Thomas Cranmer

Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry (1489-1556)

Embarqué depuis des semaines, même si ce n’est qu’à mes heures perdues, dans l’anglicanisme, je n’en finis pas d’élaborer ma petite synthèse personnelle. La maturation est lente et ses produits épisodiques doivent en lasser certains, en décourager d’autres, alors même que, par malchance, mon intérêt pour la question n’en finit pas de croître. Je voudrais commencer le billet d’aujourd’hui en présentant trois excuses complémentaires à cet acharnement.

La première est que je suis en convalescence (rien de grave, merci, et tout va bien), et que pour la première fois de ma vie j’ai reçu un arrêt de travail de 15 jours qui me donne beaucoup de temps pour lire. La deuxième est que, s’agissant d’un sujet qui touche à l’unité de l’Église, je veux essayer, sans renier ma propre appartenance, de m’exprimer d’une façon qui serait acceptable ou du moins compréhensible pour un anglican. C’est parfois laborieux, et le résultat ne peut être entièrement satisfaisant, mais c’est pour cela que je prends tranquillement le temps de m’instruire. La troisième excuse, que je ne découvre que depuis peu, est que l’anglicanisme, de prime abord si exotique et singulier, se révèle finalement un phénomène capital pour réfléchir sur la formation du sens religieux moderne. Lorsqu’on est habitué à raisonner à partir du cas français, beaucoup d’éléments importants échappent, qui se révèlent au contraire lorsqu’on se tourne vers l’Angleterre. Bien plus que la France, et autrement que l’Amérique, c’est elle qui servit en quelque façon de laboratoire.

Le « triple héritage » anglican

L’anglicanisme contemporain se laisse assez commodément décrire comme le fruit d’un triple héritage, catholique, réformé et « libéral » (comme j’ai brocardé l’usage intempérant de ce terme la fois d’avant, je tâcherai de le justifier). On peut se fier, pour décrire cette triple tradition, à l’actuel archevêque de Cantorbéry, le Dr Rowan Williams. Dans un « texte de réflexion » sur l’avenir de la Communion anglicane, publié en 2006, en vue de la Conférence de Lambeth de 2008, celui-ci écrivait :

Nous possédons une tradition historique distinctive – une adhésion réformée à l’absolue priorité de la Bible pour décider de la doctrine, une loyauté catholique aux sacrements et au triple ministère des évêques, des prêtres et des diacres, et une attitude de sensibilité culturelle et de flexibilité intellectuelle qui ne cherche pas à fermer trop rapidement les débats inattendus.

Rowan Williams, avec une finesse toute anglicane, décrit ce triple héritage de façon à faire ressortir ce qui est réellement « commun » à toute la Communion anglicane aujourd’hui. Il ne retient donc, de chaque élément de l’héritage, que ce qui accepté par tous, au moins à titre de principe général. En même temps, comme le reconnaît Williams dans son texte, chaque partie de l’héritage est apte à prospérer en tournant plus ou moins le dos aux autres, dans trois directions divergentes qui sont « un strict protestantisme évangélique, le catholicisme romain, le libéralisme religieux ».

Les billets précédents nous ont un peu familiarisés avec ces diverses tendances : la tendance libérale se déploie pratiquement sans entraves chez la plupart des anglicans américains – et l’archevêque de Cantorbéry ne ménage pas ses critiques à l’Église épiscopalienne, dont il relève au passage l’incohérence (n’a-t-elle pas élu un évêque homosexuel avant même d’avoir tranché pour elle-même la question de savoir si la pratique homosexuelle était vraiment conforme à la morale chrétienne ?). Les anglo-catholiques et les évangéliques représentent bien les formes poussées de « loyauté catholique aux sacrements » et au sacerdoce, et de « l’adhésion réformée » à la priorité de la Bible.

La question qui se pose sans doute est de savoir comment ce « triple héritage » forme néanmoins un tout cohérent, plutôt qu’un amalgame disparate ; comment il parvient à définir ce que Williams appelle « l’identité anglicane ». Pour cela, il est indispensable de revenir aux sources de l’anglicanisme, c’est-à-dire à l’histoire propre de l’Église d’Angleterre.

Religion et identité

Il est révélateur que l’archevêque de Cantorbéry décrive l’anglicanisme en termes d’héritage et d’identité, plutôt qu’en termes de doctrine. On peut constater là, dans une expression particulièrement autorisée, le phénomène où Marcel Gauchet voit l’essence de la mutation contemporaine de la religion : la religion s’articulait auparavant en croyances, elle se revendique maintenant comme « identité » (voir les essais réunis dans le volume La religion dans la démocratie, Gallimard, 1998). Rowan Williams est d’ailleurs, par sa pensée personnelle, un acteur lucide et avisé de cette évolution. En 2008, il avait provoqué un bel émoi en Grande-Bretagne en suggérant que certains conflits internes à la communauté musulmane pussent être arbitrés en faisant appel à la loi islamique, la shariah (les curieux peuvent lire son texte ici, ne serait-ce que pour constater que le propos de l’archevêque ne manque pas de finesse ni de cohérence dans son application « libérale » des principes communautaristes).

Cependant, le cas anglican suggère peut-être une relecture critique du diagnostic de Gauchet. D’après lui, « la métamorphose des croyances en identités » est l’effet sur la religion d’un pluralisme d’origine séculière : Gauchet raisonne ici à partir du cas français, et voit, sans doute à juste titre, dans la mutation identitaire des appartenances religieuses une forme d’intériorisation de la laïcité par les croyants. Les catholiques français ont fini par accepter intimement de coexister avec d’autres religions (ou avec l’absence de religion), qu’ils reconnaissent volontiers comme tout aussi légitimes que la leur, et ce faisant ils tendent aussi à se représenter eux-mêmes comme « une » communauté parmi d’autres au sein de l’espace français : une communauté, partant, qui peut elle aussi revendiquer ses droits et prétendre à la « reconnaissance », non pas à titre de privilège, mais au nom même de l’égalité de toutes les « identités » possibles.

Or pour éclairante qu’elle soit, appliquée à la France, cette interprétation peut sembler négliger le fait qu’il existe, avant même la laïcité « à la française », une tolérance et un pluralisme d’origine et d’inspiration religieuses : et c’est là justement que l’Église établie d’Angleterre devient exemplaire. Ce n’est pas, en effet, sous l’effet d’une mutation contemporaine d’origine extrinsèque que l’anglicanisme se réfléchit en termes d’héritages à assumer : c’est là, pour ainsi dire, sa définition originelle. Il est par excellence peut-être, dans l’histoire moderne, la forme de christianisme qui inscrit la dimension historique dans sa définition de soi. S’il est intrinsèquement apte à être défini comme une « identité » façonnée par des « héritages », en effet, c’est précisément parce qu’il a très tôt choisi d’éviter les formules doctrinales trop rigides pour faire droit en son sein à une pluralité de traditions et de sensibilités. Il se voit depuis le XVIIe siècle comme une « voie moyenne », entre catholicisme romain et protestantisme extrême, apte à recueillir une partie de l’un sans se priver de l’apport de l’autre, et se gardant soigneusement de déterminer la « dose » correcte de chaque ingrédient.

C’est pourquoi la compréhension de l’anglicanisme passe nécessairement par la connaissance de son histoire. Ce qui singularise celle-ci, dans l’histoire de la Réforme protestante à laquelle il se rattache de plein droit à son origine, c’est le lien étroit entre réforme religieuse et projet politique : la réforme fut, en Angleterre, une dimension principale, et une expression privilégiée, de la formation de l’État moderne ; elle fut un enjeu majeur de l’émergence de la nation, le miroir dans lequel l’Angleterre ne cessa de scruter les progrès de son affirmation.

Je ne pense pas seulement, en disant cela, à l’épisode Henri VIII, bien qu’il soit déjà significatif : passion personnelle mise à part, c’est bien un souci dynastique (il voulait un héritier mâle) qui poussa le roi à réclamer de Rome, en vain comme on sait, l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon, et à se prétendre ensuite « tête suprême » de l’Église d’Angleterre. Des années 1530, qui voient la consommation du schisme, à la fin du XVIIe siècle, l’histoire du christianisme en Angleterre est inséparable des luttes politiques, et celles-ci expliquent largement la figure singulière qui finit par être celle de la réforme anglicane.

On peut, je crois, distinguer deux phases dans cette laborieuse genèse. La première est celle qui va d’Henri VIII à Jacques Ier, durant laquelle sont posés les fondements de « l’Église établie ». La seconde, de Charles Ier à la « glorieuse révolution » de 1688, est dominée par les conflits avec les catholiques et les puritains, et s’achève symboliquement par le Toleration Act de 1689.

La fondation de l’Église établie

Henri VIII fut schismatique. Il ne fut pas hérétique. Il nia la suprématie spirituelle du pape sur l’Église d’Angleterre, mais ne voulut innover sur aucun point de doctrine. Lui qui, peu auparavant, avait mérité du pape le titre élogieux de « défenseur de la foi » pour son opposition résolue à Luther, continua après le schisme à combattre la pénétration des idées protestantes. Il voulait une Église nationale, mais catholique. Ce qui ne l’empêcha pas, comme on sait, de faire exécuter ceux qui, d’une façon ou d’une autre, trouvaient ce projet peu cohérent.

C’est après la mort d’Henri, à l’avènement de son seul fils, le faible Édouard VI, que la monarchie embrassa la cause de la Réforme, dans une inflexion alors nettement calviniste. Un mouvement iconoclaste d’une rare violence fut déclenché – destruction des statues et images sacrées, des ornements liturgiques, disparition des crucifix, etc. Les catholiques furent poursuivis avec une brutalité « auprès de laquelle, écrit le théologien français Yves Congar, celle de l’Inquisition est une plaisanterie ».

Aussi bien le peuple, resté dans l’ensemble profondément attaché à la piété traditionnelle, fit-il au début bon accueil à la reine qui succéda à Édouard, Marie. Fille d’Henri VIII, née de son premier mariage (avec Catherine d’Aragon), Marie Tudor était restée catholique. Avec l’aide avisée du cardinal Pole, nouvel archevêque de Cantorbéry, elle opéra le retour de l’Angleterre dans le giron romain. La réconciliation fut cependant de courte durée, sans qu’on puisse totalement exempter de responsabilité dans cet échec ni la reine Marie elle-même, ni la cour papale, qui ne fit rien pour ménager l’Angleterre. Le troisième enfant d’Henri à monter sur le trône, Elizabeth, était du côté des réformateurs.

C’est durant son long règne (1558-1603) que l’Église d’Angleterre devint « Église établie ». La reine prit le titre de « gouverneur suprême » de l’Église, responsable, à ce titre, du bien spirituel de ses sujets autant que de leur bien temporel. Le Parlement adopta solennellement les « Trente-neuf Articles de religion » qui définissent la position doctrinale de l’Église anglicane – j’en reparle bientôt. Surtout, elle rétablit la liturgie élaborée sous Édouard VI par Thomas Cranmer – l’archevêque de Cantorbéry qui avait accepté de prononcer la nullité du mariage d’Henri VIII. Le Book of Common Prayer qui contient cette liturgie, mieux encore que les Trente-neuf Articles, synthétise le compromis anglican, et c’est pourquoi il faudra y revenir.

Elizabeth fut excommuniée par le pape en 1570, ses sujets déliés de leur serment de fidélité : la rupture est cette fois définitive, et les catholiques deviennent pour longtemps pour la couronne des suspects, sinon des ennemis mortels.

L’œuvre d’Elizabeth fut prolongée par son successeur, le premier des Stuarts à accéder au trône d’Angleterre, le roi Jacques Ier. Son nom reste associé à la fameuse traduction de la Bible (King’s James Bible) qui est un monument fondateur de la langue anglaise, d’une admirable et pourtant simple beauté, apte à façonner pour des siècles la piété et la culture d’un peuple. Sa réussite est comparable, supérieure peut-être, d’après certains, à celle de la Bible de Luther pour l’allemand, avec cette particularité d’avoir été pourtant une œuvre collective. Mais le nom de Jacques évoque aussi, après le « complot des poudres » (1605), une violente répression et l’adoption d’une législation anti-catholique très dure. En même temps, « sur la gauche », pourrait-on dire, le pouvoir doit faire face aux revendications de ces protestants purs et durs qu’on commence à appeler les puritains. Ceux-ci furent notablement outragés par la Declaration of Sports par laquelle Jacques encourageait les jeux de plein air le dimanche. Ils sont bien représentés au Parlement, avec lequel la royauté entame une lutte qui débouchera, en 1640, sur la guerre civile. Avec Cromwell, ce sont aussi les puritains qui triomphent.

À la mort de Jacques Ier (1625), l’Église d’Angleterre peut être considérée comme fondée dans son identité historique. Les événements et les documents qui serviront ensuite de constante référence à l’anglicanisme datent de cette première période. J’ai évoqué succinctement les mouvements de balancier qui firent osciller l’Église d’Angleterre entre le pur protestantisme d’inspiration calviniste (sous Édouard VI) et le catholicisme (réunion à Rome sous Marie Tudor). Même si ces mouvements se poursuivront dans la période suivante, et qu’ils entraîneront d’autres conséquences décisives pour l’émergence, au long du XVIIIe siècle, de l’anglicanisme proprement moderne, c’est bien durant ces premières décennies que furent définis les contours singuliers d’une réforme à l’anglaise.

Si la politique, les luttes pour la paix civile et l’unité nationale, sont constamment à l’arrière-plan, et justifient largement le choix anglican de se prémunir et contre un « papisme » toujours soupçonné d’être le parti de l’étranger (celui de Rome et de l’Espagne), et contre un puritanisme qui favorise l’éclatement des sectes, cela ne suffit sans doute pas à façonner une religion. Pour cela il faut un esprit. Il faut non seulement d’habiles politiques, mais d’authentiques spirituels, capables d’insuffler un sens et une vie aux formules officielles. La réussite durable de l’anglicanisme a tenu à l’œuvre de grands chrétiens, parfois d’une réelle sainteté de vie, comme George Herbert, plus souvent encore d’une profonde piété ou – comme dans le cas de Thomas Cranmer lui-même – d’assez de culture et de lucidité pour recueillir le meilleur de la tradition catholique en la passant au creuset de l’humanisme chrétien.

Plus que dans les « compromis » politiques, ou pour le moins leur donnant consistance et profondeur, c’est dans ces œuvres qu’il faut chercher la synthèse anglicane. Et ce faisant, on ne s’éloigne pas du « triple héritage » décrit par l’actuel archevêque de Cantorbéry : au contraire, et de façon assez frappante, on peut assez aisément rattacher les éléments de cet héritage aux grands documents « fondationnels » de cette époque. Ce n’est pas un hasard si les évangéliques d’aujourd’hui, lorsqu’ils veulent ramener la Communion anglicane dans la fidélité à ses origines, se réclament des Trente-neuf Articles ratifiés sous Elizabeth I, ni si les anglo-catholiques proclament leur attachement au Book of Common Prayer. Il faudra donc reparler de ces grands textes.