La fiction, littéraire ou cinématographique, s’accapare volontiers l’histoire pour en faire la toile de fond d’une intrigue : le procédé, pourrait-on soutenir, est aussi vieux que la littérature, témoin Homère, dont l’Iliade avait, au XIXe siècle, soulevé la fameuse « question homérique » (la guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?). Il y a pourtant un événement historique dans la mise en fiction soulève systématiquement, au moins depuis quelques années, de vigoureuses polémiques : le nazisme, évidemment. On l’a vu avec Les Bienveillantes, de J. Littell, comme plus récemment avec Inglorious Basterds, le dernier film de Tarantino. C’est aujourd’hui le roman de Yannick Haenel, Jan Karski, qui est pris à parti. L’historienne Annette Wievorka d’abord, puis, plus récemment et surtout plus bruyamment Claude Lanzmann (l’auteur du film Shoah, qui avait entre autres révélé la figure de Karski) n’ont pas de mots assez durs pour stigmatiser le livre de Haenel.

N’ayant pas lu Jan Karski, je me garderais bien de prendre position dans la polémique, intéressante surtout par ce qu’elle révèle sur la place unique de la Shoah dans « l’ethos » contemporain (on en déjà un peu parlé sur ce blog). Je trouve en revanche que Lanzmann a énoncé, dans sa diatribe contre Haenel publiée dans Marianne, un certain nombre d’idées et de positions dignes d’être gardées en mémoire – et qui, me semble-t-il, avaient plutôt fait défaut naguère lorsqu’il était question de Pie XII.

Pour introduire l’affaire, on peut se reporter à l’excellente synthèse donnée par Etienne Loret dans Libération, le 1er février dernier. Extrait :

(…) Le roman de Haenel prend son nom de Jan Karski (1914-2000), personnage réel, soldat catholique polonais qui visita clandestinement le ghetto de Varsovie. Deux leaders juifs de la Résistance l’y avaient introduit afin qu’il puisse témoigner au monde de ce qu’il avait vu et porter leur message : qu’on arrête l’extermination de leur peuple. Ainsi Karski réussit-il en 1942-1943, selon ses propres mots, « à rendre compte à quatre membres du cabinet britannique, dont Anthony Eden, au président Roosevelt et à trois membres importants de son gouvernement, au délégué apostolique à Washington, aux dirigeants juifs américains, à d’éminents écrivains et à des commentateurs politiques, de la détresse des Juifs et de leurs demandes pressantes de secours. »

Annette Wieworka, rappelle Loret, avait parlé à propos de Jan Karski de « régression historiographique », et regretté que Yannick Haenel se soit « borné à plaquer sur le passé des idées qui sont dans l’air du temps ». En effet, la question soulevée par Jan Karski est de savoir pourquoi les Alliés, informés de première main par le témoignage de Karski, n’avaient manifestement rien fait pour sauver les Juifs, ni même pour rendre publics les documents attestant de la politique d’extermination.

Haenel semble, dans son roman, mettre cette passivité sur le compte d’une forme de complicité larvée, à tout le moins d’une indifférence incrédule, qui aurait caractérisé notamment les autorités américaines. C’est en réalité, soutient Lanzmann, beaucoup plus compliqué que cela.

Et d’abord, il cite le propre témoignage de Karski sur l’objet de sa mission auprès de Roosevelt :

« Vous devez comprendre, monsieur Lanzmann, que, dans ma mission, le problème juif n’était pas le seul. Pour moi, le problème clef, c’était la Pologne, les exigences soviétiques, la présence de communistes dans le mouvement de résistance, la peur éprouvée par la nation polonaise. Qu’allait-il advenir de la Pologne ? C’était là pour moi l’important. »

Premier scandale, si l’on veut : « le problème juif n’était pas le seul ». La citation de Karski a l’intérêt de restituer la manière dont la guerre a été vécue par la majorité, sans doute, de ceux qui luttaient avec le plus de détermination contre Hitler.

Peut-être fallait-il, pour percevoir d’emblée la signification exceptionnelle de l’extermination des Juifs d’Europe, l’acuité d’une vision morale et théologique libérée de toute compromission avec l’esprit du temps ? C’est à mon avis ce que suggère Lanzmann lorsqu’il écrit :

Ce sont les juifs américains religieux et ultraorthodoxes qui, absolument conscients de l’immensité et de la dimension européenne de la destruction, furent les plus solidaires, faisant preuve d’une extraordinaire imagination, prenant les plus grands risques pour répondre aux appels qu’on leur adressait : les lois humaines pesaient peu au regard de l’urgence et de la loi divine.

Rappel qui, dans l’article de Lanzmann, s’accompagne pourtant d’une évocation captivante de la difficulté réelle de l’action, des échecs d’opérations de sauvetage, voire des entreprises finalement contre-productives. La loi divine enjoint sans doute d’agir face à certaines situations : il est rare qu’elle recommande également les moyens concrets à mettre en œuvre, s’il s’agit non seulement d’être soi-même « délivré du mal », mais d’en délivrer les autres.

Sur le fond de la question posée par le roman de Haenel, Lanzmann fait cet rappel en forme de provocation :

Aurait-on pu sauver les juifs ? Qui aurait pu les sauver ? Ce fut, tandis que je préparais Shoah, une mode universitaire, aux États-Unis et en Israël, de recenser et dénoncer les occasions perdues, les moments, pensait-on, « critiques », de la non-assistance à personne en danger qui eussent pu changer ou inverser le cours inexorable des choses (…) Tout y était juste, sauf les proportions et la temporalité, l’implacable plénitude du réel, configuration vraie de l’impossible. Mais les universitaires, s’ils veulent faire carrière, sont condamnés aux « papers », c’est-à-dire à des « trouvailles » qui reconstruisent le passé à la lumière du présent : illusion rétrospective, oublieuse de l’épaisseur, des pesanteurs, de l’illisibilité d’une époque.

Et Lanzmann de conclure :

Les juifs d’Europe n’ont pas été sauvés. Auraient-ils pu l’être ? Ceux qui, péremptoires, répondent aujourd’hui « oui » ne sont-ils pas eux aussi des lecteurs tâtonnants de leur propre temps ? Leur sagacité et leur moralisme rétroactifs sont peut-être l’avers d’un aveuglement constitutif sur ce qu’ils prétendent accomplir.

Comme mon propos, en citant Lanzmann, n’est pas de polémique, mais de réflexion, je souligne en terminant que la question posée (« Aurait-on pu sauver les Juifs ? »), et sa réponse plutôt aporétique chez le réalisateur de Shoah, n’épuise évidemment pas le sujet : la question est posée dans le contexte précis de la guerre, face à la mise en place de la « solution finale ». On ne peut oublier que l’antisémitisme préexistait à la guerre mondiale, et que sa longue genèse européenne n’est pas près d’épuiser les efforts de compréhension.

***

Sur un registre plus léger, mais sans sortir vraiment du sujet, je relève dans une chronique de la New Republic consacrée à un ouvrage récent sur la politique raciale aux États-Unis, cette savoureuse remarque :

Sous l’influence du darwinisme, une science raciale et un mouvement eugéniste associée à elle se firent jour à la fin du XIXe siècle, grandirent avec le mouvement progressiste et culminèrent dans les années 1920, avant de disparaître durant la Seconde guerre mondiale. (Le soutien enthousiaste qu’ils reçurent d’Hitler ne leur fut pas propice – les autoroutes à péage, les campagnes anti-tabagiques et les droits des animaux sont les seules politiques typiquement hitlériennes qui ont survécu à leur association avec lui).

J’ignorais, pour les autoroutes à péages, mais pour le reste j’avais déjà rencontré la même idée sous la plume de Jean-Marie Domenach, dans Une Morale sans moralisme (Flammarion, 1992, p. 89) :

Hitler faisant la morale à ses hôtes à Berchtesgaden, recommandant à Goebbels et à Himmler de ne pas maltraiter les enfants et les animaux, leur interdisant de fumer, de boire de l’alcool et de manger de la viande — spectacle qui devrait instruire les prédicateurs d’hygiène et d’écologie, les zoophiles qu’attendrit la vue d’un caniche, les fanatiques des croisades contre l’alcool et le tabac.

Je ne sais si ces citations valent un point Godwin, mais elles confèrent au fumeur invétéré, surtout s’il ne dédaigne pas une bonne bouteille et considère la pratique du sport comme une malédiction, le sentiment réconfortant de participer par ses vices à une forme de résistance.

***

On a parlé ici même du succès contemporain des histoires de vampires, et la science de certains lecteurs était venue au secours de mes perplexités. Preuve, s’il en était besoin, que ce blog est parfois en avance sur son temps, je découvre grâce à La vie des idées l’existence d’un ouvrage savant qui vient de paraître sur ce thème.

La recension de Stéphanie Sauget permet de glaner quelques bonnes analyses du phénomène. Jean Marigny, l’auteur de La Fascination des vampires (Klincksiek, 2009), connaît manifestement son affaire. Je ne sais, en revanche, si on peut lui imputer la responsabilité de certains propos du recenseur qui, en fait d’air du temps, semblent révéler certains travers dont la contagion gagne à grande vitesse les jeunes générations d’universitaires. Les gender studies ont le vent en poupe, on dirait, et cela vaut quelques perles.

À propos de la série des Twilight récemment adaptée au cinéma :

Ce qui est frappant – Jean Marigny omet de le souligner –, c’est que, dans les histoires qui triomphent aujourd’hui sur les petits ou les grands écrans, il est question d’histoires d’amour hétérocentrées et monogames, somme toute très platoniques…

Le mot « hétérocentré » a l’air manifestement plein de sens à Stéphanie Sauget, qui évoque en ces termes une autre histoire de vampire, la série télévisée True Blood :

on peut certes y voir au premier degré une histoire d’amour très romantique et très hétérocentrée entre Sookie et Bill, un jeune et beau vampire de 157 ans (…)

Les histoires d’amour « hétérocentrées », c’est un peu comme « l’hétérosexualité » en général : difficile de n’y pas voir avant tout un concept militant, et non simplement descriptif, destiné à habituer le badaud à toujours spécifier de quel « genre » d’histoire d’amour ou de sexualité il parle. Des fois qu’il oublierait – oubli fâcheux, voire odieux – que l’hétérosexualité n’est qu’une minorité parmi d’autre, « construite », forcément construite, comme dirait un disciple de Bourdieu ayant lu Duras. Je trouve ça curieux à observer, la mise en place de cette discipline de pensée. Ça me rappelle les blagues de la forme « ne dites pas… dites… » (« Ne dites pas ‘un car de flics’, dites ‘une cuisse de poulet’ »). En moins drôle.

Je laisse la conclusion à Stéphanie Sauget, qui s’est vraiment arrachée pour lester l’étude des vampires contemporains de son poids subversif :

En ce sens, on peut donc dire que le vampire contemporain est aussi devenu le crypto-symbole ou le porte-parole de la demande d’intégration de toutes les altérités communautaires visibles (communautés noires, lesbiennes, gay, transsexuelles, etc.).

Ah, ce « etc. » final ! On dirait que l’auteur, pardon, l’auteure, a peur d’oublier une «altérité» en passant. Sage précaution, donc.

***

Et la femme d’Éric Besson, dans tout ça ? Ce n’est pas dans la presse pipeule que je l’ai rencontrée, mais au hasard d’un titre du Monde d’une délicieuse ambiguïté :

Besson refuse par décret de naturaliser un homme imposant le voile à sa femme.

Je sais. On comprend bien ce que le titre « veut » dire. Mais ça n’empêche pas de relever aussi ce qu’il « peut » dire. Le langage ordinaire est plein de ces constructions équivoques, c’est même pour ça qu’on a inventé la logique. Ça reste moins gênant dans un titre de journal que dans le jugement d’une affaire pénale (je ne parle pas par allusions, moi…).