Lorsqu’un des journaux les plus influents du monde annonce en première page un scandale retentissant, que la nouvelle est reprise à l’unisson par la presse internationale, et qu’une semaine plus tard le fameux scoop se révèle être un piteux montage, les gens naïfs s’attendent à des excuses. Je dois en faire partie, car lorsque j’ai vu, dans le même grand journal, un éditorial intitulé « Un temps pour la contrition », j’ai cru que le temps des excuses était venu.

Une minute et demie plus tard, une fois l’article lu, mon espoir s’était mué en stupeur, et la stupeur en colère noire. Pas un instant le journal ne semble avoir eu l’intention de battre sa coulpe. La contrition, une fois de plus, c’est pour les autres. Plus exactement : pour « l’autre », au singulier, pour le coupable universel désigné depuis un mois à la vindicte populaire, j’ai nommé le pape Benoît XVI. Sali en première page une semaine plus tôt, c’est encore lui qui doit se repentir une fois avéré que l’accusation portée n’avait aucun fondement !

Il y a vraiment, comme le disait koz plaisamment dans le même contexte, des bourre-pifs qui se perdent.

Voici donc la petite merveille du jour, qu’on aimerait voir figurer au Guinness de l’hypocrisie monumentale. Je rappelle toute la séquence, pour ceux qui ne suivent pas au jour le jour l’avancée de Benoît XVI à la tête de ses colonnes de blindés conduits par des curés pédophiles.

Le 24 mars dernier, le New York Times, excusez du peu, s’ouvrait sur cette information spectaculaire :

De hauts responsables du Vatican – incluant le futur Benoît XVI – n’ont pas réduit à l’état laïc un prêtre ayant abusé de pas moins de 200 garçons sourds, en dépit du fait que divers évêques américains les avaient averti de façon répétée qu’une absence d’action en la matière pourrait causer du tort à l’Église : c’est ce que révèlent des dossiers ecclésiastiques qui viennent d’être mis au jour à l’occasion d’un procès.

L’affaire était en effet épouvantable. Le père Murphy, en poste dans une institution catholique accueillant des enfants sourds entre 1950 et 1974, s’est rendu coupable d’abus répétés sur des dizaines de garçons. D’après le journal, l’évêque de Milwaukee, Rembert Weakland, aurait écrit au Saint-Siège pour demander le renvoi de ce prêtre. Une procédure fut lancée, mais elle fut interrompue, écrivait le New York Times, après que le criminel eut écrit personnellement au cardinal Ratzinger, alors à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

L’information survenait alors que le scandale de la pédophilie, grossissant depuis plusieurs semaines, commençait à se focaliser sur la passivité complice du Vatican, et de son actuel occupant principal. Pour la première fois, un témoignage précis permettait de mettre celui-ci directement en cause. Il ne s’agissait plus, comme dans la précédente révélation (venue d’Allemagne), d’évoquer des faits survenus à Munich pendant que Ratzinger en était l’archevêque; il ne s’agissait plus, comme dans l’avant-dernière, d’associer le nom du pape à des délits commis dans une institution liée à une chorale dont le frère du dit pape prit la direction… plusieurs années après les faits. Cette fois, un lien concret était établi. Un prêtre incontestablement coupable d’abus ignobles, menacé de suspension par son propre évêque, avait été protégé par Ratzinger en personne ! Nommé plus de dix fois dans l’article du New York Times, le pape faisait enfin figure d’accusé majeur.

La presse du monde entier reprit aussitôt l’information. Le Monde titrait dès le lendemain : « Benoît XVI accusé d’avoir caché un nouveau scandale pédophile aux États-Unis », et les autres journaux suivaient, évidemment.

Une semaine plus tard, que reste-t-il de cette « accusation » ? Pas grand chose. Les faits concernant les crimes du père Murphy ne sont pas contestés, et ne l’ont jamais été. En revanche, l’implication du Vatican, pour ne rien dire de sa complicité et de celle du futur pape en particulier, ne convainc plus personne. La simple chronologie des faits la dément. L’article du NYT s’était soigneusement abstenu de la préciser : les crimes du père Murphy remontaient, au plus tôt, à 1974, et l’affaire n’avait été portée au Vatican qu’en 1998, quelques mois avant la mort du coupable, alors malade en phase terminale. Son procès canonique n’avait même pas été interrompu.

Quant à l’ancien évêque de Milwaukee qui avait prétendu avoir demandé au Saint Siège de suspendre le prêtre, on s’est aperçu entre temps qu’il n’avait rien du témoin idéal, ayant lui-même quelques comptes à régler avec la hiérarchie, et peut-être aussi avec sa propre conscience. Avoir acheté 450 000 $ le silence d’un amant n’est pas exactement le genre de conduite qu’on attend d’un évêque, fût-il célébré dans les médias comme un valeureux contestataire.

Signe qui ne trompe pas : le New York Times lui-même lâche l’affaire. « L’accusation [contre le pape] paraît infondée », reconnaît en passant l’éditorial intitulé « A Time for Contrition ». The charge seems unfair : aveu noyé dans une colonne qui maintient l’essentiel de la critique, assure que c’est en réalité l’affaire allemande (celle de Munich) qui est la plus grave, et appelle le successeur de Pierre à pleurer sur ses fautes, dans un invraisemblable rapprochement avec le reniement de Pierre. On a beau être le Vendredi saint, lire ce genre de pieuse considération dans le New York Times laisse rêveur.

L’éditorial n’est d’ailleurs pas intégralement malhonnête. Il fait crédit au pape actuel d’avoir pris contre les scandales pédophiles les mesures qui s’imposaient (« tolérance zéro »). On lit même ceci :

Grâce aux efforts récents de Benoît XVI, et aux efforts de clercs et de laïcs remontant à la première vague de révélations dans les années 1980, les catholiques peuvent raisonnablement espérer que la crise des abus sexuels appartient au passé.

Ce n’est pas un médiocre brevet de bonne conduite, que décerne ici le grand journal, décidément très à l’aise dans son magistère moral.

On aimerait seulement que ces professeurs de vertu commencent par s’appliquer à eux-mêmes les leçons qu’ils prêchent au pape. On aimerait qu’au lieu d’un impersonnel « l’accusation paraît infondée », ils se livrent à un mea culpa un peu appuyé. Qu’ils reconnaissent que, dans le long article consacré au père Murphy et à son prétendu complice Ratzinger, ils ont manqué à un degré ahurissant de conscience professionnelle. Prenant pour argent comptant les déclarations d’un évêque dont ils connaissaient le passé, ils se sont abstenus des vérifications les plus élémentaires. Ils ont cité un protagoniste important de l’affaire (le juge ecclésiastique en charge du procès Murphy) sans prendre la peine de lui téléphoner (version française, ici). Ils ont fonctionné sur le mode de « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours » pour mettre en cause le Vatican et le cardinal Ratzinger, sans juger bon de restituer clairement la chronologie des faits, qu’ils ne pouvaient ignorer. La pseudo-révélation a nourri un scandale mondial. Elle a contribué à créer un climat de chasse aux sorcières peu propice, on l’imagine, à nécessaire recherche de la justice et de la vérité.

Cela méritait peut-être un minimum de contrition. Ou pour le moins, car le public n’en demande pas tant à un journal, un minimum d’honnêteté, pour écrire : « Nous nous sommes trompés, voici les faits ». On attend toujours. Comme d’hab.

Honnêteté mise à part, cette micro-affaire est consternante au point d’en être bizarre. De l’aveu même du NYT, le pape actuel est le premier à avoir pris résolument le taureau par les cornes. Il est le meilleur allié de ceux qui veulent, non seulement « faire le ménage » dans l’Église (entreprise qui, il faut tout de même en être conscient, durera jusqu’à la fin du monde, en raison d’une histoire de bon grain et d’ivraie qui devrait prémunir à la fois contre les espoirs trop vifs et les absolutions précipitées), mais y instaurer ce qu’on appelle ailleurs de « bonnes pratiques ». Dans l’Église, les pédophiles ont un ennemi déclaré, qui n’accepte ni les atermoiements ni les coups de balai rapides pour envoyer la cochonnerie sous le tapis. Cet ennemi s’appelle Benoît XVI.

Pourquoi, dès lors, cette envie mal dissimulée de le prendre en faute ? Pourquoi cet espoir à peine voilé de lui découvrir, allez, soyons honnêtes et allons jusqu’au bout de la pensée, un petit crime pédophile bien à lui ? Ça, ce serait le scoop absolu, la une des unes, le trip intégral de tous les New York Times du monde, le coup de grâce du jugement dernier : y aurait-il pas un ex-séminariste, un pensionnaire de maison de redressement bavaroise, voire un petit jeunot de la Hitlerjugend, qui se serait fait molester par un Joseph Ratzinger d’avant la notoriété ?

J’espère me tromper, mais j’ai parfois le sentiment que certains en rêvent au point de se rendre malades, de dégotter un truc comme ça. Et forcément, ça rend un peu fébrile. On oublie ses réflexes. On écrit d’abord, on se taille la une du canard, et on laisse pour après les vérifications d’usage. Balance ta grenade, camarade, tire dans le tas le premier, ne loupe pas ce moment de gloire. Il sera toujours temps ensuite d’aller regarder la gueule des cadavres. Les friendly kills font partie des aléas de la guerre, après tout, et ce n’est pas aux Américains qu’on va l’apprendre.

Je suis bien conscient que ce coup de sang n’épuise pas la question, autrement grave, de la portée et de la signification des abus sexuels dans l’Église. Si je n’étais devenu très méfiant à l’égard de mes propres annonces, je dirais que j’y reviendrai bientôt… En attendant, voici des liens (trop polyglottes sans doute, je m’en excuse) vers des contributions qui m’ont semblées intéressantes:

  • État de la question, toujours impeccable, par John Allen, ici.
  • Dans le Telegraph, l’appel d’un journaliste à l’objectivité qui devrait définir l’éthique de la profession.
  • Dans la série « les bons journalistes existent, ne tirez pas sur l’ambulance », on lira aussi l’éditorial de Jean-Pierre Denis dans La Vie, toujours profond et courageux.
  • Après la tribune opportuniste d’Hans Küng sur le célibat ecclésiastique comme cause des crimes pédophiles, Le Monde a publié une petite synthèse qui témoigne au moins de la difficulté à trouver un spécialiste pour accréditer la thèse du théologien suisse.
  • Le propos est développé de façon plus savante par un psychiatre allemand, expert auprès des instances judiciaire en matière de pédophilie. L’article m’a été indiqué par ce résumé en anglais.
  • Sur Causeur, Tallandier se paie Küng avec moins de science mais assez de bon sens.
  • Dans L’Avvenire, le sociologue Massimo Introvigne présente une utile mise en perspective, en faisant appel aux données statistiques les plus fiables aujourd’hui disponibles. Il introduit également l’utile notion de « panique morale » pour caractériser le climat créé par ces affaires. Traduit ici, sur un blog qui est une mine, et dont le travail de traduction tous azimuts force l’admiration.
  • En anglais, une explication de texte des dispositions ecclésiastiques concernant les crimes pédophiles, en réponse à une charge virulente du journaliste Christopher Hitchens, l’un des représentants les moins sérieux du courant « néo-athée ». Version abrégée ici.
Publicités