Evêques anglicans réunis à la conférence décennale de Lambeth

Evêques anglicans réunis à la conférence décennale de Lambeth (2008)

Avec la tribune du vieil Hans Küng que vient de publier Le Monde, la politique du pape à l’égard des anglicans risque d’attirer l’attention du badaud. « Un véritable drame ! », rien de moins : c’est ainsi qu’est qualifié un événement œcuménique dont, hélas, le lecteur du Monde aura du mal à déceler la portée, tant Hans Küng mêle à plaisir vindicte personnelle, procès d’intention et désinformation pure et simple. Avec tout le respect qu’on doit au grand théologien qu’il fut, la vérité oblige à dire que son texte est incompréhensible et fielleux. Je me propose donc de partager ici le résultat de la petite enquête que j’ai dû faire pour comprendre ce dont il est vraiment question dans l’offre de Benoît XVI aux anglicans. Je partais d’assez loin : pour moi, comme pour pas mal de catholiques je crois, un anglican était une espèce de protestant qui reconnaît pour pape la reine d’Angleterre. Je ne suis pas déçu du voyage qui m’a fait découvrir que la réalité était à la fois plus compliquée et plus passionnante.

Pour commencer en douceur – car je n’ai pas l’intention de semer mes lecteurs dès le deuxième paragraphe – il faut rappeler quelques faits.

Le 20 octobre dernier, au cours d’une conférence de presse, le cardinal William Levada, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, dessinait les grandes lignes d’une proposition romaine en direction des anglicans désireux de devenir catholiques. La solution, qui fera l’objet d’une Constitution apostolique du pape Benoît XVI, consistera à créer des « ordinariats personnels », un peu sur le modèle des ordinariats militaires. Ces structures permettront aux ex-anglicans de former des communautés intégrées à l’Église catholique, mais conservant autant que possible leur patrimoine liturgique, spirituel et canonique. Concrètement, cela veut dire que les ex-anglicans auront des paroisses pour eux, où la liturgie sera aussi proche que possible de celle qu’ils ont toujours connue. Leur vie chrétienne sera soutenue par des pasteurs issus eux aussi de l’anglicanisme, et donc capables d’y puiser un style et une inspiration adaptés, au lieu d’imposer aux nouveaux venus l’acclimatation forcée à une nouvelle culture ecclésiastique.

Cette mesure n’est pas une OPA hostile du Vatican sur l’anglicanisme. C’est la solution d’un problème lancinant qui embarrasse les anglicans depuis quarante ans au moins, et qui a pris récemment des proportions considérables. Le Vatican n’a pas pris l’initiative. Il ne fait que répondre, généreusement il est vrai, à une demande explicite, formulée avec insistance, par divers groupes anglicans qui souhaitent entrer dans la pleine communion avec l’Église catholique. La plupart de ces groupes sont déjà détachés de la Communion anglicane présidée par l’archevêque de Cantorbéry. Il n’y a donc aucun « débauchage » de la part de Rome. Il s’agit au contraire d’accueillir des communautés déjà autonomes, et qui frappent à la porte.

Hans Küng énonce une contre-vérité manifeste en prétendant que l’offre de Benoît XVI contredit le dialogue mené depuis Vatican II entre l’Église catholique et l’anglicanisme. C’est exactement le contraire : comment concevoir que l’Église catholique puisse accueillir en son sein des communautés issues de l’anglicanisme, si le dialogue en question n’avait pu mettre en évidence l’ampleur de l’accord existant entre les deux traditions ? Hans Küng est d’ailleurs obligé, sur ce point, de suggérer que l’archevêque de Cantorbéry est un abruti ou un faible (ce qu’il n’est manifestement pas), puisque ce dernier a lui-même donné cette interprétation de l’événement, dans une déclaration publique faite – autre nouveauté stupéfiante de ce processus – aux côtés de l’archevêque catholique de Westminster :

La Constitution apostolique [qui contient la proposition du Saint-Siège] est une nouvelle reconnaissance du substantiel recoupement dans la foi, la doctrine et la spiritualité qui existe entre l’Église catholique et la tradition anglicane. Sans le dialogue des quarante dernières années, cette reconnaissance n’aurait pu être possible, ni les espoirs d’une pleine unité visible n’auraient pu être nourris. En ce sens, cette Constitution apostolique est une conséquence du dialogue œcuménique entre l’Église catholique et la Communion anglicane. (texte de La Croix, ici, en français)

On peut juste ajouter ceci : ce dialogue a permis aussi de pointer de façon précise sur certaines divergences persistances concernant la doctrine, la discipline des sacrements et la morale. L’anglicanisme n’est cependant pas aussi monolithique sur ces questions que l’Église catholique. Une fois que certaines communautés anglicanes ont reconnu que, sur ces mêmes sujets, elles étaient du côté de Rome et non de Cantorbéry, que pouvaient-elles faire d’autre que de se tourner vers Rome ? Et Rome, de son côté, peut-elle exiger davantage que l’adhésion d’une communauté à l’intégralité du Catéchisme de l’Église catholique pour la reconnaître comme catholique ?

Dans les médias, et même chez Hans Küng, c’est la question du mariage des prêtres qui paraît devoir être l’objet principal de l’attention. Voilà qui est, pour le moins, fort réducteur, mais une mise au point s’impose également. Il est vrai qu’une bonne partie du clergé anglican est marié, et que la proposition romaine prévoit que des membres mariés du clergé anglican pourront devenir prêtres catholiques. Cette possibilité existe d’ailleurs depuis plus de vingt ans, et fonctionne plutôt bien. C’est une concession, qui rompt avec l’habitude de l’Église latine, mais dont on sait qu’elle est en revanche habituelle chez les catholiques orientaux.

Pourtant, le plus important n’est pas là, mais dans le maintien de la pratique unanime des Églises catholique et orthodoxe : il est possible d’ordonner prêtre – jamais évêque – un homme déjà marié ; il n’est pas possible à un homme déjà prêtre de se marier. Les membres du clergé anglican – mariés ou non – qui souhaitent devenir prêtres catholiques doivent toujours, pour cela, recevoir l’ordination sacerdotale, pour la bonne raison qu’aux yeux de l’Église catholique, ils n’étaient pas déjà prêtres. Ce point est tranché, du côté catholique, depuis l’encyclique Apostolicae Curae de Léon XIII (1896), qui concluait à l’invalidité des ordinations anglicanes. La pratique de conférer l’ordination sacerdotale à d’anciens clergymen anglicans est donc une confirmation éclatante d’une très ancienne tradition, unanimement hostile au mariage des prêtres. Il faut donc une dose assez énorme de mauvaise foi à Hans Küng pour écrire :

Il faudrait maintenant que des prêtres catholiques tolèrent à leur côté la présence de convertis mariés ? Faudrait-il, si l’on veut se marier, devenir d’abord anglican, puis convoler pour revenir ensuite sur ses convictions ?

Eh, non, Hans : un prêtre catholique qui veut se marier, ce n’est pas comme un anglican marié qui veut devenir prêtre. L’un est déjà prêtre, l’autre pas.

Un dernier fait, pour conclure ce tour de piste. Les anglicans auxquels s’adresse la future Constitution apostolique sont couramment présentés dans les médias comme des « traditionalistes » anglicans – Hans Küng va jusqu’à parler des « hypertraditionalistes de tous les pays », que le pape voudrait rassembler « sous le dôme de Saint-Pierre ». C’est tout à fait risible, mais c’est en outre un contresens parfait : les anglicans concernés sont justement des anglicans qui se reconnaissent dans l’Église de Vatican II, seule capable de désarmer les préjugés séculaires entretenus dans l’anglicanisme par l’intransigeance, le cléricalisme et le dogmatisme d’un certain catholicisme post-tridentin.

Ils prient depuis des siècles dans leur langue maternelle et non pas en latin ; ils ont une piété personnelle façonnée par la Bible, dont les offices anglicans font depuis longtemps la lecture intégrale, comme dans la liturgie réformée par Paul VI ; ils prennent pour référence théologique la pensée des Pères de l’Église, et non la scolastique médiévale ou baroque. Toutes choses que l’Église catholique s’est mis lentement à faire à partir du siècle dernier – au grand dam, comme on sait, de « nos » intégristes. C’est parce que l’Église catholique a retrouvé et revivifié en elle des éléments de la tradition catholique préservés dans l’anglicanisme, mais longtemps oubliés dans le catholicisme romain, que ces anglicans peuvent désormais « franchir le Tibre ». Loin d’être, par conséquent, des « traditionalistes », ils sont les meilleurs héritiers de l’immense précurseur de Vatican II que fut le cardinal Newman.

Demain, je tâcherai d’expliquer un peu d’où viennent ces anglicans auxquels Rome souhaite ouvrir la porte, et d’explorer l’histoire fascinante de l’anglicanisme en général, qui se voit lui-même, depuis fort longtemps, comme un pont entre l’Église catholique et les communautés issues de la Réforme.