Citation du Psaume 117, concluant le discours de Benoît XVI

Mise à jour à 16h30 : un rapide parcours des commentaires parus dans la presse aujourd’hui procure un puissant malaise. Le Monde et d’autres publications titrent sur la micro-phrase du pape concernant l’action du Saint Siège (Pie XII n’était d’ailleurs pas mentionné), dont la teneur est pourtant difficilement contestable. Il m’aurait semblé infiniment plus pertinent, dans le contexte actuel, d’attirer l’attention sur le long passage consacré aux « manquements » des chrétiens et à leur contribution aux « plaies de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme », ou sur la forte phrase sur la Shoah, « sommet d’un chemin de haine ». On les lit dès les troisième et quatrième paragraphes ci-dessous.

La traduction proposée ce matin a été complétée pour inclure la quasi totalité du texte. C’est une exclusivité, pour l’instant. Elle peut être utile à qui souhaite se faire une opinion personnelle sur la teneur des propos du pape. Accessoirement, c’est un assez beau texte.

Je propose quelques extraits du discours prononcé par Benoît XVI hier, lors de sa visite à la synagogue de Rome. Le texte (italien) est proposé par La Croix. L’actualité quelque peu polémique qui entoure cette visite me pousse à publier ma propre traduction des passages qui me semblent les plus significatifs dans ce discours. Ce billet sera caduc dès la publication d’une traduction officielle.

1. (…) Venant parmi vous pour la première fois comme chrétien et comme Pape, mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II, il y a près de 24 ans, voulut offrir une contribution décisive à la consolidation des bons rapports entre nos communautés, pour surmonter toute incompréhension et tout préjugé. Ma propre visite s’insère dans le chemin tracé, pour le confirmer et l’affermir. Avec des sentiments de vive cordialité je me trouve au milieu de vous pour vous manifester l’estime et l’affection que l’Evêque et l’Église de Rome, comme aussi bien toute l’Église catholique, nourrit envers cette Communauté et toutes les communautés juives répandues dans le monde.

2. La doctrine du Concile Vatican II a représenté pour les Catholiques un point ferme auquel se référer constamment dans l’attitude et les rapports envers le peuple juif, marquant une nouvelle et significative étape. L’événement conciliaire a donné une impulsion décisive à l’effort pour parcourir un chemin irrévocable de dialogue, de fraternité et d’amitié, chemin qui s’est approfondi et développé au cours de ces quarante dernières années par des pas et des gestes importants et significatifs (…). Moi même, durant ces années de Pontificat, j’ai voulu montré ma proximité et mon affection pour le peuple de l’Alliance. Je conserve bien vifs dans mon cœur tous les moments du pèlerinage que j’ai eu la joie de réaliser en Terre Sainte, en mai dernier, comme également tant de rencontres avec des communautés et des organisations juives, en particulier celles dans les synagogues de Cologne et de New York.

En outre, l’Église n’a pas manqué de déplorer les manquements de ses fils et de ses filles, en demandant pardon pour tout ce qui a pu favoriser en quelque façon les plaies de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme. Puissent ces plaies être guéries pour toujours ! Me vient à l’esprit la poignante prière du pape Jean-Paul II au Mur du Temple de Jérusalem, le 26 mars 2000, qui résonne avec vérité et sincérité au profond de notre cœur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour que ton Nom soit porté aux peuples : nous sommes profondément meurtris par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir ceux qui sont tes fils, et en implorant ton pardon, nous voulons nous efforcer de vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. »

3. Le passage du temps nous permet de reconnaître dans le vingtième siècle une époque véritablement tragique pour l’humanité : guerres sanglantes qui ont semé la destruction, la mort et la souffrance comme jamais auparavant ; idéologies terribles qui ont pris racine dans l’idolâtrie de l’homme, de la race, de l’État et qui ont encore une fois porté le frère à tuer son frère. Le drame singulier et bouleversant de la Shoah représente en quelque façon le sommet d’un chemin de haine qui naît lorsque l’homme oublie son Créateur et se met lui-même au centre de l’univers. Comme je l’ai dit lors de ma visite du 28 mai 2006 au camp de concentration d’Auschwitz, encore profondément marquée dans ma mémoire, « les puissants du Troisième Reich voulaient écraser le peuple juif dans sa totalité » et, au fond, « avec l’anéantissement de ce peuple, ils cherchaient à tuer ce Dieu qui appela Abraham et qui, parlant sur le Sinaï, avait fixé pour l’humanité des critères d’orientation qui restent valides pour l’éternité. »

En ce lieu, comment ne pas rappeler les Juifs romains qui furent arrachés de ces maisons, devant ces murs, et qui dans un supplice atroce furent tués à Auschwitz ? Comment oublier leurs visages, leurs noms, les larmes, le désespoir des hommes, des femmes, des enfants ? L’extermination du peuple de l’Alliance de Moïse, d’abord annoncée, puis systématiquement programmée et réalisée en Europe sous la domination nazie, a ce jour-là rejoint tragiquement aussi Rome. Beaucoup, hélas, demeurèrent indifférents ; mais beaucoup, y compris parmi les catholiques italiens, soutenus par la foi et l’enseignement chrétien, réagirent avec courage, ouvrant leurs bras pour secourir les Juifs traqués et fugitifs, même au risque de leur vie, et méritant une gratitude durable. Le Saint Siège lui-même développa une action de secours, souvent cachée et discrète.

La mémoire de ces événements doit nous pousser à renforcer les liens qui nous unissent, pour que croissent toujours davantage la compréhension, le respect et l’accueil mutuel.

4. Notre proximité et fraternité spirituelles trouvent dans la Sainte Bible – en hébreu, Sifre Qodesh ou « Livre de Sainteté » – son fondement le plus solide et durable, sur la base duquel nous sommes constamment placés face à nos racines communes, à l’histoire et au riche patrimoine spirituel que nous partageons. C’est en scrutant son propre mystère que l’Église, Peuple de Dieu de la nouvelle Alliance, découvre son propre lien profond avec les Juifs, choisis par le Seigneur avant tous les autres pour accueillir sa parole. « À la différence des autres religions non chrétiennes, la foi hébraïque est déjà réponse à la révélation de Dieu dans l’Ancienne Alliance. C’est au peuple juif qu’appartiennent ‘l’adoption filiale, la gloire, l’alliance, la législation, le culte, les promesses, les patriarches, lui de qui est né, selon la chair, le Christ’ (Rm 11,29), car ‘les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance’ (Rm 11,29) » (Catéchisme de l’Église catholique, n. 839).

5. Nombreuses peuvent être les implications qui dérivent de l’héritage commun tiré de la Loi et des Prophètes. Je voudrais en rappeler certaines : avant tout, la solidarité qui lie l’Église et le peuple juif « au niveau de leur identité » spirituelle, et qui offre aux chrétiens l’occasion de promouvoir « un respect renouvelé pour l’interprétation juive de l’Ancien Testament » (cf. Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001, p. 12 et 55) ; la centralité du Décalogue comme message éthique commun, qui possède une valeur pérenne pour Israël, l’Église, les non-croyants et l’humanité entière ; l’effort pour préparer ou réaliser le Règne du Très Haut dans « le soin de la création » confiée par Dieu à l’homme pour qu’il la cultive et la garde de façon responsable (cf. Gn 2,15).

6. En particulier, le Décalogue – les « Dix Paroles » ou Dix Commandements (cf. Ex 20,1)17 ; Dt 5,1-21) – qui provient de la Torah de Moïse, constitue le flambeau de l’éthique, de l’espérance et du dialogue, étoile polaire de la foi et de la morale du peuple de Dieu, et il illumine et guide également le chemin des chrétiens. Il constitue un phare et une norme de vie dans la justice et dans l’amour, un « grand code » éthique pour toute l’humanité. Les « Dix Paroles » jettent une lumière sur le bien et le mal, sur le vrai et le faux, sur le juste et l’injuste, même selon le jugement de la conscience droite de toute personne humaine. Jésus lui-même l’a répété souvent, soulignant la nécessité d’un effort actif sur la voie des Commandements : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les Commandements » (Mt 19,17). Dans cette perspective, les champs de collaboration et de témoignage sont variés. Je voudrais en rappeler trois, particulièrement importants pour notre temps.

Les « Dix Paroles » demandent de reconnaître l’unique Seigneur, contre la tentation de se construire d’autres idoles, de se fabriquer des veaux d’or. Beaucoup dans notre monde ne connaissent pas Dieu ou le tiennent pour superflu, sans importance pour la vie : c’est ainsi que furent fabriqués d’autres nouveaux dieux, vers lequels l’homme s’incline. Réveiller dans notre société l’ouverture à la dimension transcendante, témoigner du Dieu unique, est un service précieux que Juifs et chrétiens peuvent offrir ensemble.

Les « Dix Paroles » demandent le respect, la protection de la vie, contre toute injustice et abus, dans la reconnaissance de la valeur de toute personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Que de fois, en tous lieux de la terre, proche et lointaine, sont encore foulées aux pieds la dignité, la liberté et les droits de l’être humain ! Témoigner ensemble de la valeur suprême de la vie contre tout égoïsme, c’est offrir un apport important pour un monde où puissent régner la justice et la paix, le « shalom » annoncé par les législateurs, les prophètes et les sages d’Israël.

Les « Dix Paroles » demandent de préserver et de promouvoir la sainteté de la famille, dans laquelle le « oui » personnel et réciproque, fidèle et définitif, de l’homme et de la femme, entrouvre l’espace pour l’avenir, pour l’authentique humanité de chacun, et s’ouvre en même temps au don d’une nouvelle vie. Témoigner que la famille continue d’être la cellule essentielle de la société et le contexte de base dans lequel s’acquièrent et s’exercent les vertus humaines, est un précieux service à offrir pour la construction d’un monde chaque fois plus humain.

7. Comme l’enseigne Moïse dans le Shemà (cf. Dt 6,5 ; Lv 19,34) – et Jésus le réaffirme dans l’Évangile (cf. Mc 12,19-31) – tous les commandements se résument à l’amour de Dieu et à la miséricorde envers le prochain. Cette Règle poussent les Juifs et les chrétiens à exercer, en notre temps, une générosité spéciale envers les pauvres, les femmes, les enfants, les étrangers, les malades, les faibles et les nécessiteux. Il y a dans la tradition juive un dit admirable des Pères d’Israël : « Simon le Juste avait coutume de dire : le monde se fonde sur trois choses : la Torah, le culte et les actes de miséricorde » (Aboth 1,2). Par l’exercice de la justice et la miséricorde, Juifs et chrétiens sont appelés à annoncer et à rendre témoignage au Règne du Très Haut qui vient, et pour lequel nous prions et agissons chaque jour dans l’espérance.

8. Dans cette direction, nous pouvons marcher ensemble, conscients des différences qui existent entre nous, mais aussi du fait que si nous réussissons à unir nos cœurs et nos mains pour répondre à l’appel du Seigneur, sa lumière se fera plus proche pour illuminer tous les peuples de la terre. Les pas franchis au long de ces quarante ans par le Comité international

9. Chrétiens et Juifs ont en commun une grande part de leur patrimoine spirituel, ils prient le même Seigneur, ont les mêmes racines, mais demeurent souvent des inconnus les uns pour les autres. Il nous revient, en réponse à l’appel de Dieu, de travailler afin que demeure toujours ouvert l’espace du dialogue, du respect réciproque, de la croissance dans l’amitié, du témoignage rendu en commun face aux défis de notre temps, qui nous invite à collaborer pour le bien de l’humanité dans ce monde créé par Dieu, le Tout Puissant et le Miséricordieux.

10. Pour finir, une pensée particulière pour notre ville de Rome où, depuis près de deux mille ans, vivent ensemble, comme le dit le pape Jean-Paul II, la communauté catholique avec son évêque et la communauté juive avec son Grand Rabbin ; cette vie partagée peut être animée d’un amour fraternel croissant, qui s’exprime aussi dans une collaboration toujours plus étroite pour offrir une contribution valable à la solution des problèmes et des difficultés que nous avons à affronter.

J’invoque du Seigneur le don précieux de la paix dans le monde entier, et par dessus tout en Terre Sainte. Lors de mon pèlerinage de mai dernier, à Jérusalem, près du Mur du Temple, j’ai demandé à Celui qui peut tout : « envoie ta paix en Terre Sainte, au Moyen Orient, dans toute la famille humaine ; stimule les cœurs de tous ceux qui invoquent ton nom, pour qu’ils parcourent humblement le chemin de la justice et de la compassion ».

J’élève de nouveau vers Lui l’action de grâces et la louanges pour notre présente rencontre, l’implorant de renforcer notre fraternité et de rendre plus solide notre entente.

« Louez le Seigneur, toutes les nations,
chantez sa louange, tous les peuples,
parce que son amour pour nous est fort
et la fidélité du Seigneur demeure pour toujours.
Alleluia » (Ps 117)