Les débats se disputent en ce moment les colonnes des journaux. Les minarets suisses, le changement climatique, l’identité nationale, les primes de Domenech, la réforme du lycée, le Nobel d’Obama, la guerre d’Afghanistan, l’Église irlandaise face aux abus… Difficile de savoir où donner de la tête, plus difficile encore de prétendre se faire une opinion sur chacune de ces questions. C’est déjà fatigant de faire face à celles qui se posent au citoyen français, le statut de citoyen du monde devient, quant à lui, proprement intenable. Je livre ici mon petit parcours subjectif des points de vue de la semaine qui m’ont semblé éclairants sur quelques uns de ces sujets, ceux sur lesquels je n’ai pas totalement renoncé à me forger petit à petit un point de vue.

Identité nationale

La nouveauté de la semaine, c’était la tribune publiée par Nicolas Sarkozy dans Le Monde. J’y reviendrai sans doute en début de semaine, car pour l’heure je n’ai été emballé par aucune des réponses qu’elle a suscitée dans la presse. Celle du maire de Cergy me semble accumuler trop de contresens sur le texte pour être crédible. Celle du philosophe Yves-Charles Zarka part d’une idée que je serais prêt à partager – il faut distinguer deux sens de « l’identité » – mais il me semble, hélas, s’appuyer sur une distinction inintelligible. Derechef, j’y reviendrai. Il se pourrait donc qu’on reparle ici de multiculturalisme…

Réforme du lycée

Les propositions de Luc Chatel provoquent un certain émoi. Les professeurs d’histoire se mobilisent contre la suppression annoncée de l’histoire-géo en Terminale S. Leur réaction a toute ma sympathie, mais j’ai néanmoins trouvée assez intéressante la position plus constructive d’Eric de Labarre, secrétaire général de l’enseignement catholique, recueillie dans La Croix. Elle a le mérite de faire sentir au moins certains des enjeux de cette réforme, qui n’est pas forcément nuisible à la revalorisation nécessaire des filières littéraires. Cette remarque de M. de Labarre me semble même fort pertinente, et aller peut-être au fond d’un des problèmes de notre enseignement :

La culture des humanités est essentielle, mais il faut éviter de l’enfermer dans les matières littéraires. On peut en faire aussi bien en mathématiques, en chimie, en sciences de la vie et de la Terre… D’ailleurs, un certain nombre de membres de l’Académie des sciences expliquent bien qu’il est souvent moins important de connaître les règles de mathématiques que la façon dont elles ont été découvertes.

Bioéthique

La généralisation du diagnostic pré-implantatoire (DPI), que le Comité National d’Ethique vient de recommander, suscite de nouveau l’inquiétude légitime de Jacques Testart, qui ne cesse depuis des années, avec quelques autres voix courageuses, de dénoncer la lente dérive vers l’eugénisme :

Ce qui frappe dans ces concessions progressives aux principes initialement défendus, c’est qu’elles ne sont pas vraiment motivées par « l’avancement des connaissances et des techniques », mais plutôt par l’accoutumance et le désir d’efficacité. Comment ne pas voir alors que le glissement progressif vers un eugénisme de masse, pour lequel le DPN [diagnostic pré-natal] n’est pas compétent, est bien inscrit dans la stratégie du DPI ?

Il est assez frappant qu’au moment où de multiples voix engagent les gouvernements de la planète à se mobiliser contre le réchauffement climatique ou les épidémies, qui sont d’abord des phénomènes subis, ceux qui dénoncent la mise en place de politiques choisies en faveur du « meilleur des mondes » soient aussi peu relayés. Comme si l’on avait déjà renoncé à maîtriser ce qui dépend absolument de nous. L’image d’un monde s’acheminant de son plein gré vers l’eugénisme tout en gardant le regard soigneusement tourné vers d’autres catastrophes possibles n’est pas foncièrement réjouissante. C’est une bonne occasion, en tous cas, pour relire l’interview donnée en 2007 par le Pr Didier Sicard, alors Président du Comité national d’Ethique. Il disait déjà :

Osons le dire : la France construit pas à pas une politique de santé qui flirte de plus en plus avec l’eugénisme.

Je ne prétends pas opposer la lutte contre le réchauffement climatique (sur lequel je n’ai aucune opinion) à la dérive eugéniste : mais je m’étonne que le volontarisme politique prétende se mesurer au premier et reste coi devant la seconde, qui lui offre pourtant davantage de prise.

Anglicanisme

Nos amis anglicans de l’Église épiscopalienne des États-Unis sont en passe de réunir contre eux et les anglo-catholiques hostiles au sacerdoce des femmes, et les évangéliques mobilisés contre la banalisation de l’homosexualité. Si l’élection de Mme Glasspool comme évêque suffragant de Los Angeles est confirmée, cela fera une femme évêque et homosexuelle. Le pauvre Rowan Williams va décidément avoir fort à faire pour calmer la Communion anglicane…

Populisme

Si vous faites partie de ceux qui trouvent que l’opposition entre chrétiens « libéraux » et « conservateurs » est décidément insatisfaisante, vous boirez du petit lait en lisant cette récente chronique de l’excellent John Allen, déjà loué sur ce blog. Après avoir rappelé un succulent aphorisme chestertonien (un progressiste est quelqu’un qui fait toujours la même erreur ; un conservateur est quelqu’un qui empêche toujours une erreur d’être corrigée), il propose une distinction originale que je trouve fort éclairante : entre un catholicisme « institutionnel » et « populiste » :

En substance, ceux de type institutionnel (si réticents qu’ils soient) aiment être à l’unisson du pape et des évêques, tandis que les populistes (si respectueux qu’ils soient) pensent que les pouvoirs en place tendent occasionnellement à l’abus de position dominante, de sorte que d’autres catholiques doivent dire et faire les choses que les évêques, pour des motifs politiques ou bureaucratiques, ne peuvent ou ne veulent pas faire.

Les Américains sont certainement familiers du catholicisme populiste, tant à droite (y compris les groupes pro-life qui semblent parfois en vouloir autant aux évêques pour leur timidité qu’au Planning familial pour son idéologie) qu’à gauche (voir l’insistance de Patrick Kennedy sur le fait que son désaccord avec la hiérarchie ne le rend en rien moins catholique). Entre autres choses, cela prouve que les populistes de toutes tendances ont souvent plus en commun entre eux qu’avec la psychologie institutionnelle contre laquelle ils sont en réaction.

Autant la question de savoir si je suis un catholique « libéral » ou « conservateur » me laisse froid, autant je trouve intéressant de m’interroger pour savoir si je serais plutôt « institutionnel » ou « populiste », dans quelle proportion, et pour quels motifs…