L’affaire est déjà un peu ancienne : c’était au temps où les avions volaient, avant les nuages de cendres. On apprit donc, vers la fin mars, qu’Alain Joyandet, Secrétaire d’État à l’Outre-mer, avait dépensé plus de 100 000 euros pour s’envoler aux Antilles en jet privé. Une goutte d’eau, assurément, dans l’abîme des finances publiques, mais nous sommes attachés aux symboles : on aime que ceux qui sont à la tête de l’État donnent l’exemple, et que prêchant la réduction des déficits ils commencent par se serrer la ceinture.

Cette notion d’exemple paraît largement sous-estimée par nos princes. Peut-être croient-ils être justifiés en menant des politiques efficaces – et assurément il importe que la politique soit efficace, qu’elle produise des résultats désirables. Mais aucune fonction politique n’est entièrement dépouillée de dimension symbolique : c’est ce qui la distingue de la fonction managériale qui, hélas !, semble aujourd’hui servir d’unique modèle à l’action politique. Le politique doit gouverner, certes, mais il incarne aussi l’unité de la nation, et cette incarnation ne peut être réduite à aucune conception purement utilitaire. C’est pourquoi Descartes disait avec raison qu’il fallait que les actions du prince puissent « être approuvées de tous ».

Ce n’est pas par ce côté que la démocratie se distingue du régime monarchique – la démocratie a même davantage besoin que la monarchie d’un État et d’un gouvernement exemplaires, ne serait-ce que parce que cette exemplarité fournit un indispensable contrepoids aux tendances dissociatives du système démocratique.

Ce qui est spécifiquement démocratique, en revanche, c’est la mise en place de systèmes de contrôle de l’État par les citoyens : ce n’est pas seulement du sens de leur dignité que nous attendons que les gouvernants tirent des motifs d’être exemplaires ; nous sommes en droit de leur demander des comptes, et parfois au sens le plus comptable du mot. C’est ce que rappellent fort opportunément, en prenant prétexte de notre Joyandet volant, deux professeurs de droit public dans un Monde récent :

Contrairement à ce que M. Copé affirme, les dépenses inconsidérées du secrétaire d’Etat ne sont pas une affaire purement « interne à l’exécutif ». Le propre d’un régime parlementaire, c’est que plus rien n’est « interne » à l’exécutif, et que les membres du Parlement peuvent contraindre les gouvernants à un peu plus de vertu et de sagesse en les obligeant à s’expliquer devant eux, et non devant la presse, de leurs coupables agissements.

Du reste, je me demande si l’exemplarité des gouvernants ne fournit pas le contenu utile de l’idée d’une communication politique. Obsédés par la seule dimension managériale du gouvernement, les responsables de l’État prétendent aujourd’hui être guidés par la « culture du résultat ». Personne, hélas !, ne peut sérieusement croire qu’une action politique de quelque envergure puisse donner des résultats immédiats, aussitôt monnayables en reconnaissance publique – c’est-à-dire, aujourd’hui, en points de sondage. Au contraire, des résultats immédiats trahissent en général des politiques à courte vue, des faux-semblants de politique : des chiffres avantageux qu’on s’empresse de trompeter (et qui seront démentis un peu plus tard par d’autres chiffres moins glorieux), des projets de loi déposés à la hâte (et dont les décrets d’application ne seront jamais pris), ou tout simplement des annonces tonitruantes qui, selon le détestable adage, n’engagent que ceux qui les écoutent.

L’exemplarité, en revanche, n’est pas affaire de résultats. Les attitudes, les dispositions ou, pour user d’un vieux mot qui n’a pas cessé d’être indispensable, les vertus d’un gouvernant attestent de sa capacité à ne pas agir uniquement par calcul. Les vertus valent pour elles-mêmes, indépendamment de leurs éventuels bénéfices. Les cyniques disent volontiers que les vertus importent peu, du moment qu’existe l’apparence de la vertu. Il suffirait donc de faire semblant : eh ! bien, ce ne serait déjà pas si mal, et ce n’est pas si facile à obtenir. Et aujourd’hui que les moindres faits ou gestes d’un politique peuvent être exposés, cultiver pour de bon la vertu reste le plus sûr moyen de présenter aussi l’apparence de la vertu.

Ainsi des déplacements d’un ministre. La mode est de se rendre en toute hâte sur les lieux de tous les sinistres, voire du moindre fait divers, pour faire accroire que l’État dispose du pouvoir magique de résoudre dans l’instant tous les maux de la société. Je me demande qui peut gober ce genre d’illusion ; mais je suis assez convaincu que l’opinion ne trouverait rien à redire si l’on expliquait, au sommet de l’État, que par souci d’économie les déplacements des gouvernants seront limités à l’indispensable, et que les moyens de transport exceptionnels seront désormais réservés aux situations réellement exceptionnelles. En termes de communication, la stratégie serait inattaquable.

J’ai rêvé de tout cela en lisant certains passages des mémoires d’Alain Cordier, publiés l’an dernier sous le titre Alias Caracalla. Cordier, engagé volontaire dans les Forces Françaises Libres, dès juin 1940, s’était retrouvé en 42 à Lyon, et commença d’y occuper la fonction de secrétaire particulier de Jean Moulin. Un jour, à sa grande surprise, Moulin entra dans un violent dépit parce qu’une femme de chambre trop zélée avait jeté un vieux paquet de gauloises. Cordier s’étonne d’une telle colère pour trois ou quatre cigarettes. Moulin explique alors qu’il avait caché au fond du paquet deux billets de 500 dollars, « en cas d’urgence ». C’était des billets prélevés sur les fonds envoyés par Londres pour la Résistance. Mais Cordier ne comprend toujours pas : « que représentent 1000 dollars comparés aux sommes considérables qu’il reçoit et dont il est le maître absolu ? ».

Je me permets de le lui dire : « j’apporterai deux nouveaux billets et l’incident sera clos.

— Ne parlez pas à la légère de l’argent de l’État ! Il ne m’appartient pas, et je l’ai perdu. »

Sa réaction confirme son comportement invariable dans la gestion des fonds qui lui sont envoyés. Il les répartit lui-même en fonction des prévisions des services et des mouvements. S’agissant de ses propres besoins, il est parcimonieux : il voyage en 3e classe, prend ses repas dans des bouchons, et même s’il veille à ce que nous ne manquions de rien, les dépenses de ses services et du secrétariat sont aussi limitées que les siennes. (Alias Caracalla, Paris, Gallimard, 2009, p. 602).

Il est permis d’être un peu nostalgique d’une telle conception de l’État. Et d’espérer, en ces temps de frénésie mémorielle, qu’on cherchât moins à se draper dans le nom des grands hommes qu’à se mettre à l’école de leurs vertus. Y compris la parcimonie, tant qu’à faire.

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