IntoTheWild

Tandis que mon encyclopédie anglicane repose un peu, avant sa publication « à la découpe », selon l’aimable suggestion d’Irénée (qui, comme son nom l’indique, possède l’art du compromis pragmatique), je saisis au vol la suggestion d’un autre lecteur, qui n’a pas partagé l’enthousiasme des spectateurs du film Into the Wild. Ayant occupé mon 11-novembre à gambader dans les premières neiges qui couvraient le massif du Pilat (qui court entre Saint Étienne et le Rhône), je me sens dans une humeur propice pour revenir sur ce film marquant. Je l’ai trouvé exemplaire de la façon dont le grand cinéma américain parvient, de temps à autre, à cristalliser les inquiétudes spirituelles et morales d’une époque.

L’histoire est, je le suppose, déjà connue. C’est celle, authentique, d’un jeune homme doué et sportif qui décide de laisser tomber un avenir prometteur, après de brillantes études, pour partir seul vers le Nord, en Alaska, pour vivre « en pleine nature » (into the wild). Il abandonne sans prévenir une famille qui présente les apparences d’un « rêve américain » réalisé, en réalité déchirée par la mésentente des parents et rongée bien plus sournoisement par le matérialisme. Dans sa longue route qui se révèle très vite une quête intérieure, il croise toutes sortes de personnages que sa sympathie naturelle, sa sagesse précoce, lui attachent presque immédiatement. Tous, d’ailleurs, vivant plus ou moins en marge, en tous cas en marge de la civilisation urbaine : une équipe de rudes céréaliers exploitant d’immenses champs de blé, une communauté qui fait perdurer le rêve hippie en plein désert, un vieil homme qui a perdu toute sa famille. À chaque fois, pourtant, Chris McCandless quitte ses nouveaux amis et poursuit sa route, jusqu’à se retrouver enfin into the wild : occupé à vivre et, bientôt, à survivre, dans une nature sauvage et de plus en plus hostile.

Je ne m’appesantis pas sur éléments formels qui contribuent à faire de Into the Wild un film talentueux : l’interprétation des acteurs, à commencer par Emile Hirsh, qui est formidable ; le montage du film, où le recours au flash back ne paraît jamais gratuit, mais suggère la façon dont les derniers mois de Chris McCandless en Alaska lui permettent de récapituler son entière existence et, progressivement, de se la réapproprier, après son rejet initial digne de l’enfant prodigue ; la musique, la photographie (superbe, mais où le réalisateur, Sean Penn, a évité l’écueil de longs plans destinés à nous convaincre des beautés de la nature sauvage).

Il me semble en revanche que le sens de la quête spirituelle du personnage mérite qu’on s’y arrête. Il se peut qu’une partie du public ait été frappée par l’idée d’une fuite de la civilisation, et de la réconciliation avec soi-même que le personnage atteindrait au prix de son immersion dans la nature. Il se peut qu’on ait vu dans Into the Wild une espèce de Grand Bleu américain, porteur d’un message « spirituel » vaguement New Age. Pourtant, le sens du film me paraît en définitive exactement opposé. N’en retenir que la fuite du monde moderne et « l’ode à la liberté », c’est en rester à l’inspiration primitive du personnage, et méconnaître la réalité de son évolution intérieure, scellée par l’espèce de révélation finale.

Deux scènes me semblent, à cet égard, décisives. La première est celle de la conversation « au sommet » entre Chris et le vieil homme solitaire dont il est devenu ami, et qui lui a appris à travailler le cuir. Chris va bientôt repartir, toujours à la poursuite de son rêve de nature. La place de cet épisode dans la succession chronologique des événements n’est pas très claire (en tous cas, dans mon souvenir). Il ne s’agit pas forcément de la dernière rencontre faite par Chris avant l’ultime étape, qui le voit s’enfoncer seul dans un paysage enneigé et découvrir le vieil autobus abandonné (« Magic Bus ») qui lui servira de refuge. Mais la conversation avec le vieil homme est, dans le montage, le dernier flash back avant la longue et terrible séquence finale. C’est celle dans le souvenir revient en dernier à Chris, et le guide vers l’illumination qui coïncide avec sa mort.

Into The Wild - MountainsLes deux amis ont gravi un sommet pierreux, et sont assis sous le ciel. Des nuages masquent un moment le soleil, et le vieil homme, dont on sent qu’il a préparé cette conversation, parle cœur à cœur avec le jeune homme. Le début est hésitant, plein de retenue et de délicatesse. « Tu vas me manquer quand tu partiras », dit le vieil homme. « Tu vas me manquer aussi, répond Chris. Mais tu as tort de penser que la joie de la vie vient principalement des relations humaines. La place de Dieu, c’est tout autour de nous, dans tout ce dont nous faisons l’expérience… Les gens doivent seulement changer leur manière de regarder toutes ces choses… » Ces propos du jeune homme ne sont pas ridicules. Il parle avec toute la sagesse qu’il a déjà apprise, à la rude école du « vagabondage » qui est l’éthique qui le guide depuis son départ brutal. Mais ces propos expriment aussi le cœur de la sensibilité spirituelle dont notre époque connaît la fascination : fausseté corruptrice de la civilisation moderne, du confort et de la sécurité ; « Dieu est partout », « changer son regard sur les choses ». La société est corrompue, mais la nature, elle, comporte encore des espaces inviolés où l’homme peut atteindre une forme de communion avec l’harmonie originelle. Et en définitive, sans doute, le primat de l’expérience intérieure, comprise comme contact intime avec la réalité – qu’il s’agisse de la nature ou de Dieu. La religion américaine, au fond, celle de William James et de son idée de « l’expérience religieuse ».

On ne sait pas si le vieil homme comprend ces paroles, qu’il écoute avec attention. En tous cas, il n’y répond pas directement. Il avait quelque chose à dire, et il le dit maintenant. Il sait, par les bribes de confidence qu’il a reçues, que son ami a fui sa famille, qu’il en veut à ses parents, qu’il les méprise au fond pour leurs lâchetés et leurs petitesses de caractère ; il sait que son ami se méfie également de l’Église, mais qu’il reconnaît qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux, qu’il appelle « Dieu ». Et il a ceci à lui dire : « Quand tu pardonnes, tu aimes. Et quand tu aimes, la lumière de Dieu brille sur toi ». À ce moment, le soleil sort des nuages, et sa lumière se répand sur les deux amis assis côte à côte. La coïncidence frappe Chris, qui jure et éclate d’un rire communicatif, entre gêne et admiration. Le message transmis, cette fois, est celui du pardon, donc d’un acte religieux, et non d’une simple « expérience » religieuse.

Pratiquement, le même plan de soleil traversant les nuages revient dans la scène finale, lorsque Chris agonise dans son bus, le visage tourné vers le ciel qu’il entrevoit à travers un hublot. Depuis plusieurs minutes, les plans alternent entre, d’un côté, le vagabond gisant au milieu de nulle part, et des images de ses parents qui l’ont perdu depuis deux ans, qui ont connu toutes les phases de l’inquiétude, de l’angoisse, du désespoir, et peu à peu du retour sur eux-mêmes, de l’abandon – une autre forme de quête, nullement recherchée celle-là, imposée aux parents par la fugue définitive du fils, mais qui étrangement les conduit sur des sentiers parallèles, jusqu’à la découverte de la vérité sur eux-mêmes et leur vie. La séparation entre le fils et ses parents a pris un sens nouveau. Au moment de mourir, la voix de Chris se substitue, en arrière-fond sonore, à celle de sa sœur (jumelle ?) qui jusque là accompagnait le film. On entend, tandis que défile sur l’écran une scène de retour de l’enfant prodigue retrouvant ses parents : « Et si je souriais, et que je courrais dans vos bras ? » Plan du soleil derrière les nuages, aperçu par la fenêtre ouverte dans le toit du bus. « Est-ce que vous verriez ce que je vois maintenant ? » À ce moment les nuages s’effacent, et le soleil brille d’un éclat éblouissant. Un sourire extatique illumine le visage torturé de Chris, et il expire.

Impossible de ne pas comprendre qu’il vient de pardonner enfin, qu’il vient de se réconcilier avec ses parents, qu’il vient de commencer à aimer vraiment, et qu’alors la lumière de Dieu brille sur lui. En quelques minutes, le film vient d’acquérir son véritable sens et sa vraie dimension, qui est au rebours de « l’expérience » que cherchait le garçon en partant de chez lui. C’est le vieil homme qui avait raison. On ne trouve pas le sens de la vie en rompant avec son passé, mais en se réconciliant avec lui ; même s’il faut pour cela commencer par rompre, et aller même au bout de cette rupture, sans rien s’épargner ni rien épargner aux autres. Et le bonheur ne se trouve pas dans la nature, mais dans la relation humaine passée au creuset de l’épreuve.

La leçon est d’autant plus évidente qu’elle est précédée par une autre scène capitale. Après les premiers mois d’une vie de trappeur finalement assez réussie, malgré quelques échecs spectaculaires, le jeune homme est en train de mourir de faim. Le gibier a disparu. Il a tenté de se nourrir de plantes, en s’aidant d’un guide dont il fait l’acquisition juste avant d’entrer dans la solitude (c’est pratiquement, je crois, le premier plan du film – l’achat de ce livre sur la flore sauvage). Les autres livres qui accompagnent la quête intérieure de Chris McCandless sont ceux de Jack London, et Docteur Jivago, où il lit a haute voix cette phrase : « appeler chaque chose par son vrai nom ». Là encore, la scène est à double sens. On voit d’abord celui que lui donne Chris : connaître le vrai nom des plantes, repérer celles qui sont comestibles, c’est l’image de la réconciliation recherchée avec la nature, qu’il prend pour naturellement amie de l’homme. Le rêve écologiste pris au sérieux. Seulement Chris se trompe et, au lieu d’une plante comestible, il ingère une espèce vénéneuse, dont son guide lui apprend rapidement les effets : starvation and death.

into-the-wild-happinessSur une page d’un de ses livres, il consigne sa dernière découverte : « Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé » (HAPPINESS ONLY REAL WHEN SHARED, il écrit en capitales les phrases importantes…). On peut dire que c’est une banalité : mais cela cesse d’en être une lorsqu’elle est conquise au prix des souffrances indicibles de l’agonie.

Depuis qu’il était parti, Chris avait abandonné son vrai nom. Il se présente toujours, lors des rencontres qu’il fait sur sa route, comme « Alexander Supertramp », Alexandre le vagabond (le super-vagabond, si l’on veut ; non, ce n’est pas au group de rock qu’il pense, visiblement).

Il sait que la mort approche inéluctablement, et il use ses dernières forces pour laisser un message derrière lui, sur un panneau : « J’ai eu une vie heureuse et je remercie le Seigneur. Au revoir et que Dieu vous bénisse tous ! ». Je signale que « J’ai eu une vie heureuse », ce furent aussi les derniers mots, combien paradoxaux en apparence, du philosophe Ludwig Wittgenstein. L’important n’est pas là, cependant, mais dans le mouvement de la caméra au long de cette scène. On aperçoit en effet le bois gravé par le garçon a son arrivée dans le bus : « …INTO THE WILD ». Et c’est signé : « Alexander Supertramp. May 1992 ». Sa voix, en off, reprend les mots de Docteur Jivago : « Appeler chaque chose par son vrai nom. Par son vrai nom. » Et la caméra montre alors la signature en bas de l’inscription d’adieu, en dessous de « Good bye and may God bless you all ! » : « Christopher Johnson McCandless ».

La scène suivante est celle qui s’achève par la mort de Chris, que j’ai déjà racontée. Le sens, cette fois encore, est parfaitement clair : il vient de recouvrer « son vrai nom », le sien, celui qui lui ont donné ses parents : son prénom, par lequel ils l’appellent dans leur recherche désespérée, par lequel ils le nomment dans les prières qu’on les voit commencer à faire après avoir épuisé les recours humains pour retrouver leur fils. Et le nom de famille complet, qui établit le lien entre les générations. Réconciliation avec le passé, avec lui-même et avec les siens, juste avant le pardon final et la lumière définitive.

Into the Wild est le contraire d’une fable écologique ou d’un éloge de la spiritualité new age. C’est le récit d’une ascension spirituelle qui, pour être apparemment conduite dans la solitude absolue, aboutit au retour intérieur dans la famille humaine. Si Chris McCandless a fui, en apparence, la civilisation du confort, il a emporté avec lui le souvenir intégral de sa vie passée, qui défile tout au long du film, et il a emporté avec lui des livres décisifs qui sont, à leur façon, la quintessence de la civilisation. Ce n’est pas assez de dire qu’à la fin, il a « changé sa manière de regarder » : l’acmé dramatique du film, l’« immontrable » que le talent de Sean Penn réussit pourtant à montrer, c’est le changement du cœur opéré dans le pardon, qui refait tous les liens.

into the wild2Voilà du moins comment j’ai vu ce film. Je ne crois pas qu’il s’agisse seulement d’une « interprétation », même si je conçois que d’autres aient été séduits par d’autres aspects du spectacle, ou qu’ils aient été agacés par le message superficiel de dénonciation du confort et du mensonge de la réussite occidentale. Même la lecture qui consisterait à dire qu’on ne peut jamais entièrement quitter la civilisation, que celle-ci continue d’accompagner ceux mêmes qui veulent le plus intensément rompre avec elle, cette lecture me semblerait trop courte. Into the Wild parle d’épreuves et de découvertes spirituelles imprévisibles, dont la moindre n’est pas que « l’homme n’est pas fait pour vivre seul », – que son lieu n’est pas la « pleine nature », mais la société des hommes, où le bonheur peut seul être « partagé » et, par là, devenir « réel ». Le film parle aussi de tout ce que connaissent intimement les gens d’aujourd’hui : les ruptures, les disputes, les désillusions de l’amour et de la réussite sociale. Par dessus tout, le film suggère qu’il n’y a pas moins d’illusion dans les remèdes qu’on présente parfois comme la solution au mal contemporain. La « spiritualité sans peine » et le rousseauisme sans mal. Le fait qu’Into the Wild ne soit pas une fable, mais suive pas à pas le journal de bord tenu par Chris McCandless suffit à authentifier ces leçons du sceau d’une expérience à bien des égards exemplaire.