Lorsque, dans un billet précédent et déjà lointain, j’annonçais une plongée dans l’actuelle « mêlée » anglicane, je n’avais pas mesuré l’ampleur du défi. Parler de « mêlée », comme si l’on avait affaire à un désordre aussi soigneusement réglé, finalement, qu’un match de rugby, c’était bien innocent de ma part. J’ai eu rapidement l’impression que la Communion anglicane, secouée par les querelles autour du sacerdoce féminin et de l’homosexualité, ressemblait davantage à un terrain de sport sur lequel des équipes disparates livrent simultanément des parties de rugby, de cricket et de base-ball. En l’absence d’arbitre, et sans qu’il soit aisé de discerner un autre consensus que celui, assez déroutant, qui conduit toutes ces équipes à demeurer sur le même terrain, et à continuer de prétendre jouer au même jeu.

La perplexité s’accroît encore lorsqu’on prend la mesure de ce phénomène assez typique, me semble-t-il, du christianisme anglo-saxon : la prolifération des structures corporatives qui redoublent les cadres ecclésiastiques habituels, et auxquelles on s’incorpore par une démarche volontaire qui fait souvent penser à l’affiliation à un club, sinon au recrutement dans une entreprise. J’ai parlé la dernière fois de la « Communion anglicane », qui regroupe les diverses « Églises » anglicanes implantées nationalement. C’était fastoche, même si l’on ajoute les provinces, les diocèses, et les « instruments » d’unité de la Communion anglicane que sont l’archevêque de Cantorbéry (celui qui n’est pas un arbitre, mais qui doit tout de même maintenir la cohésion de l’ensemble) ou la Conférence de Lambeth (qui n’est pas un synode, encore moins un concile, mais qui doit tout de même prendre des décisions censées inspirer les diverses provinces).

En effet, dans les remous provoqués par l’ordination des femmes, puis par la consécration épiscopale de Gene Robinson, ont surgi au sein de la Communion des choses comme la FIF UK, l’ACA (à ne pas confondre, surtout, avec l’ACNA, qui hérite de la CANA), la GAFCON et son émanation, la FCA, ou encore la TAC, pour ne citer que les noms les plus importants. Connaître la signification de ces acronymes est rarement suffisant pour s’orienter. Il faut lire des déclarations, des statuts, consulter des sermons. On en vient rapidement à envier la tranquillité d’esprit des commentateurs qui prétendent résumer les conflits de la Communion anglicane en parlant d’une dispute entre « libéraux » et « conservateurs ». Ces labels ne m’ont jamais vraiment convaincus lorsqu’ils sont appliqués au monde chrétien. J’avoue avoir retiré de mon enquête la conviction qu’on ferait bien de les oublier une bonne fois.

On les applique généralement en choisissant arbitrairement quelques questions réputées servir de point de repère. Par exemple : être favorable au sacerdoce des femmes, c’est être « libéral » ; être hostile à la consécration d’un évêque qui vit en couple avec un autre monsieur, c’est être « conservateur ». Il y a apparemment une logique là-dedans. Le sacerdoce des femmes, c’est conforme à l’égalité des sexes, donc c’est libéral. La condamnation des pratiques homosexuelles, c’est une discrimination d’un autre âge, donc c’est conservateur. Soit.

Mais comment est-on censé analyser la situation, lorsqu’il apparaît que, dans le monde anglican, les gros bataillons qui se sont mobilisés contre l’élection d’un évêque homosexuel sont, au mieux, indifférents, et généralement favorables, au sacerdoce féminin ? Sont-ils des libéraux ou des conservateurs ? Sont-ils les plus libéraux parmi les conservateurs, ou les plus conservateurs parmi les libéraux ? Cela devient très vite inextricable. Tel évêque africain favorable aux femmes prêtres déclare que les pratiques homosexuelles sont « une abomination devant Dieu » : on voit mal quel « libéralisme » peut s’accommoder de ce jugement plein de verdeur biblique. Il y a plus de modération, pour le moins, dans les propos de celui qui, hostile tout à la fois aux ordinations féminines et à la légitimation des pratiques homosexuelles, estime que la seconde n’est qu’une conséquence prévisible de la première, et que la seule question importe est, au fond, de savoir si la différence des sexes est quelque chose de profond ou de superficiel.

Je pourrais continuer un certain temps à déployer les contradictions qui pavent, plus densément encore que les bonnes intentions, ce discours convenu. Il est plus urgent, me semble-t-il, d’énoncer tout de suite la conclusion qui s’impose : quand on parle de l’Église, il faut consentir à passer par la case « théologie ». Il faut remonter aux principes des arguments et à la logique qui les sous-tend, au lieu d’en rester à deux ou trois conclusions dont la « correction » sera indexée sur l’air du temps. Or dans l’Église, les arguments qui importent ne sont pas l’expression de préférences ou de dégoûts subjectifs, mais découlent généralement de la manière dont on envisage Dieu, la Bible et l’Église. Toutes réalités qui sont notoirement moins fluctuantes – mais aussi, je le reconnais, moins aisément définissables – que les normes en vigueur dans tel ou tel secteur de la société occidentale.

C’est donc par la théologie qu’il faut en passer. Je m’en excuse par avance, d’autant plus que cela va me conduire à quitter un moment l’atmosphère contemporaine pour remonter quelques siècles en arrière, lorsque commencèrent à se dessiner les lignes structurantes de l’actuelle Communion anglicane. Je sens bien qu’on pourrait me reprocher, non sans raison, de reculer sans cesse devant l’obstacle. « Prendre du recul », c’est hélas la seule méthode que je parvienne à appliquer avec conviction. Je tiens à faire remarquer cependant que cette méthode, suivie avec assez d’obstination, voire avec un entêtement maladif, peut conduire celui qui l’adopte à l’effet désiré : la terre étant à peu près ronde, il a de bonnes chances, en reculant suffisamment longtemps, de finir par se retrouver de l’autre côté de l’obstacle initial. Avec le surcroît d’agrément d’un joli tour du monde.

Bon prince, je résume pourtant déjà les conclusions du périple. En schématisant quelque peu, on peut dire que, dans les affaires qui nous occupent, le monde anglican se divise en deux. Il y a d’un côté des anglicans qui revendiquent de façon prioritaire la part catholique de l’identité anglicane. Pour ceux-là, le sacerdoce doit demeurer une exclusivité masculine et, de ce fait, ce sont ces anglicans qui ont été tentés, à des degrés divers, de prendre le maquis lorsque apparurent les premières femmes prêtres, puis les premières évêques. Il y a d’un autre côté des anglicans qui mettent en avant la part réformée de l’héritage anglican. Pour eux, le sacerdoce des femmes n’est pas forcément un problème. En revanche, ils sont très hostiles à la reconnaissance des couples homosexuels.

Dans les deux cas, du côté de ceux qu’on appelle parfois les « anglo-catholiques », et du côté de ceux qu’on appelle les « évangéliques », les arguments avancés sont de nature théologique. Ils puisent dans des « traditions de pensée » distinctes, mais également fondées dans un fond doctrinal et spirituel ancien. On pourrait dire, là encore en simplifiant un peu, que les premiers mobilisent une théologie de l’Église, là où les seconds ont une théologie de la Sainte Écriture : simplification, car les deux sont évidemment inséparables, qu’il y a autant de Bible chez les anglo-catholiques que chez les évangéliques, autant d’Église chez ceux-ci que chez ceux-là. Simplification utile, cependant, car elle permet de restituer leur cohérence à des positions antagonistes.

J’illustre. Un argument typique des anglo-catholiques, pour justifier leur opposition au sacerdoce des femmes, est que celui-ci est contraire à la pratique constante des Églises d’orient et d’occident, et qu’il dresse un nouvel obstacle à la réunion des anglicans avec ces vénérables Églises. Un argument typique des évangéliques est que, si la Bible ne permet pas de trancher clairement la question du sacerdoce féminin, elle ne laisse aucun doute sur la valeur morale des pratiques homosexuelles.

Ces quelques notations permettent déjà d’éclairer l’actualité la plus immédiate. En Angleterre, au début des années 1990, s’était constitué le groupe Forward in Faith (la FIF, donc, branche UK). C’était au moment où l’Église d’Angleterre s’apprêtait à conférer les ordres sacrés aux premières femmes. Si vous pensez que la FIF a des chances d’être du côté des « anglo-catholiques », vous n’avez pas tort, et ça prouve que j’ai réussi à me faire comprendre. Aussi ne serez-vous pas surpris de lire cette déclaration enthousiaste d’un porte-parole de la FIF UK, réagissant à la toute nouvelle constitution apostolique Anglicanorum cœtibus :

J’avais trouvé que la première annonce venue de Rome [avant la publication du texte de la constitution apostolique, ndlr] était extrêmement généreuse. Aujourd’hui tous les documents qui l’accompagnent ont été publiés et ils sont extrêmement impressionnants. J’ai été horrifié du fait que l’Église d’Angleterre, tout en essayant de nous trouver une place, ait constamment dit que nous ne pouvons pas bénéficier de la juridiction et de l’indépendance que la plupart d’entre nous pensent nécessaires pour pouvoir poursuivre notre pèlerinage chrétien.

Ce que Rome a fait, c’est de nous offrir exactement ce que l’Église d’Angleterre a refusé.

Bref, Mgr John Broadhurst, évêque de Fulham, et président de la FIF UK est plutôt content.

Regardons maintenant ce que pensent ces anglicans que Le Monde décrivait, lorsqu’ils se réunirent à Jérusalem en juin 2008, comme des « rebelles », « conservateurs » et « traditionalistes » : les initiateurs de la Global Anglican Future Conference (GAFCON), qui est à l’origine de la Fellowship of Confessing Anglicans (FCA, Association des anglicans confessants). Après avoir manifesté, en termes bien sentis, leur « gratitude » pour l’offre du pape, les primats de la FCA/GAFCON poursuivent :

[Nous sommes] convaincus que l’anglicanisme a devant lui un brillant avenir, tant que nous demeurons enracinés dans les Saintes Écritures et obéissants à l’appel de notre Seigneur Jésus-Christ de gagner les égarés et de faire des disciples de toutes les nations, en leur enseignant à observer l’Évangile entier. Nous croyons aussi qu’il y a de la place au sein de notre famille anglicane pour tous ceux qui restent fidèles à la « foi naguère délivrée aux saints ». (…) Nous sommes convaincus que ce n’est pas le temps d’abandonner la Communion anglicane.

Autrement dit, la réponse est : « merci, mais non merci ». Dommage, d’ailleurs, car la tendance GAFCON est autrement plus nombreuse que la FIF UK…

Si vous émettez l’hypothèse que les anglicans de la GAFCON relèvent de la mouvance « évangélique », qu’ils revendiquent fièrement l’héritage réformateur de l’Église d’Angleterre, et que, peu affectés par l’ordination des femmes, ils estiment en revanche que la légitimation des pratiques homosexuelles est gravement incompatible avec l’enseignement de la Bible, c’est, derechef, que le monde anglican commence à vous livrer ses secrets.

Quant à savoir d’où viennent les « anglo-catholiques » (je maintiens les guillemets car le terme ne s’applique pas proprement à tous) et d’où sortent les évangéliques, comment ils font pour être anglicans les uns comme les autres, et comment tout ce vaste monde cohabite avec les épiscopaliens, sous la houlette débonnaire de l’archevêque de Cantorbéry, qui n’appartient clairement à aucune de ces tendances… ce sera l’objet du prochain épisode. Je promets qu’il ne se fera pas attendre aussi longtemps que le présent billet – mais je préviens tout de suite que je serai inactif pendant au moins deux jours, à compter de maintenant.