C’est Balzac qui en parle, dans un curieux petit livre qui appartient aux « Études philosophiques » de la Condition humaine. Le titre, Sur Catherine de Médicis, annonce le projet : montrer que « la figure de Catherine de Médicis » fut, dit malicieusement Balzac, « celle d’un grand roi ». Il faut lire l’opuscule comme une curiosité. C’est un texte où l’auteur développe à plaisir ses vues politiques et sociales (rien moins que libérales !), et laisse libre cours à un anti-protestantisme absolument radical. La trame romanesque, elle, est plutôt faible, et à dire vrai assez embrouillée. Balzac inconnu ? Sans doute pas – les amateurs ont depuis longtemps pris la mesure de son hostilité à la Révolution, et de son inquiétude face aux transformations rapides de la France une fois dominée par l’intérêt matériel. Mais Balzac provocateur, stimulant dans son rejet de la modernité comme le fut plus tard Baudelaire, et par ailleurs incontestable précurseur, à sa manière, de la sociologie, dont il partage la question originelle : comment peut subsister une société apparemment fondée sur les principes les plus contraires à l’existence même d’une vie sociale ? La différence est que la réponse de Balzac est qu’une telle société, issue de la Révolution, ne peut subsister, tandis que la sociologie française, à partir de Durkheim, montre que c’est uniquement en apparence que cette société repose intégralement sur les principes individualistes qu’elle proclame.

Morceaux glanés, donc, au fil de ma lecture :

L’Opposition en France a toujours été protestante, parce qu’elle n’a jamais eu que la négation pour politique ; elle a hérité des théories des Luthériens, des Calvinistes et des Protestants sur les mots terribles de liberté, de tolérance, de progrès et de philosophie. Deux siècles ont été employés par les opposants au pouvoir à établir la douteuse doctrine du libre arbitre. Deux autres siècles ont été employés à développer le premier corollaire du libre arbitre, la liberté de conscience. Notre siècle essaye d’établir le second, la liberté politique.

Assise entre les champs déjà parcourus et les champs à parcourir, Catherine et l’Eglise ont proclamé le principe salutaire des sociétés modernes, una fides, unus dominus, en usant de leur droit de vie et de mort sur les novateurs. Encore qu’elle ait été vaincue, les siècles suivants ont donné raison à Catherine. Le produit du libre arbitre, de la liberté religieuse et de la liberté politique (ne confondons pas avec la liberté civile), est la France d’aujourd’hui. Qu’est-ce que la France de 1840 ? un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l’Election, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n’élève que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion, On se dira : Pourquoi pas le tzar, comme on s’est dit : – Pourquoi pas le duc d’Orléans ? On ne tient pas à grand’chose ; mais dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien.

Tocqueville venait d’écrire à peu près la même chose : De la démocratie est de 1840, Sur Catherine de Médicis paraît deux ans plus tard. Plus intéressante me paraît la remarque de Balzac sur « le principe salutaire des sociétés modernes », car on ne reconnaît pas toujours assez combien la revendication d’une foi nationale (le principe dont parle Balzac est plus souvent cité comme Cuius regio, eius religio) a été décisif par l’apparition de l’Etat moderne.

Une vue assez brillante sur la Révolution, envisagée cette fois d’un strict point de vue politique, voire machiavélien :

Toute révolte est, ou le manteau sous lequel se cache un prince, ou les langes d’une domination nouvelle. La maison de Bourbon, les cadets des Valois s’agitaient au fond de la Réformation. La question, dans le moment où la barque flottait sous l’arche du Pont-au-Change, était étrangement compliquée par l’ambition des Guise qui rivalisaient les Bourbons ; aussi la Couronne, représentée par Catherine de Médicis, pendant trente ans, put-elle soutenir le combat en les opposant les uns aux autres ; tandis que plus tard la Couronne, au lieu d’être tiraillée par plusieurs mains, se trouva devant le peuple sans aucune barrière : Richelieu et Louis XIV avaient abattu celle de la Noblesse, Louis XV avait abattu celle des Parlements. Seul devant un peuple, comme le fut alors Louis XVI, un roi succombera toujours.

Enfin cet éloge de l’Italie des Médicis, qui a fourni le titre de ce billet, et dont on peut probablement tirer toutes sortes d’enseignements :

Dans aucun temps on ne vit dans un pays une si curieuse, une si abondante réunion d’hommes de génie. Il y en eut tant alors, que les moindres princes étaient des hommes supérieurs. L’Italie crevait de talent, d’audace, de science, de poésie, de richesse, de galanterie, quoique déchirée par de continuelles guerres intestines, et quoiqu’elle fût le rendez-vous de tous les conquérants qui se disputaient ses plus belles contrées. Quand les hommes sont si forts, ils ne craignent pas d’avouer leur faiblesse. De là, sans doute cet âge d’or des bâtards.