Émile Perreau-Saussine à Cambridge (2005)

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Il y a un mois jour pour jour que mon ami Émile est mort. Il y a eu une messe de funérailles à Cambridge, et une autre à Paris, et il repose désormais en terre normande, près de son père.

J’hésite à en parler encore, ou déjà. Je me trouve pourtant incapable de passer à autre chose sans revenir d’abord sur ces dernières semaines. Ce blog n’existerait pas sans les encouragements insistants de mon ami, et je me rends compte que bien souvent, dans mes billets, j’étais stimulé par la pensée qu’il me lirait. Faute de pouvoir organiser mes pensées, je livre quelques fragments de réflexion et d’hommage qui, je l’espère, ne manqueront pas de la pudeur qui était une des éminentes qualités d’Émile Perreau-Saussine.

Funérailles

Lors de la messe à Paris, le cercueil d’Émile était, suivant la coutume, déposé en haut de la nef, face à l’autel. Dix ans plus tôt, l’ami se tenait au même endroit, bien vivant, à genoux. C’était le jour de son mariage. La femme qui se tenait alors à ses côtés se trouvait, mercredi dernier, quelques pas en arrière, entourée des enfants nés de la promesse d’amour faite en ce jour radieux de l’été 2000.

On pourrait trouver douloureux le rapprochement des deux circonstances. Je crois pourtant que ces funérailles ont exprimé la conviction, née de la foi, que la mort chrétienne revêt une dimension nuptiale. La mort est une naissance, certes, mais elle est aussi le moment où l’âme s’unit enfin pleinement à son Créateur.

Mercredi dernier, nous avons entendu lire ou chanter en français, en hébreu, en latin, en anglais. Les langues de toutes les patries d’Émile, celles de ses ancêtres, celle de l’Église, celle de son épouse. Lecture du premier chapitre de la Genèse, qui avait déjà été lu lors de la messe de mariage : « homme et femme Il les créa », « Et Dieu vit que cela était très bon »… Lecture du Cantique de Daniel, qui bénit le « Dieu de nos pères » et l’exalte dans toutes ses œuvres. Le refrain choisi est tiré du Cantique des cantiques : « Voici que l’hiver est passé… Lève-toi, ma bien-aimée, et viens ! » Chant du In Paradisum : « Que les anges te conduisent en paradis ; qu’à ton arrivée t’accueillent les martyrs, et qu’ils t’introduisent dans la cité sainte Jérusalem… »

Pendant l’aspersion du corps, on a chanté la litanie des saints. Cortège fraternel de saints de tous les temps, de tous les pays, des simples, des docteurs, des martyrs, des vierges, des fondateurs, des moines, des rois et des reines.

Quand la liturgie catholique est célébrée sans tricherie ni mitigation, je doute qu’il y ait au monde expression plus puissante de l’union des morts et des vivants, dans l’adoration du Dieu unique et infiniment bon.

Une prière d’intercession, lue après la belle homélie du père Manaranche, a donné un résumé fulgurant de tout ce que nous pouvions dire et attendre ce jour-là :

Look after Émile, Saviour ; he led a good life. Help us through this sad time. Amen.

Prière écrite par la fille aînée d’Émile, qui n’a pas huit ans.

Je pense à ce vers de T.S. Eliot, dans les Poèmes d’Ariel, où le mystère de l’enfance est mêlé à celui de la mort:

Pray for us now and at the hour of our birth.

Amitié

Les foules venues aux messes de Cambridge et de Paris attestent à elles seules du rayonnement de sa vie. Plusieurs de ses étudiants ont témoigné que leur professeur avait été pour eux, plus qu’un maître, un véritable ami. C’est une chose assez rare dans le monde universitaire. Émile avait pour l’amitié un talent et un goût d’une profondeur peu commune.

Il y a une dizaine de jours, voulant retrouver les empreintes tangibles de notre amitié, nouée il y a plus de quinze ans, j’ai parcouru les courriers électroniques échangés récemment avec Émile. Les siens étaient d’une concision bien peu consolante apparemment. Ce n’est que peu à peu que je me suis rendu compte que l’objet presque unique de ces mails étaient de prendre rendez-vous. « Cher ami », disait-il, « je serai à Paris tel jour, aurais-je le plaisir de te voir ? » Il écrivait presque toujours avec cette élégance surannée, un signe parmi beaucoup d’autres de son indifférence aux modes.

Émile cherchait avant tout la conversation, face à face. De là, la brièveté de ses mails, purement pragmatiques en général. Mais de là, surtout, la richesse inouïe de nos innombrables rencontres. Il faut peut-être définir l’amitié véritable comme une longue conversation. Aristote le dit plus ou moins, mais il insiste sur la communauté de vie entre amis. On pourrait dire que l’amitié suppose pour lui le compagnonnage. C’est souvent le cas : l’amitié naît entre ceux qui font les mêmes études, ou participent aux mêmes entreprises. Avec Émile, la conversation fut, pour ainsi dire, le seul compagnonnage. Elle était à elle seule l’activité commune, la vie partagée.

C.S. Lewis a écrit quelque part que, dans l’amitié, « M’aimes-tu ? » signifie « Es-tu soucieux des mêmes vérités ? » C’était ainsi qu’Émile concevait l’amitié. Il cherchait passionnément des interlocuteurs soucieux des mêmes vérités que lui. Cela ne veut pas dire : croyant aux mêmes vérités. Le désaccord était même souvent la règle entre nous. Mais nous étions passionnés des mêmes questions. Enfin, bien souvent, j’ai fini par me passionner par les questions soulevées par Émile.

Me remémorant nos conversations, je suis frappé de constater que, pour chacune, je suis pratiquement capable de les associer à un lieu précis. Une terrasse au Trocadéro, le jardin du Palais-Royal, un bistrot près des Grands Boulevards, ou les rues de Cambridge, où il m’entretint de Gandhi. Il devait écrire ensuite un de ses meilleurs textes, à mon avis, sur la politique de la non-violence. Avec l’humour qui le caractérisait, il avait choisi ce thème pour un exposé aux écoles militaires de Coët-Quidan…

Philosophie politique

Il a fait sa thèse, à l’Ecole des Hautes Études, sur le philosophe Alasdair MacIntyre, l’une des figures majeures de la critique anglo-saxonne du libéralisme politique. J’avais moi-même lu MacIntyre, mais dans une perspective moins politique, plus tournée vers l’éthique et la philosophie des vertus. Je lisais MacIntyre à partir d’Aristote, Émile le lisait, au départ, à partir de Leo Strauss, avec lequel il s’était familiarisé lors d’un long séjour à l’université de Chicago. N’ayant jamais accroché avec Strauss, que je trouve toujours déroutant, il m’a fallu du temps pour forger avec Émile des repères communs. Je résistais – mais Émile résistait lui aussi, en un autre sens. Je rechignais à m’avancer sur son terrain, mais lui, plutôt que d’abandonner ses positions, les élargissait jusqu’à pouvoir me retrouver.

« Es-tu soucieux des mêmes vérités ? », cela marque toute la différence entre la conversation et la discussion. On discute lorsqu’on veut se convaincre mutuellement ; on converse lorsqu’on cherche ensemble la vérité. Émile disait d’ailleurs souvent des choses comme « Est-ce que tu serais d’accord pour dire que… ? » Il proposait alors une formule, souvent brillante, qui en général me prenait de court. Je faisais part des premières idées que faisait naître en moi sa proposition, et la conversation s’engageait.

Ce qui m’a longtemps surpris, c’est l’importance pour Émile de la question du mal en politique. Il était convaincu que toute philosophie politique sérieuse devait partir de là. Mon aristotélisme foncier ne me disposait guère à admettre ce point de départ. Il m’a convaincu que c’était, en tous cas, le point de départ du libéralisme. Un peu naïvement, il me semblait que le libéralisme reposait sur une vision foncièrement optimiste : laissez agir les gens librement, il en ressortira finalement du bien… Il suffit de lire Hobbes sérieusement pour se convaincre que ce n’est pas si simple. J’aimerais qu’Émile soit encore là pour pouvoir lui demander, à sa manière : serais-tu d’accord pour dire que le péché originel est la question politique par excellence ?

Au fil des ans, les conversations se sont resserrées autour d’un thème principal, celui de l’Église et de la politique à l’âge démocratique. Si les quelques notations de Tocqueville sur la religion dans la démocratie américaine sont assez connues, j’ignorais tout de la richesse des débats français qui suivirent la Révolution. Émile m’a convaincu de leur importance capitale. Je me souviens de mon éblouissement lorsqu’il me fit découvrir tel discours d’Émile Ollivier, à la Chambre des députés, au moment de la proclamation romaine du dogme de l’infaillibilité pontificale, ou tel extrait de Renan sur le même thème. Dans le jardin du Palais-Royal, Émile m’expliquait que l’ultra-montanisme signifiait au fond l’entrée de l’Église dans la modernité. Le paradoxe n’était qu’apparent : pour soutenir l’infaillibilité du pape, l’Église devait délimiter si rigoureusement le domaine légitime de la parole pontificale qu’elle excluait du même coup toute prétention à l’intervention directe dans les affaires politiques. Des républicains comme Ollivier ou Renan ne s’y étaient pas trompés, qui saluèrent Vatican I comme une libération…

Pour autant, Émile se méfiait toujours de l’ultra-montanisme. Sa sympathie allait à la longue tradition gallicane, qu’il trouvait mieux accordée à l’idée démocratique. Il aimait que l’Église fut en quelque manière « nationale », avec une hiérarchie relativement autonome, capable d’accorder l’universalité du catholicisme aux circonstances sociales et politiques d’un pays particulier. Il pouvait se livrer, sur ce point, à des comparaisons fascinantes avec le judaïsme et le protestantisme modernes, voire avec les enjeux de la partition religieuse de l’Inde. Une remarque de lui m’a fortement marqué: à l’époque contemporaine, l’Église catholique est la seule à avoir réussi à maintenir son unité, évitant malgré les tensions l’éclatement entre une tendance conservatrice et une tendance libérale qui, chez les Juifs comme chez les protestants, aboutit pratiquement à la constitution de deux religions distinctes. Il soutenait que, en France, l’éclatement avait pu être évité grâce à la vigueur de la tradition gallicane.

Novissima verba

On devrait pouvoir lire bientôt, dans le livre posthume qui doit paraître aux éditions du Cerf, les résultats auxquels était parvenu Émile dans sa puissante réflexion sur toutes ces questions. En attendant, je voudrais citer les dernières lignes d’un article dont les épreuves arrivèrent à Cambridge, pour être corrigées, le jour même de la mort d’Émile. On peut les lire, je crois, comme une sorte de testament. Le thème de l’article est, à lui seul, un programme : « Le ciel comme thème politique dans la Cité de Dieu de saint Augustin ». Il était intervenu sur ce sujet dans un colloque à Jérusalem, un lieu qui avait pour lui, chrétien d’ascendance juive par sa mère, une signification toute particulière.

Je ne sais pas avec certitude comment Émile en est venu à lire saint Augustin de près. Mon hypothèse personnelle est que c’est sous l’influence de son épouse, philosophe de grande classe, spécialiste de philosophie du droit, catholique augustinienne – c’est presque un pléonasme. Si mon hypothèse est juste, l’aisance avec laquelle Émile parvient à s’approprier saint Augustin témoigne du degré auquel son mariage, qui était le bonheur de sa vie, fut aussi pour lui une extraordinaire amitié philosophique.

Le texte que je cite est peut-être un peu difficile au début – il conclut un exposé lumineux que je ne peux reproduire ici. Du moins saisira-t-on, d’une part, l’affirmation rigoureusement « anti-progressiste » que le déroulement des temps n’inclut par lui-même aucune disparition progressive du mal, et d’autre part celle de l’impératif d’appartenir dès ici-bas au Royaume de Dieu et de travailler à son avènement. Quant aux derniers mots, ils sont ceux des derniers paragraphes de toute la Cité de Dieu, et je ne peux sans émotion penser qu’ils sont aussi les derniers de mon ami, écrits avec toute la lucidité de son intelligence et de son cœur.

Selon un commentateur, « la clé pour comprendre l’espérance eschatologique d’Augustin est de comprendre la distinction tranchée, métaphysiquement fondée, qu’il fait entre le temps et l’éternité ». Augustin accentue la distinction entre le travail temporel de la grâce salvifique de Dieu, à tout âge de l’histoire humaine, et sa plénitude eschatologique dans un Shabbat qui est entièrement au-delà du temps et du monde tels que nous les connaissons. L’espérance eschatologique n’implique pas en soi l’idée d’un accomplissement immanent de l’histoire. La réalisation de l’histoire n’est pas dans l’histoire, mais en dehors d’elle. La consumatio saeculi n’aura pas lieu avant la fin des temps. En particulier, l’espérance eschatologique n’inclut aucun progrès nécessaire dans l’histoire humaine. Augustin rejette l’idée que le mal disparaîtra ou diminuera avec le passage du temps. La promesse divine de l’eschatologie chrétienne n’inclut pas une victoire historique pour le peuple chrétien. Après le Christ, et jusqu’à ce que les derniers temps commencent avec le retour du Seigneur dans la gloire, l’histoire est théologiquement homogène. Tout au long de la Cité de Dieu, Augustin évite toute corrélation simpliste entre le succès mondain et la providence divine.

Augustin ne développe pas une vue intra-historique du salut. Mais cela n’entraîne pas un quiétisme. Il y a aussi un impératif pratique de réaliser le royaume de Dieu ici et maintenant – de lui appartenir ici et maintenant. La civitas Dei demeure un horizon indispensable, même dans la cité terrestre. En ce sens, Augustin demeure fidèle aux objections qu’il fit à Nectarius. La cité de Dieu est la communauté des adorateurs du vrai Dieu, et tout le monde est appelé à rejoindre cette communauté – le plus tôt sera le mieux. Augustin développe une théologie de la condition de disciple du Christ dans le temps. Le temps ne peut avoir de sens qu’en relation à l’éternité elle-même. La vie humaine ne peut avoir pleinement de sens que si elle participe activement à la vie éternelle du Créateur. L’accomplissement de l’histoire vient après l’histoire elle-même : il reste l’accomplissement de l’histoire même. En ce sens, l’eschatologie d’Augustin apparaît comme une manière de donner un sens à l’histoire. L’histoire ne reçoit son sens ultime d’elle même, mais elle a un sens, et son contenu n’est certainement pas moralement indifférent. Le sens de l’histoire est que l’histoire se transcende elle-même. Les aspirations humaines ne sont satisfaites que dans la cité céleste. La cité terrestre n’est pas une totalité auto-suffisante, capable de combler toutes les aspirations de quelqu’un : « notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Dieu » (Confessions I, 1). La cité de Dieu n’est pas la cité céleste de l’au-delà. Elle n’est pas identique avec l’Église visible, mais elle est rendue visible par l’Église visible. C’est une cité dans le monde mais qui n’est pas du monde. Même « dans l’enfer de cette misérable vie » (Cité de Dieu, XXII, 22), nous devons nous rappeler que nous sommes appelés à « reposer et voir, voir et aimer, aimer et louer » (ibid. XXII, 30).

Mise à jour du 6 mai 2010 : un ancien d’étudiant d’Émile a posté sur son blog ce magnifique éloge.

Mise à jour du 11 janvier 2011 : premières conclusions de l’enquête légale sur les circonstances du décès d’Émile Perreau-Saussine.

Mise à jour du 19 mars 2011 : Pierre Manent, invité de l’émission «le grand témoin» sur Radio Notre-Dame, a parlé du livre Catholicisme et démocratie, d’Émile Perreau-Saussine, qui vient de paraître aux éditions du Cerf.

Une émission de France-Culture «Spéciale Salon du livre» donne la parole à Philippe Raynaud pour présenter à son tour le livre posthume d’Émile (à partir de la 22′ environ). Merci à Elias d’avoir signalé ce lien.

Mise à jour du 31 octobre 2011 : trois comptes rendus remarquables du livre Catholicisme et Démocratie, paru à titre posthume aux éditions du Cerf. Le premier, dû à Yoann Collin, sur le Portail Nonfiction.fr. Le deuxième chez Le temps d’y penser. Le troisième enfin, tout chaud, chez Thomas More, par Nicolas Mathey.

Mise à jour du 31 août 2012 : Amanda Perreau-Saussine Ezcurra est décédée à Paris, le 1er août 2012, des suites d’un cancer.