Celui qu’on prête à Pie XII n’en finit pas de faire du volume. À intervalles réguliers, depuis les années 1960, la même polémique fait surface, apparemment inchangée, à ce détail près que la légende ignoble du « pape de Hitler » semble prospérer à l’unisson de l’inculture historique et religieuse. Pour un peu, le pape deviendrait le principal responsable de l’Holocauste. Curieusement, on ne parle guère du silence de Roosevelt ou de celui de De Gaulle.

Je lis un peu partout, comme tout le monde, que les milliers ou les dizaines de milliers de Juifs sauvés par l’action de Pie XII ne comptent pas face à l’effet décisif qu’aurait eu une prise de parole solennelle de sa part, condamnant sans ambages l’antisémitisme nazi.

Le cas est singulier.

Au cours du XXe siècle, on a plutôt eu tendance à reprocher aux papes de parler trop. Eux-mêmes ont volontiers adopté la posture dite « prophétique », consistant à dénoncer à la face de la terre les maux qui ravagent le cœur des hommes. L’idolâtrie de l’État, le communisme, le nazisme, le capitalisme sauvage, l’avortement… la liste est longue, des « erreurs » ou des « fautes » véhémentement condamnées depuis la chaire de Pierre.

Est-il indélicat de remarquer que, dans l’ensemble, ces hautes paroles très « prophétiques » ont globalement résonné dans le vide ? que le siècle s’est montré remarquablement sourd à ces injonctions dont la réitération même semble souligner à l’envi l’inefficacité ?

Ce n’est pas que depuis trente ans que la voix des papes retentit dans le désert.

Quand Benoît XV, élu en 1914, suppliait des nations qu’il croyait encore chrétiennes de se hâter vers la paix, on l’appela chez nous le « pape boche » (il était pour les Allemands le « pape français »). Impuissance du pape à sauver la civilisation qui se vautrait dans le massacre de masse.

Impuissance de son successeur à enrayer la diffusion du communisme. Impuissance du suivant à éviter une nouvelle guerre, et le triomphe du nazisme en Allemagne. Impuissance partagée par tous les pontifes face à la sécularisation de l’Europe, face à l’emprise croissante de la technique et du calcul sur la vie des hommes.

J’admets qu’on puisse faire une exception pour Jean-Paul II, dont le rôle dans la chute de l’empire soviétique n’est guère contesté, même si tous ne s’accordent pas sur l’ampleur de sa contribution. Mais ce pape était quand même le septième depuis 1917 à s’affronter au communisme. Il aura fallu du temps. Et si même Jean-Paul II doit être crédité de ce succès, il ne saurait faire oublier le flot de ses paroles qui subit la même indifférence glacée, ou la même hostilité farouche, que les discours et les écrits de ses prédécesseurs.

Il semble acquis depuis un bon gros siècle que les papes sont en retard sur leur époque, et l’on aurait tort d’oublier que nazisme et communisme se présentèrent, eux aussi, comme des voies d’avenir et de progrès. C’est la sempiternelle rengaine. Le pape dérange, le pape ferait mieux de se taire, le pape parle trop, et il ne comprend jamais rien aux besoins de l’époque.

Dans la conjoncture historique qui est celle de la papauté au XXe siècle, je ne vois guère d’autre occasion que la Seconde guerre mondiale où un pape se soit trouvé en position d’agir plutôt que de parler. Je ne connais d’autre circonstance, sauf peut-être celle des territoires contrôlés par l’Union soviétique, où l’antique réseau des couvents et des séminaires ait pu recouvrer sa vocation médiévale de refuge et d’asile. Et assurément, il n’y avait pas d’autre ville que Rome où les ordres directs du pontife pussent être promptement et efficacement exécutés.

Dans un siècle qui fut celui de la plus grande impuissance des papes, Pie XII semble avoir fait le choix de l’action, aux rares moments où celle-ci était réellement possible. Je comprends mal au nom de quels mérites ce siècle qui se montra extraordinairement sourd à la parole des papes pourrait faire grief de son « silence » au seul qui préféra parfois le geste qui sauve au verbe qui tombe dans le vide.

La nuit qui commence est celle d’un autre silence, où s’accomplit pourtant le plus grand prodige de l’histoire du monde. « Tandis que tout reposait dans un profond silence, et que la nuit était déjà au milieu de son cours, chante ce soir la liturgie catholique, ton Verbe tout-puissant, Seigneur, vint du ciel, de ton trône royal. »

J’espère que ce billet de vigile ne déparera pas le climat de paix qui, que l’on soit ou non croyant, est pour toujours celui de Noël. À tous, mes meilleurs vœux. Je vais me taire aussi, quelques jours.