Quelques remarques au fil du clavier sur la tribune présidentielle, qui me distrait un peu de la passion anglicane de ces dernières semaines.

C’est, incontestablement, un texte très « sarkozien ». On y retrouve notamment le talent du président pour formuler le sentiment des « vraies gens » face aux doctes leçons dispensées par des « élites » forcément coupées du peuple. Cela s’accompagne de l’inévitable pathos qui avait, semble-t-il, paru si séduisant lors de la campagne électorale : lorsqu’il parle au nom des vraies gens, Nicolas Sarkozy ne peut s’empêcher de prononcer le mot « souffrance », de parler de « violence », de dramatiser à l’extrême. C’est le ton de l’époque.

Le texte est également très sarkozien dans son mélange baroque d’appels à la tradition républicaine et d’invocation du nécessaire « métissage ». Un coup de chapeau à Jaurès, un appel du pied aux bobos, le salut au drapeau d’un côté, la fripe « ethnique » de l’autre. « Nation » fait plaisir à Guaino, « métissage » rassure Carla. Le mélange n’est pas forcément très stable, mais il est de nature à satisfaire beaucoup de monde et, en l’occurrence, ce n’est pas forcément un défaut.

Le président est à son meilleur quand il veut montrer qu’il prend en charge personnellement le « malaise » de nombre de ses concitoyens, quand il dénonce les effets pervers du « déni » systématique, quand il défend crânement la démocratie suisse. Et aussi quand il promet aux musulmans des « lieux de culte décents ». C’est sa manière à lui de dire « je vous ai compris ».

Où la démagogie l’emporte manifestement, c’est dans ce passage curieux où Nicolas Sarkozy met sur le dos de la « mondialisation » le sentiment diffus d’une perte d’identité chez les « vieilles nations européennes ». Ce n’est pas une explication très convaincante. On pourrait dire tout aussi bien que la mondialisation exacerbe les passions nationales. Il n’y a qu’à regarder les Chinois. Ou les gros titres de nos journaux chaque fois qu’une entreprise française (ou supposée telle) perd un nouveau marché : la mondialisation humilie chez nous la fierté nationale, mais celle-ci est aussi un puissant vecteur de celle-là.

D’ailleurs, Sarkozy lui-même n’y croit pas, à son explication. En plaçant d’emblée la réponse suisse au référendum sur les minarets dans la perspective ouverte par le « non » français à la Constitution européenne, il témoigne à son corps défendant qu’il a parfaitement identifié les véritables sources du malaise français. L’islam et l’Europe. D’un côté, sur fond de passé colonial, le sentiment d’une revanche de l’islam sur l’occident. De l’autre, la difficulté éprouvée par de nombreux Français à trouver un sens « national » à la construction européenne. Nul besoin, je crois d’être raciste ou eurosceptique pour concéder cela.

J’en viens à mes réelles perplexités.

Parlant du « besoin d’appartenance », le président énonce qu’on « peut y répondre par la tribu ou par la nation, par le communautarisme ou par la République ». Un peu plus loin, il développe l’antithèse en ces termes :

« Le métissage c’est la volonté de vivre ensemble. Le communautarisme c’est le choix de vivre séparément. Mais le métissage ce n’est pas la négation des identités, c’est pour chacun, vis-à-vis de l’autre, la reconnaissance, la compréhension et le respect. »

Impossible de ne pas comprendre que le « métissage » prôné par Sarkozy est la forme contemporaine que doit prendre à ses yeux l’appartenance républicaine.

Je n’ai vraiment rien contre le métissage, et je souscris à l’idée qu’il est le meilleur signe d’une « assimilation réussie ». Encore faut-il aller au bout de l’idée. Ce qui me paraît curieux, dans le propos du président, c’est la métaphorisation du concept : le métissage devient pour lui « le métissage des idées, des pensées, des cultures ». Là, on frise le déni. Le vrai métissage, c’est celui dont il était question dans cette plaisante interpellation entendue sur le Vieux Port, à Marseille, dans la bouche d’un jeune Noir, assis en terrasse de bistrot, qui regardait passer une fille : « Hé, blonde ! quand est-ce qu’on se mélange ? » D’accord, c’est un peu vulgaire, même lancé avec l’accent de Marseille. Mais au moins le jeune homme avait une idée précise sur le métissage.

Sarkozy, quant à lui, a déjà concédé l’essentiel au « communautarisme » : le fait que les individus sont intrinsèquement porteurs d’identités « culturelles ». Toute la fin de son texte le proclame avec évidence. Il tend à voir la France comme une juxtaposition de communautés, dont certaines seraient définies par leur héritage chrétien, d’autres par « les valeurs de la République », d’autres par la religion musulmane. Ce qu’il prône n’est pas l’inverse du « communautarisme » : c’est un communautarisme de « la reconnaissance, [de] la compréhension et [du] respect ». Un communautarisme ouvert, qu’il oppose, sous le nom fallacieux de République, au communautarisme fermé.

Il manque en effet, me semble-t-il, un élément essentiel à la conception de « l’identité nationale » qui pourrait se réclamer vraiment de la République : le fait que la nation n’est pas formée de communautés, mais d’individus. L’appartenance nationale, précisément dans ce qui la distingue des attaches communautaires, c’est l’absence de médiation entre le citoyen et la nation. On n’est pas Français en tant que membre d’une communauté représentée sur le sol national, mais par un lien direct et individuel avec la nation. Un lien qui s’exprime symboliquement dans le bulletin de vote, par lequel chacun est censé participer à l’élaboration des lois et à la direction politique du pays, mais qui s’exprime aussi par la contribution individuelle, et quotidienne celle-là, au progrès matériel et moral de la nation.

On peut toujours contester l’abstraction caractéristique de cette idée, qui impose de composer sans cesse, dans la réalité, avec les attaches traditionnelles ; mais il me semble difficile de l’oublier totalement, si l’on prétend du moins faire avancer le débat sur l’identité nationale.

Du reste, cet oubli a des conséquences dommageables. Dans son texte, Nicolas Sarkozy tend peu à peu à ramener « l’identité » musulmane à la pratique du « culte ». Il contribue ainsi à donner consistance à l’idée, à mon avis contestable et peut-être dangereuse, qu’il existe en France une « communauté » musulmane dont l’identité propre serait religieuse. Hélas, ce qui ressemble le plus aujourd’hui à une « communauté » musulmane, ce sont les ghettos qui se sont formés au sein et à la périphérie des grandes villes, sur fond de chômage endémique et de déréliction sociale. Mais la misère n’est le ciment d’aucune communauté.

Je me demande même si l’idée mise en avant par Sarkozy d’un « islam de France » n’est pas déplacée, en tous cas dans le contexte de la discussion sur l’identité nationale : car cela accrédite l’idée que l’État entend s’adresser aux Français musulmans par le truchement privilégié d’une instance cultuelle – au moment où il faudrait s’adresser obstinément à des citoyens français « comme les autres ». Nouveau gage implicite au communautarisme.

On touche peut-être là au fond du problème. Il me semble que « l’assimilation réussie » dont parle le président ne peut fonctionner que si l’adhésion à la nation va au-delà du respect mutuel entre citoyens de convictions différentes, au-delà même de la profession des fameuses « valeurs républicaines » qui font toujours sourire, ou pleurer, quand on prétend les faire résonner au milieu de barres de HLM en déshérence. Il s’agit de pouvoir adhérer à un projet, de souscrire à une direction d’ensemble qui paraît attirante dans une conjoncture historique donnée. La France de la IIIe République, dans sa phase héroïque, celle de De Gaulle plus tard, a donné l’impression d’avoir un tel projet. La France attirait, malgré ses vieux défauts invétérés, malgré ses magouilles et ses petitesses, parce qu’elle semblait croire à une sorte de destin.

Dans nos institutions, proposer cette « direction d’ensemble » est en large partie la responsabilité du président de la République. Son rôle n’est pas de prêcher « la compréhension » et « le respect ». Il n’est pas non plus d’appeler au « métissage des cultures » qui, s’il doit se faire, se fera très bien sans lui. Ce discours a d’ailleurs quelque chose d’attentiste : mélangeons-nous, on verra bien ce qu’il en sortira. Ça manque un peu d’avenir.

Le drame est que l’on sent bien ce qui, aujourd’hui, devrait tenir lieu de ce projet d’avenir : c’est évidemment la construction européenne. On voit mal quel autre « direction d’ensemble » pourrait fédérer les aspirations des Français, au-delà des « appartenances » réelles ou, plus sûrement, imaginaires. Or Sarkozy le dit clairement dès le début de son texte : ce projet-là, les Français, majoritairement, n’y croient pas, et il en est encore à essayer de prouver qu’il a « compris » la France du non. Mais ce n’est plus le moment de « comprendre » : il faut proposer, et susciter l’adhésion. « L’identité nationale » restera la somme de nos malaises tant qu’elle ne trouvera pas le moyen d’apparaître comme le lien entre un passé et un avenir.

Note : ces remarques perplexes doivent beaucoup au texte de Marcel Mauss sur «La Nation» (1920), que j’ai déjà évoqué, je pense, à diverses reprises. C’est Mauss qui met clairement en lumière le lien entre l’idée de nation, dans ce qu’elle a de spécifique, et celle de citoyenneté, et donc son lien avec l’individualisme moderne. Le texte de Mauss est long, très riche, mais il vaut la peine d’être lu. On peut le trouver sur le site des Classiques des Sciences sociales.

Articles liés :