William Blake, L'échelle de Jacob.

En attendant de tenir quelques unes des promesses d’articles que je persiste à formuler, je partage un argument lu dans le Boston Globe qui m’a semblé stimulant. Il s’adresse à la question de savoir si, dans le fond, toutes les religions ne sont que des chemins différents convergeant vers une unique sagesse. On illustre souvent cette idée par la fameuse fable bouddhiste des aveugles tâtant chacun une partie du corps d’un éléphant. L’un, qui touchait la tête, dit que l’éléphant était comme ci ; l’autre, qui avait tâté la patte, déclara que l’éléphant était comme ça, et ainsi de suite selon que l’aveugle avait mis la main sur la trompe, le derrière, le ventre ou la queue de l’éléphant. Aperçus partiels d’une unique vérité : telles seraient les différentes religions qui se disputent la croyance des hommes.

En occident, cette idée a pris corps à l’époque romantique, me semble-t-il : peu de poètes de cette époque n’ont pas rêvé d’une « religion de l’avenir » qui, recueillant les vérités éparses des grandes religions historiques, abolissant la caste funeste des prêtres (généralement, au profit d’« inspirés »), proposerait une sorte de christianisme sans dogme et foncièrement humanitaire. « Toutes les religions sont Une », disait William Blake.

Il est à peine besoin de remarquer que ce rêve syncrétique demeure très actuel – il est sous-jacent à toute la littérature sur le thème « Jésus-Socrate-Bouddha » qui envahit les rayons « Spiritualité » des grandes surfaces.

Stephen Prothero, professeur de religion à l’université de Boston, propose une réfutation percutante de cette imagination, dont les adeptes enthousiastes vont, dit-il, d’Oprah Winfrey au Dalaï Lama (« toutes les grandes religions véhiculent essentiellement le même message »).

C’est un sentiment merveilleux, commente Prothero, mais il est faux, irrespectueux et dangereux.

Le savant a la partie facile lorsqu’il pointe avec réalisme vers les évidentes différences, non pas « inessentielles », mais tout à fait majeures, qui distinguent les unes des autres les religions connues. Il s’étonne à bon droit du fait que, là où personne n’oserait soutenir que socialisme et capitalisme sont « au fond » un même système économique, ou que démocratie et dictature sont « au fond » un même régime politique, il semble pouvoir aller de soi que le christianisme, l’islam et le bouddhisme sont au fond, si l’on s’attache à l’essentiel et non à l’accessoire, une même religion.

L’argument qui m’intéresse va plus loin, car il n’en reste pas aux faits bruts, mais s’attaque à la logique même de la posture « pluraliste » :

Il y a une longue tradition de penseurs chrétiens qui estiment que le salut est le but de toutes les religions, et qui expliquent ensuite que seuls les Chrétiens parviennent à ce but. Huston Smith, un philosophe de la religion qui, élevé en Chine par des parents missionnaires méthodistes, rejetait l’explication mais non son présupposé principal : « Prétendre que le salut est le monopole d’une seule religion », écrit-il, « c’est comme prétendre que Dieu peut être trouvé dans telle chambre mais non dans la suivante ». Affirmer que les confucéens et les bouddhistes peuvent être sauvés peut sembler un acte admirable d’empathie. Mais ce jugement est essentiellement confus, car le salut est quelque chose qui n’intéresse ni les confucéens ni les bouddhistes. Le salut, c’est un but chrétien, et lorsque les chrétiens en parlent, ils parlent d’être sauvés du péché. Mais les confucéens et les bouddhistes ne croient pas au péché, et donc cela n’a pas de sens pour eux de chercher à en être sauvés.

L’argument est donc le suivant : en prétendant que l’on peut faire son salut à travers n’importe quelle religion, vous croyez faire preuve d’une admirable largeur d’esprit. En réalité, cependant, vous commencez par imputer à ces religions un objectif, ou un résultat, qui leur est parfaitement étranger, qui n’entre pas dans leur lexique. Il n’y a que le christianisme qui prétende sauver l’humanité du péché (il y a bien des péchés dans le judaïsme ou dans l’islam, mais aucune de ces deux religions ne présente comme son but de sauver les hommes du péché). L’apparente générosité du pluralisme des voies du salut repose donc sur une violence faite à la nature des autres religions.

L’auteur emprunte à Wittgenstein (sans le dire) une analogie sportive : le pluraliste religieux, qui soutient qu’on peut faire son salut à travers n’importe quelle religion, est comme quelqu’un qui soutiendrait qu’on peut marquer des buts, non seulement au football, mais aussi au tennis et au basket. Peut-être dirait-il qu’il n’y a pas de raison d’exclure le tennis et le basket des manières légitimes pour marquer des buts. En réalité, pourtant, il n’y a qu’au foot qu’on cherche à marquer des buts. Au tennis, on marque des points et au basket des paniers. Il n’y a aucun sens à prétendre que tous les sports sont des manières différentes de tendre au même objectif (marquer des buts), ni non plus que tel sport (par exemple, le foot) est un meilleur moyen qu’un autre de marquer des buts.

L’analogie permet donc d’avancer une proposition paradoxale, au meilleur sens du terme, c’est-à-dire contraire à l’opinion dominante :

De même que marquer des buts est le monopole d’un seul sport, le salut est le monopole d’une seule religion.

Et, évidemment, cette religion est le christianisme.

Prétendre le contraire, c’est d’une manière ou d’une autre imputer aux autres religions des finalités qui leur sont étrangères et donc, loin de leur marquer du respect, les déformer sur un aspect fondamental. C’est les mesurer à l’aune d’un objectif qui n’est pas le leur, mais celui du christianisme, et exclusivement de lui.

« Hors de l’Église, point de salut » : il faut l’entendre littéralement, et reconnaître que nier cette proposition, c’est manquer de respect à toutes les religions qui, elles, n’ont cure du salut, n’en parlent pas, ou mettent sous ce mot un contenu totalement différent de ce que les chrétiens signifient par lui.

La même idée est suggérée par un plaisant jeu de mots anglais :

Without face, you cannot be shaved.

Il y a, entre le fait d’avoir un visage et celui de pouvoir se raser le même rapport interne qu’entre avoir la foi (faith) et être sauvé (saved) : c’est la foi, en effet (et j’entends par là la foi chrétienne), qui nous dit que nous avons besoin d’être sauvés, puisque c’est la foi qui nous dit qu’il y a un péché originel et, partant, un besoin de rédemption. Sans la foi, on ne peut être sauvé ; mais sans la foi, on ne sait pas non plus qu’on a besoin d’être sauvé.

L’auteur de l’article, qui témoigne d’un bon sens logique enviable, signale aussitôt qu’on peut bien reconnaître, sans arrogance, que le salut est le monopole du christianisme, mais que cela ne règle pas la question plus fondamentale, qui est évidemment celle-ci :

non pas de savoir quelle religion est le meilleur moyen de parvenir au salut, mais bien celle de savoir quel objectif choisir, parmi les nombreux objectifs que proposent les différentes religions. Devons-nous nous efforcer de tendre au salut, ou de parvenir à l’harmonie sociale ? Notre but doit-il être la réincarnation ? Ou d’échapper au cycle vicieux de la vie, de la mort et de la renaissance ?

Le christianisme est assurément la meilleure, voire la seule religion, si l’on pense que le péché est le problème humain par excellence ; mais est-ce le problème humain par excellence ? Et, si oui, cela peut-il être démontré ou prouvé sans faire intervenir la foi à un moment ou à un autre ?

C’est avec ce genre de questions en tête que je m’apprête à lire un essai qui vient de paraître, intitulé Les voies du salut. C’est l’œuvre d’un philosophe de mes amis, Denis Moreau, et le simple fait d’oser proposer un « essai philosophique » sur la question du salut témoigne d’une indifférence aux modes intellectuelles qui mérite déjà d’être saluée avec émotion. L’amitié n’était pas réputée pour aveugler, je peux bien l’écrire…

Cette lecture me consolera, j’en suis sûr, des tombereaux de niaiseries plus ou moins hostiles qu’on pouvait lire récemment, par exemple sous la plume de l’omni-spécialiste Christophe Barbier, dans cet éditorial de L’Express que j’inclus dans le Top 10 des pires articles concernant l’Église publiés dans la dernière décennie. C’est aussi un des plus drôles, involontairement hélas, dans son mélange impayable de banalité et de suffisance.

PS. On peut lire aussi, de Denis Moreau, cet article paru récemment dans La Vie des idées, à propos d’un autre livre de philosophie parlant de Dieu.