L'Utopie de Thomas More

L'Utopie de Thomas More

La position de Copé en faveur d’une régulation d’Internet se laissait, je crois, assez aisément rattacher à un type de conception politique – celle qui est formulée dans le Léviathan de Hobbes (cf. billet précédent). Il est plus difficile d’identifier la nature des résistances ou des rejets qu’une telle position suscite. Certains semblent s’opposer à toute idée de régulation du Web pour la raison que l’entreprise serait matériellement impossible. Espace mouvant, fluide, décentré, Internet se jouerait comme une anguille de toute tentative de main-mise. Il suffit d’y fermer une fenêtre – par exemple, un site de téléchargement de musique ou de films – pour qu’une autre s’ouvre un peu plus loin. Mon incompétence technique m’interdit heureusement de pousser plus loin l’examen de cette position pragmatique. D’autres adversaires de Copé arguent plutôt d’une sorte d’incompatibilité essentielle, et pour ainsi dire éthique, entre l’idée du Web et la régulation, qui offre plus de prise à ma réflexion. Je cite de nouveau le propos exemplaire de Renaud Revel :

Vouloir réguler un monde où les convergences technologiques sont en train de modifier la face de nos sociétés est tout simplement absurde : liberté, mobilité, initiative, participation, jeunesse, confiance, ouverture, réactivité, contre-pouvoir, mondialisation, c’est tout cela Internet.

Cette accumulation enthousiaste de grands mots, qui paraîtront pleins de sens à certains, et désespérément creux à d’autres, indique qu’on se situe au-delà des querelles techniciennes : c’est Internet, en tant que préfiguration d’un nouveau monde, qui condamne à l’inanité des velléités régulatrices héritées de l’ancien monde (répression, immobilisme, vieillesse, défiance, fermeture, pouvoir, etc., ça c’est la figure de ce monde qui, comme dirait saint Paul, « est en train de passer »).

La posture prophétique adoptée par certains enthousiastes du Web est assez déconcertante. On a toujours peur, en la critiquant, d’être en retard d’une époque, de ne pas avoir vu venir une transformation radicale des modes de vie… D’un autre côté, les déclarations péremptoires concernant la fin d’un monde ont toujours quelque chose de menaçant, on se demande si l’on n’est pas soi-même condamné, périmé, définitivement obsolète, sous prétexte qu’on ne voit pas que du mauvais dans les vieilles manières de faire.

Il me semble qu’on peut voir dans la description de Revel la version 2010 d’une vieille utopie – celle d’un monde réconcilié par la techno-science. Et je crains que cette version, comme les précédentes, ne dégénère assez rapidement en quelque chose d’assez trivial et grossier. Disant cela, je suis conscient de heurter un préjugé fortement ancré en faveur de l’utopie. Celle-ci serait du côté de la générosité, de l’idéal ; elle posséderait au moins, dit-on, une vertu critique irremplaçable et permettrait par conséquent, à titre d’idée régulatrice, des améliorations substantielles de l’état de choses présent. Une discussion un peu approfondie de ce préjugé dépasse le cadre de ce billet, mais on peut tâcher de s’instruire un peu de l’expérience du passé. La démarche est certes contestable en principe aux yeux des partisans de l’utopie, pour qui la version du jour est toujours exempte des défauts de celle de la veille. Dans les années 1970, on disait ainsi couramment, dans les milieux éclairés, que l’idée révolutionnaire s’était enfin affranchie des impasses du socialisme scientifique, ou de sa « construction dans un seul pays ». L’utopie qui ne marche pas, c’est toujours l’ancienne. La nouvelle, elle, est toujours pure.

N’empêche, le discours de Revel a tout de même un ton très années 70, justement. Les mots qu’il agite furent auparavant ceux d’un certain gauchisme. Ressortons par exemple, si vous le voulez bien, la brochure de 1972 intitulée Ce que veut la Ligue communiste (attention, je ne vois pas dans Revel un agent de la subversion communiste – je m’intéresse seulement à la rémanence d’une vieille « idée nouvelle » qui doit être inscrite dans notre imaginaire collectif, et dont la version gauchiste n’est que l’avant-dernier avatar). Dans cette brochure, donc, l’organisation trotskyste entend prendre acte de la « troisième révolution industrielle », caractérisée à ses yeux par le développement de l’automation (« le socialisme, c’est les conseils ouvriers plus l’automation » — à l’époque, on ne doutait de rien). Ce qui est captivant, et certains diront peut-être « prophétique », c’est que la Ligue communiste estime qu’une « transformation radicale du monde et de la vie » est à la veille de s’opérer, rendue possible par ce qui pourrait s’appeler, en citant cette fois Revel, les « convergences technologiques » :

Les prolétaires n’ont pas de patrie, et leur but n’est pas d’en créer une [voilà pour la mondialisation heureuse], mais de couvrir la planète du réseau [en anglais, « web »] des conseils ouvriers. Le développement des moyens de transports, des moyens de télécommunication, l’utilisation d’ordinateurs de plus en plus puissants [en 1972, on est pourtant encore loin du PC – au sens actuel du sigle], enlèvent dès aujourd’hui tout caractère d’utopie scientifique à cette perspective. (cité par J.-P. Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, p. 147)

Je concède sans peine que la phraséologie communiste confère à ce manifeste un caractère gentiment désuet. Mais ce serait le cas de dire que cette version de l’utopie, encore encombrée de prétentions marxisantes, est désormais remplacée par une nouvelle version enfin débarrassée des impuretés idéologiques.

La brochure de la Ligue contient encore bien d’autres choses, par exemple des propositions pédagogiques qui prévoient la fin de « la séparation arbitraire entre le jeu et l’apprentissage », sans parler de celle de la répression sexuelle : la technologie de la « troisième révolution industrielle », échappant par principe au contrôle des patrons capitalistes, mettra l’éducation à la portée de tous, abolissant les hiérarchies et les vieux systèmes de transmission. Ouverture, mobilité, participation, confiance, contre-pouvoir, mondialisation… tout est là.

Ce texte n’est qu’un symptôme parmi d’autres. On pourrait aussi revenir au « manifeste » de création de Libération, « journal par le peuple et pour le peuple », pour retrouver dès 1973 le mirage obsédant d’une information enfin « transparente ». « Il est temps de s’attaquer au secret et d’aider le peuple à prendre la parole », dit le Manifeste. « L’objectivité pour laquelle nous combattons, disait alors Serge July, c’est une information qui sera sous le contrôle public et direct de la population ». Jean-Paul Sartre, qui fait partie de l’équipe fondatrice, glose doctement :

Quel est le moyen d’informer le peuple ? C’est de l’informer par le peuple. En vérité, il y a deux choses : il y a le peuple et il y a les institutions, il y a un gouvernement, un système qui essaient d’opprimer ce peuple. […] Il faut essentiellement que le peuple discute avec le peuple.

On disait volontiers « peuple », à l’époque, et le « système » passait facilement pour fasciste. L’individualisme d’aujourd’hui s’accommode mal de cette entité trop politique, « le peuple » et, en face de lui, le pouvoir qui fait peur doit être alternativement décrit comme « bonapartiste » ou comme « ultra-libéral ». Les mots changent. Il n’empêche que l’on sent bien, je crois, que l’utopie de l’époque reprend aujourd’hui du service. Avec une technologie plus performante, qui rend moins nécessaire la lourde conceptualisation politique. C’est ainsi que j’ai lu récemment, dans une tribune publiée par Le Monde, cette phrase étonnante d’un professeur de philosophie se réclamant de Foucault, et proposant l’abolition de l’institution carcérale :

Alors que le monde vit une nouvelle Renaissance dont le Web est la fenêtre la plus largement ouverte, les sociétés occidentales continuent d’instituer les lieux d’enfermement comme des passages obligés pour certains âges de la vie ou certains comportements.

Il faut bien quelque chose comme une foi aveugle dans les vertus d’Internet, non seulement pour parler d’une « nouvelle Renaissance », mais pour apercevoir un quelconque lien logique entre le développement du Web et l’obsolescence du « grand enfermement »… On dirait qu’Internet, paré de toutes les vertus, remplace désormais l’idéologie libertaire comme explication et solution universelle.

Il est facile de dauber sur la langue de bois de l’après Mai 68. On devrait plutôt s’aviser qu’elle n’était que le revêtement contingent d’une idée qui accompagne le développement des sociétés modernes comme son ombre, ou son reflet inversé.

Cette idée, je crois, c’est celle d’une communauté chaleureuse, égalitaire, créative parce que réunie par une profonde harmonie morale. Une telle communauté pouvait se retrouver dans un groupe politique révolutionnaire ou dans l’équipe fondatrice d’un journal comme Libération ; elle se retrouve aujourd’hui dans certains cercles d’Internet. Elle est soudée par un socle de valeurs intangibles – liberté, confiance, égalité, inventivité, par exemple. Partant, elle s’éprouve dans un contraste radical et violent avec le monde environnant, qui est structuré, pesant, hiérarchisé et en même temps trop divers, trop complexe, trop éclaté. La communauté est effervescente, elle se voit comme l’amorce d’un monde renouvelé : l’ancien monde est déjà condamné, par sa rigidité qui est presque celle du cadavre, par l’épuisement de ses croyances.

Dans l’ancien monde, la liberté est une menace : il est trop vieux pour en supporter les éclats ; dans l’ancien monde, les règles sont nécessaires pour faire tenir ensemble des éléments disparates ; dans l’ancien monde, l’autorité doit s’imposer par la répression, puisqu’elle ne jouit d’aucune autre supériorité que sa force. La communauté qui préfigure le monde nouveau, elle, n’a pas peur de la liberté, car nul ne s’y sent menacé par la créativité débordante des autres ; elle n’a pas besoin de règles, puisque tous en son sein sont portés par le désir du bien ; elle n’a pas besoin d’autorité, puisque l’unité morale qui la fonde suffit à maintenir sa cohésion. Elle est essentiellement un espace de libre communication, rendue possible par une égalité profondément ressentie, et par une solidarité à toute épreuve.

Ces traits sont bien sûr ceux de la secte – au sens ancien, et utile, du terme : la faction dissidente qui rejette les corruptions du groupe religieux majoritaire. À l’époque moderne, on les retrouve dans les communautés enthousiastes des méthodistes, des quakers et autres frères moraves, et plus tard dans les organisations révolutionnaires. L’imaginaire technologique ajoute aujourd’hui une nouvelle variante à cette famille déjà nombreuse – mais la structure fondamentale me semble étonnamment stable. Tout se passe comme si la société moderne, chaque fois qu’elle franchit un seuil de complexité, chaque fois qu’elle s’apparaît à elle-même comme plus diverse et composite que jamais, suscitait en réaction, chez une partie de ses membres, un nouvel avatar de la nostalgie du « petit ensemble », du groupe primitif unitaire et harmonieux, égalitaire et souverainement libre.

Ce qui possède assurément un côté toujours sympathique, et il ne manque jamais de bons esprits, tout installés qu’ils soient dans les structures de l’ancien monde, pour s’émouvoir de la chaleur créative et spontanée qui émane de la secte qui s’anime sous ses yeux. On peut goûter le confort d’une situation, et rejoindre en rêve l’effervescence révolutionnaire, voire relayer complaisamment ses revendications. Mais l’histoire, à défaut de la réflexion, devrait aussi enseigner quelque méfiance à l’égard des programmes de société nouvelle qui s’élaborent au sein du groupe minoritaire.

Ces gens-là ont une fâcheuse tendance à vouloir imposer au grand ensemble les principes qui leur réussissent si bien. Puisque ces principes, ils les observent eux-mêmes si spontanément, n’y voyant que les exigences de leur conscience personnelle, ils se figurent que ce sera le règne de la vraie liberté lorsqu’ils auront été adoptés par tout le monde environnant. Las ! trop d’intérêts partiels, trop d’égoïsmes, trop de frilosité, d’attachement à la sécurité des anciennes structures, trop de vieilles habitudes contractées dans la servitude, rendent souvent les gens peu enclins à embrasser les principes nouveaux. D’où la triste nécessité d’avoir à recourir provisoirement à la violence, et d’opérer la purification médicale du vieux corps alourdi par ses humeurs rétrogrades.

Je ne veux pas forcer le trait, ni pousser trop loin l’image de la secte. Même si l’idée que des hackers un peu excités veuillent tenter un jour de lancer la cyber-attaques contre les institutions de l’ancien monde – CIA et Microsoft feraient alors figure de cibles prioritaires – même si cette idée, donc, a dû déjà traverser l’esprit d’un romancier, et peut-être de quelques fanatiques de chair et d’os. Je suis davantage frappé par la violence latente des échanges qu’on peut lire sur les forums où l’on discute de la régulation d’Internet : violence souvent informe, sinon inarticulée, recourrant à des codes ésotériques et faisant grand usage des points d’exclamation en rafale ; violence parfois plus élaborée, sur le mode du « vous n’avez rien compris » et du « vous ne comprendrez jamais rien » (qui est encore plus inquiétant). Je ne prétends pas que les utopistes d’Internet représentent une menace ; mais leurs idées représentent assurément une tentation intellectuelle dont la consistance est loin d’être avérée.