Les noces, toujours un peu équivoques, du sport et de la télévision permettent d’observer de curieux phénomènes. L’interview de sportif, par exemple. C’est un genre en soi. Un type vient de produire un effort physique considérable, il s’est agité en tous sens sur un terrain pendant une heure et demie, ou vient de courir un cent mètres en dix secondes : normalement, il est un peu essoufflé. À sa place, vous auriez envie de respirer, de vous asseoir ou de marcher doucement pour vous détendre, les poings virilement sur les hanches. Lui, à peine sorti du stade, il se voit coller un micro sous le nez, une caméra fait un gros plan sur son visage congestionné, tandis qu’un journaliste commence à l’assaillir de questions débiles.

L’indécence du procédé aurait dû, depuis longtemps, faire exploser le taux d’accidents du travail chez les reporters. Eh, bien, comme vous avez pu le constater, ce n’est pas du tout ce qui se passe en général. Non seulement la victime du harcèlement ne se révolte pas, mais elle se soumet à cette vaine torture, avec une résignation de martyr chrétien.

De plus en plus de sportifs semblent même avoir d’avance intériorisé les lois d’airain de cet exercice. Ils ont préparé les formules extatiques qu’on veut leur arracher comme des confidences inouïes. « Oui… (inspiration), oh la la, (expiration), c’est totalement énorme ce que je viens de faire, là (inspiration), je… (expiration), c’est énorme, énooorme, etc. » Le public découvre ainsi régulièrement que le vainqueur d’une compétition est généralement content, que le perdant est plutôt déçu. Il s’émeut que les premières pensées du champion épuisé s’envolent spontanément vers sa fiancée ou sa famille (« Il y a quelqu’un que vous voulez saluer spécialement, là ? Vous avez un message à faire passer ? »). C’est touchant de fraîcheur et d’originalité.

On finit cependant par se demander si les sportifs de haut niveau n’en sont pas venus à s’économiser sur le terrain pour avoir encore un peu de souffle pour l’interview. Ça pourrait expliquer certaines contre-performances.

L’interview de sportif, en tant que genre en soi, possède désormais un signe grammatical distinctif. C’est du moins l’hypothèse que je veux soumettre aujourd’hui, en vue d’une éventuelle communication à l’Académie, si l’hypothèse tient la route. Les sportifs français ont inventé, grâce au concours des journalistes, un nouveau temps grammatical : le présent sportif.

J’appelle « présent sportif » la forme verbale de l’indicatif présent, mais utilisée pour parler du passé. C’est un temps dont l’usage est strictement réservé, pour l’instant, aux interviews de sportifs. Voici par exemple une récente déclaration de Brian Joubert, brillant patineur, mais à qui les Jeux olympiques ne réussissent guère :

« Ce qui est dur, c’est de savoir que j’étais prêt pour cette compétition. »

Là, vous avez le français normal, avec imparfait régulier pour décrire l’avant-Vancouver – « j’étais prêt ».

Puis Joubert passe au présent sportif :

« Je ne fais pas une seule erreur aux entraînements. Et j’arrive dans le programme, j’en fais deux. »

Il ne dit pas, comme vous et moi (si je faisais du sport) : « Je n’ai pas fait une seule erreur aux entraînement » ; il ne dit pas « j’en ai fait deux dans le programme ». Il dit « Je ne fais pas », « j’en fais deux ».

Autre exemple, plus marqué encore car le présent sportif permet de remonter dans le passé aussi loin qu’on voudra. Toujours du même Brian Joubert :

« Les Jeux ont toujours été un objectif. Peut-être que j’en ai trop fait une fixation », commence-t-il lors de l’interview.

Tout est normal. Puis, apparition du présent sportif :

« 2002, ça se passe mal. 2006, ça se passe très mal aussi. Je pense qu’inconsciemment, ça doit marquer. Et 2010, c’est encore pire. »

Logiquement, le présent sportif écrase le passé, et l’on a ici l’impression déroutante d’une simultanéité de trois JO d’hiver successifs.

Le présent sportif n’est pas réservé aux patineurs. On le rencontre partout où un sportif complaisant est interrogé par un journaliste. Nous avons tous entendu du présent sportif : « Là, je fais un bon début de match, je suis bien, j’ai mes sensations, et puis là je ne sais pas ce qui se passe, je laisse passer ce ballon, ensuite j’essaie de revenir dans le match mais là, je fais cette faute, pourtant j’étais bien, et puis on se prend le cinquième but, etc. »

Je suis sûr que, désormais averti, vous verrez que le présent sportif est une réalité. Les vrais sportifs ne parlent pas, ou alors très peu. Les montagnards médaillés aux actuels JO sont exemplaires dans ce domaine, et l’on sent bien que les interviewers ont du mal à leur arracher les platitudes superlatives de rigueur. Il faut dire qu’un Savoyard, c’est déjà peu bavard, alors si en plus il est militaire…

Le sportif déjà façonné par la télé, lui, parle beaucoup, et il parle au présent sportif. On dirait alors qu’il revit sa prestation. Il la décrit comme si elle se déroulait devant ses yeux, comme s’il se voyait à la télé. D’ailleurs, la première fois que, en privé, j’ai cru pouvoir émettre à haute voix mon hypothèse sur le présent sportif, on m’a rétorqué sur un ton méprisant que le gars était simplement en train de commenter des images sur un écran.

C’est totalement faux. Le présent sportif n’a d’autre support que le film mental du champion bavard. Il s’immerge de nouveau dans sa course, dans son match, comme si la mise à distance était impossible, comme si ces moments d’efforts intenses n’appartenaient pas déjà au passé. Ils sont toujours, dirait-on, d’une envahissante actualité.

Le phénomène est vraiment curieux, et je n’en ai pas trouvé d’explication. Je constate simplement que le présent sportif est, de toute évidence, un dommage collatéral de l’interview du sportif, un de ces petits monstres qui naissent partout où la télé assoit son empire. Observez-le, et si vous avez des hypothèses pour en expliquer les règles subtiles, n’hésitez pas à en faire part dans les commentaires ! Je vous citerai volontiers lors de ma communication à l’Académie.

À propos de sport de haut niveau, je me permets de signaler que ce billet interrompt une période de crampe mentale assez prolongée, compliquée d’un surcroît de travail et d’une prolifération de billets inachevés. J’espère pouvoir livrer quelques produits finis dans les jours qui viennent.