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La cathédrale de Cantorbéry, foyer historique de l'anglicanisme.

Maintenant que la constitution apostolique Anglicanorum cœtibus a été publiée par le Saint-Siège, rien n’est vraiment digne de l’attention du public que ces « groupes anglicans » dont on vient de reconnaître la mention en latin. Il faut, c’est le cas de le dire, se faire une religion. Piger ce qu’est un « ordinariat personnel », et pourquoi l’unité des chrétiens vient de faire son pas le plus important, peut-être, depuis les lendemains du concile Vatican II ; savoir distinguer au premier coup d’œil un anglican d’un luthérien, un anglican catholique d’un anglican évangélique, un épiscopalien écossais d’un presbytérien ; situer Henry VIII, Léon XIII, le quadrilatère de Lambeth et les Trente-neuf Articles, sans se tromper dans les aditions ni les soustractions ; estimer à sa juste valeur le Book of Common Prayer et en reconnaître la trace dans le Book of Divine Worship ; fréquenter Cranmer, Newman, George Herbert, Barbara Harris et Gene Robinson, Rowan Williams et George Carey, s’apprêter à croiser Newton et Darwin. Il s’agit, mes amis, de l’unité de l’Église une, sainte, catholique et apostolique, que confessent – je m’empresse de le signaler pour dissiper un impensable soupçon de parti-pris – aussi bien les orthodoxes et les anglicans que les catholiques romains dont je suis. Il s’agit donc de la gloire de Dieu et du salut des âmes : ce n’est pas le moment de craindre sa peine.

La structure mise en place par Rome a pour but de permettre aux anglicans de s’intégrer à l’Église catholique tout en préservant leur identité particulière. Elle a été saluée avec enthousiasme par ceux qui se sentent au premier chef concernés par ce geste, mais également accueillie avec réserve par quelques professionnels du soupçon. La lecture de leur prose, qui n’est nullement indispensable à l’intelligence de l’événement, fait irrésistiblement naître l’impression qu’à leurs yeux, toute initiative de l’actuel occupant du Siège de Pierre ne peut être qu’un pas en arrière. Le moins qu’on puisse dire est que c’est une question de repère : il n’est pas établi, par exemple, que s’éloigner des préconisations d’un Hans Küng en matière d’œcuménisme constitue ipso facto une reculade. Sous bénéfice d’inventaire, je perçois à ce jour au moins trois nouveautés remarquables, dans l’événement œcuménique que représente Anglicanorum cœtibus :

  • Premièrement, l’annonce en fut donnée, à Londres, par le chef de file des anglicans, l’archevêque de Cantorbéry, conjointement avec l’archevêque catholique de Westminster. À ma connaissance, et l’avis des experts étant pris, c’est la première fois qu’un dignitaire non catholique prend part à la publication d’un document du Saint Siège. Benoît XVI doit d’ailleurs recevoir tout bientôt le même archevêque de Cantorbéry, avec lequel existent depuis longtemps des liens de confiance et d’amitié. Le Dr Rowan Williams sait d’expérience combien le pape est désireux d’aider la Communion anglicane à préserver son unité : il l’a montré en envoyant, à la dernière conférence de Lambeth, en 2008, la plus importante délégation catholique jamais rassemblée pour une telle occasion.
  • Deuxièmement, et le trait est cette fois moins circonstanciel, la structure créée par le Saint Siège a pour vocation explicite de permettre aux anglicans devenant catholiques de conserver, dans toute la mesure compatible avec la pleine appartenance à l’Église catholique, leur patrimoine anglican. C’est une mesure sans précédent, car elle revient à reconnaître officiellement la valeur intrinsèque de développements liturgiques et spirituels postérieurs à la rupture de l’Église d’Angleterre avec Rome. L’Église « canonise » en quelque façon l’inspiration de réformateurs, ce qui revient à affirmer, non pas du bout des lèvres mais en en tirant des conséquences pratiques, qu’il y avait réellement quelque chose d’authentiquement « catholique » dans leurs innovations. Pour la première fois, en devenant « romains », des anglicans ne seront pas contraints de devenir entièrement « latins ». Je vois mal, de ce point de vue, comment l’on pourrait tourner plus franchement le dos à la conception post-tridentine de l’unité – celle du pur et simple retour des brebis égarées, avec abjuration des erreurs et effacement de toute l’histoire écoulée depuis la funeste rupture.
  • Troisièmement – et cela ne me semble pas avoir été souvent souligné – l’initiative romaine rend un éminent service à l’œcuménisme en œuvrant très directement en faveur de l’unité de l’Église. Une vision superficielle de l’œcuménisme, en effet, ne retient en général que l’idée d’une réconciliation des trois grandes formes de chrétienté, la catholique, l’orthodoxe et la protestante. C’est négliger le fait que, tandis que se poursuit, parfois laborieusement, le dialogue entre les trois groupes, l’émiettement se poursuit. Cela s’observe très notablement dans le monde protestant en général, dont la tendance à la fragmentation est assez proverbiale. Cela s’observe spécifiquement dans le monde anglican où, comme je vais le rappeler plus en détail, des groupes plus ou moins nombreux n’ont cessé, depuis trente ans, de rompre avec le Siège de Cantorbéry. Or cet éparpillement nuit gravement à l’œcuménisme, par le simple fait d’augmenter la désunion entre chrétiens. Il est de l’intérêt suprême de l’Église d’éviter de nouveaux schismes pendant qu’elle travaille à résorber les anciens… De ce point de vue, Benoît XVI vient d’aller aussi loin que possible pour faire revenir « quelque part » des anglicans qui flottent dans une sorte de vide ecclésial, ni franchement à Cantorbéry, ni entièrement à Rome. Un schisme interne à l’anglicanisme est en passe d’être résolu. Sans tomber dans un triomphalisme de mauvais aloi, on a envie de souscrire sur ce point à la déclaration enthousiaste d’un des porte-parole d’un groupe anglican : « Ce que Rome a fait, c’est d’offrir exactement ce que l’Église d’Angleterre a refusé » – une place de plein droit dans l’Église visible.

Voilà pourquoi, entre autres, il vaut la peine de s’intéresser de près à l’anglicanisme, à sa longue, riche et souvent magnifique histoire, à ses drames et à ses crises, aussi. J’entreprends aujourd’hui de publier, en tranches plus ou moins consistantes, les fruits de mes petites investigations personnelles. Du monde anglican, je n’avais fréquenté de façon un peu assidue que trois auteurs : le poète George Herbert, prêtre de paroisse honoré comme saint dans l’Église d’Angleterre ; John Henry Newman, une des figures du Mouvement d’Oxford, au XIXe siècle, qui avait fini par rejoindre l’Église catholique ; et P. D. James, auteur de romans policiers dont les intrigues respirent le raffinement moral et spirituel propre aux presbytères de la campagne anglaise. Il m’est apparu assez vite que ces trois références, admirables chacune à leur manière quoique de valeur théologique inégale, étaient fort insuffisantes pour espérer comprendre un tant soit peu l’anglicanisme. Un peu plus instruit désormais, je vais tâcher de présenter un tableau moins incomplet, et donc forcément plus compliqué : qu’il s’agisse de cricket, de la confection du thé, du système métrique ou de la Chambre des Lords, rien de ce qui vient d’Angleterre n’est vraiment simple, de toutes façons. Aussi ne saurais-je trop recommander au lecteur de se munir à l’instant d’un scaphandre et de quelques bouteilles d’oxygène. À tout le moins, de se préparer une bonne théière ou de bourrer une pipe. J’ai l’intention de broder menu.

La Communion anglicane, premier contact

Or donc, au début de son histoire, l’anglicanisme s’appelait seulement l’Église d’Angleterre : c’était l’Église présente en Grande-Bretagne au moins depuis le VIe siècle, mais séparée de Rome au XVIe siècle. Avec la colonisation britannique, l’anglicanisme se répandit dans le reste du monde, s’implantant partout où l’influence anglaise devenait prépondérante, à commencer par l’Amérique du Nord. Les paroisses ainsi créées dépendaient toutes, à l’origine, de l’Église d’Angleterre. Elles prirent ensuite leur autonomie, en se rassemblant au sein d’Églises anglicanes locales, divisées en diocèses, organisées sur une base nationale. Chaque diocèse a à sa tête un évêque, les diocèses sont éventuellement regroupés en provinces, et il y a un primat, élu parmi les évêques diocésains, pour chaque province anglicane (l’Église anglicane d’Irlande, de Nigéria, d’Australie, etc.).

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Le Dr Rowan Williams, archevêque de Cantorbéry, primat de toutes les Angleterres

Le résultat est ce qui s’appelle aujourd’hui la Communion anglicane : non pas, sur le modèle de l’Église romaine, une Église universelle organisée en Églises particulières soumises à l’autorité centrale du pape, mais un rassemblement d’Églises unies entre elles de façon « horizontale », selon un modèle qui ressemble davantage à l’orthodoxie. Le « foyer d’unité » de la Communion anglicane est le siège archiépiscopal de Cantorbéry, actuellement occupé par le Dr Rowan Williams. Une Église fait partie de la Communion anglicane lorsqu’elle se déclare unie au Siège de Cantorbéry. Ce dernier, cependant, ne jouit d’aucune autorité de type magistériel, comme c’est le cas du Siège romain dans l’Église catholique. Sa primauté est d’honneur, analogue à celle des patriarcats orientaux. L’archevêque de Cantorbéry est primus inter pares, premier parmi ses égaux, les autres évêques de la Communion anglicane. Il a une certaine autorité spirituelle, au sens où on est censé l’écouter et prendre au sérieux ses recommandations, mais aucun pouvoir de juridiction sur les autres Églises de la Communion. Chacune d’entre elles dispose, de ce fait, d’une grande autonomie – ce qui, on le verra, n’est pas sans rapport avec les fortes tensions que connaît aujourd’hui la Communion.

Outre l’archevêque de Cantorbéry, la Communion anglicane s’est dotée plus récemment d’autres organes pour servir son unité. Le plus connu est la Conférence de Lambeth, qui réunit tous les dix ans l’ensemble des évêques de la Communion anglicane. Cette réunion s’est tenue pour la première fois en 1867, au siège de la résidence londonienne de l’archevêque de Cantorbéry (Lambeth, donc). Elle peut être réunie ailleurs : la dernière, par exemple, s’est réunie en 2008 à l’Université du Kent. La Conférence de Lambeth n’est pas un concile, bien qu’elle rassemble les évêques anglicans du monde entier. Elle ne revendique en effet, elle non plus, aucune autorité doctrinale. Elle peut adopter des résolutions ou des recommandations, qui cependant ne s’imposent pas de façon obligatoire aux diverses Églises de la Communion. Ce qui n’est pas non plus sans rapport avec les tensions actuelles.

Il existe également un Conseil consultatif anglican, qui réunit tous les trois ou quatre ans des délégués (clergé et laïcs) de chaque province. Les primats des 38 provinces sont également convoqués régulièrement par l’archevêque de Cantorbéry, pour prier et travailler aux questions intéressant l’ensemble de la Communion.

Lorsqu’on est de culture catholique, ce genre d’exposé qui ressemble à un commentaire d’organigramme peut faire piaffer d’impatience : au fait !, au fait ! on veut savoir ce que croient les anglicans, c’est ça qui compte. Les luthériens, c’est la justification par la foi et sola Scriptura ; les orthodoxes, ce sont ceux qui refusent le filioque : les anglicans, c’est quoi leur jingle ? Ah, ces catholiques, toujours à chercher des idées claires (pas forcément fausses pour autant mais, en l’occurrence, assez fausses quand même)… Désolé : pour les anglicans, il faut commencer par l’organigramme. Car, en tous cas aujourd’hui, la Communion anglicane se définit davantage par sa nature relationnelle que par une unité doctrinale. Il faut se faire à l’idée, quitte à aborder ensuite les questions de Credo et les Trente-neuf Articles : si l’on ne consent pas à ce dépaysement minimal, on ne fait pas un pas sur la route du véritable œcuménisme. Je poursuis donc.

Anglicans de tous les pays…

La Communion anglicane rassemble aujourd’hui près de 80 millions d’Anglicans. C’est, à ce titre, la troisième « communauté » chrétienne du monde, après l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Les fidèles anglicans sont regroupés au sein de 44 Églises autonomes. Une Église constitue généralement une province, mais il y a aussi quelques Églises qui ne sont pas des provinces (mais des « Églises unies »), – et quelques provinces qui ne sont pas des Églises – mais relèvent  directement de la juridiction de l’archevêque de Cantorbéry, comme c’est le cas par exemple des Malouines (qui furent naguère l’objet de l’attention pastorale du « suprême gouverneur » de l’Église d’Angleterre, Sa Majesté la Reine Elizabeth).

L’Église d’Angleterre reste théoriquement la plus nombreuse de la Communion anglicane, avec 26 millions de fidèles. Seul un million d’entre eux, cependant, sont pratiquants réguliers : ce qui autorise l’Église anglicane du Nigéria à se revendiquer comme la première en nombre, avec 20 millions de fidèles, suivie par celle d’Ouganda (10 millions). Ces deux Églises sont aujourd’hui aux avant-postes d’une rébellion interne, on y reviendra.

Dans certains pays, l’anglicanisme a pris le nom d’Église épiscopalienne. Ce fut d’abord le cas de l’Église anglicane d’Écosse, lorsqu’elle dut se définir par rapport à l’Église « presbytérienne » qui, sous l’influence calviniste, s’était séparée du Siège de Cantorbéry et avait renoncé à l’organisation hiérarchique traditionnelle de l’Église. Quand on parle aujourd’hui d’Église épiscopalienne, cependant, on pense surtout à l’Église anglicane des États-Unis. Elle prit ce nom au moment de l’Indépendance, en devenant elle aussi autonome par rapport à l’Église d’Angleterre.

Avec l’Église anglicane du Canada, l’Église épiscopalienne est celle dont les innovations successives (principalement l’ordination de femmes au sacerdoce, puis à l’épiscopat, et la consécration épiscopale d’un prêtre vivant en couple homosexuel) sèment la discorde au sein de la Communion anglicane. Les épiscopaliens américains sont un peu plus de deux millions – loin derrière les catholiques (environ 60 millions) et les baptistes (16 millions).

Pause théologique : ecclésiologie succincte de l’anglicanisme

Alors qu’un catholique tend assez spontanément à raisonner en termes d’Églises au sens global (l’Église catholique, l’Église orthodoxe, etc.), les anglicans se représentent plutôt l’ensemble de la chrétienté comme répartie en Églises locales. Typiquement, une Église locale est un diocèse, qui a à sa tête un évêque. Les « provinces » sont des structures administratives qui n’ont pas, théologiquement, la même consistance qu’un diocèse : ce sont des structures « de droit humain » et non, comme les diocèses, « de droit divin », c’est-à-dire découlant de la constitution voulue par le Christ pour l’Église.

Chaque évêque est un « successeur d’Apôtre », c’est-à-dire qu’il a reçu la consécration épiscopale d’autres évêques, eux-mêmes consacrés, etc., jusqu’à ce qu’on remonte à l’un des Douze. Du point de vue anglican, les Églises locales sont actuellement réparties en « familles » (ce n’est pas un mot technique) : il y a la famille catholique, qui rassemble les Églises locales qui se reconnaissent soumises au pape ; la famille orthodoxe, constituée d’Églises autocéphales spirituellement unies à différents patriarcats (Constantinople, Moscou, etc.) ; la famille anglicane, constituée elle aussi d’Églises autocéphales, spirituellement unies au Siège de Cantorbéry.

L’anglicanisme se voit donc comme une partie de l’Église universelle, celle dont le Credo du concile de Nicée dit qu’elle est « une, sainte, catholique et apostolique ». Cette Église universelle est actuellement divisée en raison de différends doctrinaux plus ou moins importants. Sur ce point, l’anglicanisme se distingue aussi bien de l’Église catholique que de l’Église orthodoxe, qui tendent à se considérer chacune comme « l’Église » tout court (une, sainte, catholique et apostolique), dont se sont détachés des fragments au cours de l’histoire. Il faudrait développer ce point pour introduire certaines nuances importantes, décisives lorsqu’on aborde la question de l’œcuménisme – mais ce n’est pas indispensable pour l’instant.

Deux points méritent en revanche d’être signalés. Pour ce qui est de l’autorité, c’est-à-dire essentiellement de la responsabilité de veiller sur l’intégrité et la transmission du contenu de la foi, les anglicans tendent à adopter la conception orthodoxe : l’autorité repose à leurs yeux dans le « collège épiscopal », c’est-à-dire dans l’ensemble des évêques pris collectivement. On appelle cette conception le « conciliarisme », car lorsqu’il faut définir une question de foi, par exemple pour prendre position contre une hérésie, les évêques se réunissent en concile, et la foi chrétienne enseigne que cette réunion jouit de l’assistance de l’Esprit Saint pour se prononcer de façon infaillible. Pour les catholiques, à cette autorité des conciles s’ajoute celle, toute particulière, du pape (évêque de Rome), qui bénéficie d’une assistance divine pour se prononcer, pour ainsi dire, en dernier ressort. Ce qui est évidemment très utile lorsque les évêques n’arrivent pas à se mettre d’accord entre eux, mais qui constitue, comme on sait, un point de désaccord important entre les catholiques et les autres chrétiens.

Je ne sais pas s’il y a eu par le passé des « conciles » anglicans ; il est clair en revanche qu’aujourd’hui cette simple idée d’une « autorité » doctrinale du corps épiscopal est assez affaiblie chez les anglicans. Traditionnellement, la foi anglicane s’exprimait dans les « Trente-neuf Articles de religion », adoptés en 1563 par l’Église d’Angleterre pour se définir à la fois par rapport au catholicisme et au puritanisme naissant. Ces Trente-neuf Articles, dont je reparlerai, incorporent la référence aux Crédos de l’Église ancienne (notamment celui de Nicée), d’importants éléments de la Confession d’Augsbourg (filiation luthérienne, donc), plusieurs aspects de doctrine purement catholique et des articles organisationnels définissant le statut de l’anglicanisme comme « Église établie » en Angleterre. Dans le contexte de l’expansion de l’anglicanisme hors de Grande-Bretagne, la substance doctrinale des Trente-neuf articles fut condensée, à la fin du XIXe siècle, dans le « quadrilatère de Lambeth » (plus exactement, de « Chicago-Lambeth », à l’usage de ce qui devenait la Communion anglicane.

Bon bougre, je résume le quadrilatère pour les férus de doctrine, et parce que, tout de même, c’est utile d’esquisser la figure historique de l’anglicanisme :

1) la Sainte Écriture contient tout ce qui est nécessaire au salut (on reconnaît le principe Sola scriptura) ;

2) Le Symbole de Nicée et celui des Apôtres sont des expressions suffisantes et autorisées de la foi chrétienne ;

3) les sacrements institués par le Christ sont le baptême et l’eucharistie (on peut en reconnaître davantage et rester anglican, mais ces deux-là sont, à l’époque, le minimum exigé) ;

4) l’épiscopat historique, c’est-à-dire l’idée que les évêques sont bel et bien successeurs des Apôtres (contre la doctrine protestante de l’unicité absolue des temps apostoliques, qui exclut que les évêques soient proprement héritiers de l’autorité des Apôtres).

De nos jours cependant, aucune de ces synthèses, même réduites à quatre articles, ne fait vraiment l’unanimité dans l’anglicanisme. De fait, la Communion est engagée depuis des années dans un work in progress, dont le but initial était de parvenir à un exposé commun, mais qui débat encore de la question préalable de savoir s’il convient ou non que la Communion se dote d’un tel exposé (cela s’appelle le Rapport de Windsor). Les orthodoxes ont sur ce point une position plus ferme, car pour le moins ils sont unanimes à reconnaître l’autorité des premiers grands conciles de l’histoire de l’Église.

Le second point à noter est qu’aux yeux de l’Église catholique, l’anglicanisme n’est pas du tout dans la même situation ecclésiologique que l’orthodoxie. Cette dernière bénéficie en effet de la « succession apostolique », c’est-à-dire qu’il y a une continuité sans rupture entre les Apôtres et les évêques orthodoxes. En revanche, cette continuité a été rompue dans l’anglicanisme en raison de changements substantiels dans le rite de la consécration épiscopale anglicane. La question, examinée à diverse reprise au long des siècles, fut remise en chantier au XIXe siècle, et tranchée définitivement dans l’Église par la bulle Apostolicae curae du pape Léon XIII (1896). Pour l’Église catholique, les évêques anglicans sont donc seulement des « évêques » (leur ordination n’est pas valide), et les diverses Églises anglicanes sont seulement des « communautés ecclésiales », auxquelles manquent la structure de base qui définit une Église (des fidèles laïcs et un clergé sous la juridiction d’un évêque validement ordonné). De leur côté, les anglicans estiment évidemment bénéficier de la succession apostolique.

Ce point de la succession apostolique et, plus généralement, de l’invalidité, au jugement de l’Église catholique, des ordres sacrés anglicans, explique pourquoi un « prêtre » ou un « évêque » anglican qui devient catholique et veut continuer d’exercer un ministère doit recevoir l’ordination : doctrine que vient de ratifier la Constitution apostolique Anglicanorum cœtibus.

L’anglicanisme hors de la Communion anglicane

La Communion anglicane est numériquement la plus importante réalité institutionnelle de l’anglicanisme mondial. Il faut cependant compléter le tableau en mentionnant deux autres types de groupes. Il existe, d’une part, des Églises en « pleine communion » avec le Siège de Cantorbéry, mais qui ne relèvent pas de la tradition anglicane : c’est le cas, principalement, des Vieux-Catholiques, un groupe qui s’est séparé de l’Église catholique en refusant le dogme de l’infaillibilité pontificale proclamé en 1870, et qui s’est rattaché à la Communion anglicane en 1931. Le fait n’est pas purement anecdotique car des évêques vieux-catholiques ont consacré par la suite des évêques anglicans, ce qui rétablit peut-être pour ceux-ci une forme de succession apostolique (la question, à ma connaissance, n’est pas tranchée).

D’autre part, il existe des groupes de tradition, de « culture » anglicane, mais qui ne sont pas en communion avec Cantorbéry. Tel est le cas de ce groupe dont il est beaucoup question ces temps-ci, la Traditional Anglican Communion (TAC). Ce groupe, qui revendique 400 000 fidèles, répartis en une trentaine de diocèses (principalement situés dans l’hémisphère sud), s’est constitué en 1991, en dehors de la Communion anglicane, suite à l’acceptation par celle-ci de l’accès des femmes aux ordres sacrés.

La TAC n’est cependant que le plus voyant de ces groupes séparés de la Communion anglicane. Une grosse centaine de communautés se revendiquant de l’anglicanisme existe de par le monde. Elles sont parfois réduites aux dimensions d’une petite paroisse, rassemblant quelques dignes vieilles dames autour d’un ministre, qui peut être aussi bien un pasteur formé à la théologie par Internet qu’un prêtre en rupture de ban. Parcourir la liste de ces « Églises » qui ne sont pas en « pleine communion » avec l’archevêque de Cantorbéry donne une petite idée de la variété des identités anglicanes : « Église protestante épiscopale traditionnelle », « Serviteurs du bon Berger », « Communion anglicane orthodoxe », « Église œcuménique anglicane catholique », « Communion anglicane catholique », etc. Leur nom permet parfois d’identifier leur spécificité : certaines se sont constituées par refus des innovations, d’autres au contraire parce qu’elles trouvaient que les Anglicans restaient trop conservateurs ; certaines se revendiquent de la tradition « anglo-catholique » (c’est le cas de la TAC), d’autre de la tradition « évangélique » (plus proche de la Réforme que du catholicisme). Et bien d’autres nuances encore.

Aux origines de la crise actuelle

Dans les années 1960, au lendemain du Concile Vatican II, l’espoir œcuménique d’une réunion entre l’anglicanisme et l’Église catholique était à son comble. Une rencontre historique entre le pape Paul VI et l’archevêque de Cantorbéry, George Carey Michael Ramsey, semblait marquer l’aboutissement d’un rapprochement entamé au siècle précédent, dans le sillage du Mouvement d’Oxford et des importantes « conversations de Malines » tenues dans les années 1920, entre prélats et théologiens anglicans et catholiques. On mit en place une instance officielle de dialogue entre la Communion anglicane et l’Église romaine (Anglican-Roman Catholic International Commission, ARCIC), dont le premier bilan, dit « rapport de Malte » ouvrait de belles perspectives.

En quelques années, cet optimisme vola en éclat, sous l’impact de décisions unilatérales prises au sein de la Communion anglicane. L’Église épiscopalienne, aux États-Unis, en porte largement la responsabilité. Ce n’était pas la première fois, assurément, que l’anglicanisme connaissait la tourmente. Comme tout le christianisme occidental, il avait même traversé depuis un siècle de rudes épreuves : l’essor de la critique biblique (où les scholars anglicans se distinguèrent très tôt), le darwinisme, qui mettait à mal les lectures littérales de la Bible accréditées dans certains milieux de l’Église d’Angleterre sous forte influence protestante ; mais aussi, de façon plus spécifique, les drames du paupérisme qui ravageait particulièrement l’Angleterre, et que l’Église anglicane, qui méritait alors son surnom de « parti conservateur en prière », n’affronta pas d’emblée dans un esprit de progrès social ; et, dans l’Empire britannique, la question de l’esclavage et des droits des autochtones. Pourtant, ces divers épisodes n’eurent jamais sur la Communion anglicane l’impact ravageur des innovations portées, de l’intérieur, par l’Église épiscopalienne.

Les années 1960, en effet, ne furent pas seulement celles de Vatican II… C’est même un des faits les plus troublants de l’histoire religieuse contemporaine, que cette coïncidence presque parfaite de l’aggionarnamento catholique, qui devait relancer l’œcuménisme sur des bases théologiques fermes, et de la révolution des mœurs, qui devait rapidement en paralyser les effets.

Les nouveautés épiscopaliennes ne portaient pas que sur des questions de « mœurs » – elles avaient notamment leur volet liturgique, avec des révisions de plus en plus drastiques du Book of Common prayer qui fournit traditionnellement l’armature de la prière commune anglicane. C’est cependant sur le volet féministe et sur celui des revendications homosexuelles que la crise devait se cristalliser. Le groupage de ces deux volets correspond d’ailleurs uniquement à la perception sociale du phénomène : comme on va le voir, du point de vue théologique et chrétien, il importe au contraire de les distinguer, sous peine de se méprendre gravement sur la crise actuelle. Je commence néanmoins par un récit linéaire des deux séquences d’événements.

Dès les années 1960, donc, l’Église épiscopalienne se mit à discuter sérieusement de la possibilité pour des femmes d’accéder au sacerdoce. Il s’agissait, bien entendu, de mettre fin à une « discrimination » que certains percevaient comme de moins en moins défendable. Du reste, de nombreuses dénominations protestantes américaines avaient déjà commencé à admettre des « ministres » féminins, et leur exemple faisait tâche d’huile en Amérique, où l’épiscopalisme est minoritaire. La discussion gagna évidemment la Conférence de Lambeth de 1968. Les évêques de la Communion anglicane y refusèrent de prendre position sur le fond, arguant qu’aucun argument pour ou contre le sacerdoce des femmes n’était conclusif. En revanche, ils adoptèrent une résolution stipulant que si une Église de la Communion envisageait sérieusement l’ordination de femmes, elle devrait d’abord en référer au Conseil consultatif anglican, l’une des instances de l’unité anglicane.

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Barbara Harris, première femme «évêque» de l'Eglise épiscopalienne

En 1974, passant outre cette résolution, trois évêques épiscopaliens conférèrent irrégulièrement l’ordination à onze femmes. Un an plus tard, l’Église anglicane du Canada emboîte le pas. Le choc est violent au sein de la Communion anglicane, et la désapprobation des initiatives américaines paraît majoritaire. On parle déjà d’éclatement de la Communion, et les débats sont vifs à Lambeth, en 1978. On y insiste sur la nécessité du dialogue et du consensus, tout en réaffirmant le principe de l’autonomie des provinces… Dix ans plus tard (1988), alors que les ordinations de femmes ont commencé à se multiplier, la nouvelle Conférence de Lambeth s’efforce de conjurer le risque, de plus en plus menaçant, des premières consécrations épiscopales. Peine perdue : l’année suivante, une femme est consacrée évêque en Nouvelle-Zélande, une autre, quelques mois plus tard, aux États-Unis.

La Communion anglicane compte aujourd’hui plusieurs dizaines de femmes évêques, et l’une d’elle est même le primat (un nom pourtant difficile à féminiser) de l’Église épiscopalienne. Pendant ce temps, les ordinations de femmes comme prêtres se sont généralisées, y compris dans l’Église d’Angleterre à partir de 1994. Certaines provinces refusent cependant les femmes évêques, comme l’Église du Pays de Galles, une poignée de diocèses épiscopaliens, et plusieurs autres provinces d’Asie et d’Afrique. Il n’y a pas encore de femme évêque en Angleterre, mais le principe y a été accepté officiellement.

Sur l’autre front, celui de l’éthique sexuelle, les événements ont suivi une évolution parallèle. La contraception est considérée comme légitime en certains cas depuis 1930 par la Communion anglicane (ce qui motiva la prise de position adverse du pape Pie XI, la même année). Le consensus sur l’avortement a été rompu depuis les années 1970. Quant à l’homosexualité, le débat très intense au sein de l’Église épiscopalienne la fit passer d’une condamnation des pratiques homosexuelles comme « incompatibles avec l’Écriture », à l’engagement résolu en faveur de l’abolition des discriminations civiles, puis à la reconnaissance de l’homosexualité comme une manière légitime de vivre la sexualité. Depuis 1989, l’Église épiscopalienne procède régulièrement à l’ordination de prêtres homosexuels, hommes ou femmes.

Cependant, c’est en décidant l’ordination d’un évêque vivant en couple homosexuel que cette même Église provoqua, en 2003, une terrible secousse au sein de la Communion. Un moratoire fut alors adopté par les épiscopaliens, et la suspension de toute nouvelle consécration épiscopale similaire ramena dans les esprits un calme précaire. La question fut cependant de nouveau remise en débat l’été dernier lors de la réunion des évêques épiscopaliens. Dans une adresse solennelle, Rowan Williams, l’archevêque de Cantorbéry pressait en ces termes ses confrères américains : « Comme beaucoup d’autres dans la Communion, j’espère et je prie qu’il n’y aura pas dans les jours à venir de décisions qui nous écarterons encore plus les uns des autres ».

Il ne fut pas entendu, et la fin du moratoire fut votée en juillet 2009.

Par ailleurs, un diocèse de l’Église anglicane du Canada a déjà approuvé un rite de bénédiction pour les unions homosexuelles, et les évêques épiscopaliens viennent aussi de leur emboîter le pas en votant à une large majorité une résolution dans ce sens.

Dans le prochain épisode, après cette mise en jambes, nous plongerons pour de bon dans l’actuelle mêlée anglicane.