Sybille Agrippa (tombeau de Philibert le Beau, église de Brou)

Le seizième est un tout petit monde. On y croise toujours les mêmes noms. Je ne dis pas ça pour le petit personnel : mais si l’on s’intéresse aux grandes familles, en tous cas, ça tient dans un mouchoir de poche. Tous cousins ou alliés, — ce qui ne préjuge pas des sentiments. Comme tous les mouchoirs, le seizième n’est pas très propre. On se fait la guerre, on s’assassine, et même les mariages ressemblent souvent à des règlements de compte. Pas étonnant que les divorces prennent parfois des allures de guerres mondiales.

C’est du seizième siècle, bien sûr, que je parle, non du seizième arrondissement de Paris – malgré d’étonnantes similitudes. Je ne sais pas si l’Europe a connu un siècle plus tourmenté, en tous cas aussi décisif pour l’avenir. La Réforme, continentale et anglicane, et les guerres de religion sont évidemment l’aspect le plus spectaculaire de ces bouleversements. C’est un lieu commun de dire que notre modernité est sortie de là, avec l’État-nation et les débuts laborieux de la tolérance, mais avec aussi les massacres, la rupture de l’unité de la foi, et les prémisses d’une guerre civile européenne qui a ensanglanté le dernier siècle.

C’est cependant sans l’avoir voulu que j’ai passé la journée de dimanche dernier en plein seizième. Une ballade programmée plusieurs fois, souvent reportée mais finalement entreprise par ce matin glacial, a fini par me faire découvrir l’abbaye royale de Brou. Le genre de monument dont on ne parvient pas à croire, une fois qu’on l’a vu, qu’on ait pu l’ignorer si longtemps. Et si encore j’étais le seul ! Il semble cependant que Brou représente un vaste trou dans la culture et la mémoire collective, ce qui est un peu dommage pour un lieu qu’un connaisseur enthousiaste n’hésite pas à appeler le « Taj Mahal français »… C’est, du moins, l’incontestable Taj Mahal de la Bresse.

Conduit par un ami qui travaille sur le chantier de restauration de cette pure merveille du gothique flamboyant je me suis retrouvé dans l’ambiance que je croyais quitter en laissant chez moi mes livres sur le siècle de la Réforme. L’ombre de François 1er et celle de Charles Quint planent en effet sur ces lieux, qui doivent tout à la munificence de leur tante commune, Marguerite d’Autriche. Elle est née en 1480, à peu près en même temps que Luther. Elle meurt en 1530, l’année de la confession d’Augsbourg, et tandis qu’en Angleterre, Henri VIII se démène pour faire annuler son mariage avec Catherine d’Aragon.

Les mariages, justement, occupent une grande place dans la biographie de Marguerite. Fille de Maximilien 1er de Habsbourg, petite-fille de Charles le Téméraire, le puissant duc de Bourgogne, elle devait représenter un beau parti, puisqu’elle fut mariée trois fois : d’abord, à l’âge de trois ans (ne me demandez pas comment c’est possible, je n’ai pas creusé la question), au dauphin Charles VIII, fils de Louis XI. À onze ans, Marguerite était répudiée au profit d’Anne de Bretagne. Cette indélicatesse coûta cher à la France : à 17 ans, Marguerite fut mariée à Jean de Castille, un des fils des « rois catholiques », Isabelle et Ferdinand – dont la cadette, Catherine, serait bientôt l’épouse d’Henri VIII. L’Espagne menait ainsi, par voie matrimoniale, une efficace stratégie d’encerclement de la France. Le dispositif était complété par le mariage de l’infante Jeanne au propre frère de Marguerite d’Autriche, Philippe le Beau.

Le mariage de Marguerite fut cependant des plus brefs : don Juan, son mari, décéda au bout de sept mois, et Marguerite se retrouva donc veuve à 17 ans. Quelques années plus tard, en 1501 – l’année du mariage d’Henri VIII – Marguerite épousait Philibert le Beau, duc de Savoie. Ils se connaissaient depuis longtemps, ayant grandi ensemble à la cour d’Amboise, et leurs noces somptueuses annonçaient une union heureuse et intense. Un malheureux refroidissement – le coup fatal du verre d’eau glacée après une partie de chasse échevelée – emporta Philibert en 1504.

Marguerite, veuve pour la seconde fois à 24 ans, ne se remaria pas, et le chroniqueur du temps évoque « la très desconfortée Princesse » entrant en « un deuil désespéré et non appaisable ». C’est à la mémoire de son cher mari qu’elle décida de faire du petit prieuré de Brou – alors sur les terres du duché de Savoie – un monument funéraire. Un monastère restauré accompagnerait de sa prière la sépulture du défunt. Plus tard, Marguerite y serait enterrée à son tour, aux côtés de Philibert et de la mère de celui-ci, Marguerite de Bourbon.

L’abbatiale de Brou est un splendide édifice gothique, à la nef haute et large, très ajourée. Ce qui est étonnant à Brou, c’est que cet écrin médiéval, conçu à l’aube du XVIe siècle, abrite un chœur où l’art renaissant s’est librement déployé. Nulle tension, pourtant, entre les sobres volumes gothiques et la vibrante virtuosité qui s’exprime dans les vitraux et l’ornementation sculptée du chœur et des trois tombeaux princiers. Le projet est d’une parfaite unité : il est tout entier l’œuvre de Marguerite, qui en suivit l’exécution avec un soin jaloux. Elle dut pourtant le faire à distance : elle vivait désormais à Malines, en tant que régente de Pays-Bas (la régence lui était échue à la mort de son frère Philippe, dont l’épouse Jeanne ne tarda pas à sombrer dans la folie ; Marguerite eut ainsi à s’occuper de l’éducation de leur aîné, le futur empereur Charles Quint). Cette circonstance permit cependant à Marguerite de mobiliser à Brou les meilleurs artisans flamands. Dürer donna les dessins qui inspirèrent plusieurs vitraux.

Brou : la nef et le jubé.

Brou, « abbaye royale », est un monument de foi : une profession de foi en la vie éternelle, exprimée dans la pierre, le verre et le bois. Le Christ ressuscité, la Vierge dans son Assomption, la splendeur des saints, en sont les thèmes principaux. Les gisants de marbre de Philibert et Marguerite les représentent couchés face à l’est, les yeux mi-clos, comme guettant l’aurore de la résurrection de la chair. Les statuettes d’albâtre qui entourent leur tombeau, comme les figurines des stalles, figurent des témoins du Christ vibrants de vie : prophètes de l’Ancien Testament ou de l’antiquité païenne, saints et saintes, auxquels les artistes flamands de Marguerite ont donné des poses expressives où leur virtuosité pouvait se donner libre cours.

Ce qui m’a frappé, à Brou, c’est de découvrir un seizième siècle si différent de celui, tourmenté et rebelle, qu’on appréhende lorsqu’on se focalise sur les terres de Réforme. Un seizième siècle qui assume sans stridence son héritage médiéval – la nef gothique, le monastère à triple cloître – , comme un écrin des prouesses des artistes d’une Renaissance évidemment chrétienne, sous la conduite d’une femme de cœur, de tête et de foi.

Le peu que je sais de Marguerite d’Autriche laisse deviner, en effet, une princesse en qui la piété, le goût raffiné et savant, et le sens politique, se combinaient sans heurts. Durant sa régence, qui dura un quart de siècle, les Pays-Bas ne connurent aucune guerre. Elle intervint de façon décisive pour réconcilier ses neveux, François 1er et Charles Quint (notamment lors de la « Paix des Dames », en 1529, un an avant sa mort). On se dit que le seizième siècle, décidément, aurait pu être fort différent de ce qu’il fut, s’il y avait eu en Europe un peu plus de Marguerites…

Note : on trouve une belle série de photos de Brou à cette adresse. Les informations sur le monastère royal sont assez pauvres sur le web : ni les monuments nationaux, ni la ville de Bourg-en-Bresse, ne me semblent tirer tout le parti possible de ce chef d’œuvre méconnu. En revanche, j’ai trouvé fort émouvante cette page de blog toute simple, dont l’auteur présente ses photos de la statuaire de l’église sous ce titre éloquent : « pourquoi je suis devenu tailleur de pierre ».

Mise à jour (10/01/10) : je complète les liens intéressants concernant Brou en signalant le site du Ministère de la culture, qui comprend quelques brèves notices et quelques photographies, ainsi que les données de la base Mérimée, dédiée au patrimoine architectural.