes enfants, bien sûr : ils entrent sans peine dans la sphère de mes intérêts propres. Et puisque tout le monde n’est pas aussi gentil que moi, qu’il existe d’autres individus, hélas, disposés à me nuire s’ils ne risquent rien à le faire et que cela leur soit profitable, l’oméga de la politique, la conclusion nécessaire, est qu’il faut des lois absolues, s’imposant à tous de la même manière, et auxquelles tous consentent d’autant plus volontiers qu’elles ne demandent rien d’autre que le sens de son intérêt immédiat. Entre la liberté de l’individualisme et l’autorité absolue des lois, il n’y a pas d’opposition, mais au contraire la plus étroite solidarité.

Bertrand de Jouvenel, qui a magnifiquement traité, dans son livre De la Souveraineté, de ce qu’il appelle « les conséquences politiques de Hobbes », n’hésite pas à proposer cette conclusion :

Il semble que la lecture de Hobbes comporte un sérieux enseignement pour nos démocraties modernes. Dans toute la mesure où le progrès développe l’hédonisme et le relativisme moral, et où la liberté individuelle est conçue comme le droit d’obéir à ses appétits, la société ne peut se soutenir que par un pouvoir très fort.

C’est donc très justement que Copé peut, sans paradoxe, lier la nécessité d’une régulation d’Internet à la préservation des libertés. Car il ne s’agit dans son propos que de libertés conçues comme le droit pour chacun « d’obéir à ses appétits », sans avoir à craindre les empiètements des moins altruistes de ses concitoyens – qu’ils agissent, d’ailleurs, au nom de leur puissance privée, ou des fragments de puissance publique dont ils disposent. La façon dont cette régulation est élaborée est un point de détail. Elle sera nécessairement « autoritaire », non parce qu’elle exprimera le caprice de l’autorité, mais parce qu’elle s’imposera avec la rigueur des lois.

J’avoue être incapable de déceler dans les propos de Copé la moindre velléité tyrannique. Il n’exprime rien d’autre que le sens commun d’une société qui ne peut que se reconnaître sous les traits hobbésiens. Cela n’exclut pas de louables exceptions, mais on peut penser qu’elles sont minoritaires. « Du pain et des jeux », c’est tout de même le programme qui semble plaire au plus grand nombre. La minime restriction imposée aux libertés par les exigences de la vie commune est largement compensée par la jouissance généralisée des biens auxquels la plupart sont attachés. La question est plutôt de savoir en quoi la conception de la vie sociale qui sous-tend le point de vue de Copé correspond le moins du monde à un idéal politique. Il s’agit plutôt d’une gestion optimale, économique, des désirs majoritaires : la régulation autoritaire n’est que le moyen le plus efficace de maximiser les satisfactions. C’est ce qui fait sa force de séduction, mais aussi, je crois, ce qui doit la rendre suspecte à quiconque n’égale pas la liberté au simple pouvoir d’obtenir satisfaction. De quoi, si le temps le permet, nous reparlerons bientôt, car j’ai déjà trop bavardé.