La victoire de Clermont-Ferrand en finale du Top 14, c’est un peu comme la Révolution française aux yeux de Kant : un événement qui satisfait le sens moral de l’humanité. On l’a assez dit et entendu : dix finales jouées et perdues, depuis la première en 1936, dont trois défaites consécutives depuis 2007. Il était temps que ça s’arrête. Antoine Blondin parlait joliment de « l’ironie du sport », et de cette ironie, la différence entre être le meilleur et gagner est une parfaite illustration. Les All Blacks n’ont gagné la coupe du monde qu’une seule fois, en 1987, alors que c’est l’équipe que le monde entier envie et imite. De même, Clermont pouvait depuis longtemps prétendre être le meilleur club français : pour parvenir quatre fois de suite en finale, devant trois clubs différents, il faut être très bon. La victoire de samedi soir, en démentant le mythe de la « malédiction », met fin à une « ironie » qui finissait par être un peu lourde…

Je ne vais cependant pas jouer les experts en rugby – ayant toujours été trop paresseux pour pratiquer un sport quelconque avec régularité. Mes raisons de me réjouir de la victoire de l’ASM sont en large partie sentimentales, familiales, amicales : autant dire qu’elles ne vont pas inspirer une savante analyse d’un match qui n’a sans doute pas été le plus spectaculaire de l’année. Mais comme il vient sur ce blog, je le sais, quelques véritables experts, j’aimerais proposer à leur sagacité, et à la curiosité des autres, une modeste tentative pour saisir la singularité de ce sport étonnant.

Passons donc, si vous le voulez bien, sur les caractéristiques bien connues qui le rendent cher aux amateurs : l’esprit d’équipe indispensable à la victoire, la modestie légendaire des joueurs (bien illustrée, une fois de plus, par les déclarations d’après-match samedi), le culte du fair play (un jeu « viril mais correct », selon la formule consacrée), le goût du terroir et l’accent rocailleux des grands joueurs, sans parler de ses règles absconses et du mystère redoutable qu’oppose à l’esprit la géographie du rugby, si particulière par rapport à la diffusion pratiquement homogène du football sur l’ensemble de la planète.

Passons plus vite encore sur le débat récurrent, mais déprimant, que Le Monde a une fois de plus tenté de relancer samedi dernier : le rugby peut-il concurrencer le football ? Il n’était, dans cette double page, question que de gros sous, de recettes publicitaires, et de la difficulté à trouver des joueurs « bankables » J’ai trouvé cette approche maladroitement « décalée » aussi ennuyeuse que les habituelles pages « Économie » du même quotidien.

La singularité du rugby tient assurément à l’espèce de perfection qu’il atteint dans l’équilibre des contrastes. C’est un sport qui mobilise autant la force et la puissance que l’agilité et la vitesse ; qui valorise autant, selon les besoins du moment, le courage de l’impact et le talent de l’esquive ; qui requiert à la fois le jeu de main et le jeu de pied ; qui impose à la fois l’esprit d’équipe, le sens de la construction collective, et la performance de « champions » qui s’affrontent lors de ces duels alternés que sont les tirs de pénalités ; qui alterne les phases de concentration – mêlées, maul et autres rucks – et les phases d’extension et de dispersion, dans un incessant diastole-systole qui ressemble à la pulsation de la vie.

Pourtant, s’il faut retenir un élément absolument singulier du rugby, c’est évidemment de la forme unique du ballon qu’il faut partir. Il n’échappe à personne – même aux moins intéressés, s’ils poursuivent leur lecture à ce stade du billet – que le ballon de rugby est ovale. C’est quasiment une contradiction in rebus : une balle doit être ronde, puisqu’une balle est faite pour rouler et rebondir. Or le ballon de rugby ne roule pas – ou si mal, et si erratiquement. Les caprices de ses rebonds sont légendaires, qui rendent tellement incertains la prise de balle ou le bottage en touche. Le ballon de rugby est un ballon qui refuse d’être un ballon.

Le rugby est le sport de balle où la balle n’est pas l’objet conventionnel qui circule entre les joueurs, mais l’objet qui organise, structure et commande la circulation des joueurs. L’ovalité du ballon, si l’on me permet ce néologisme cuistre, est le symbole du statut unique de la balle au rugby.

Ce sport paraît avoir été inventé pour honorer la balle en soi ; pour placer celle-ci, une bonne fois, au centre du jeu. De là toutes les règles qui gouvernent ce culte de la balle. Par exemple, je ne connais pas d’autre sport où il existe tant de manières de marquer des points avec la balle : habituellement, la balle doit seulement être placée dans un but (un cadre au foot, au handball), un panier (au basket), ou échapper aux joueurs (comme au volley ou au tennis). Au rugby, on joue avec un cadre (les perches), avec la ligne (qui définit l’en-but), on peut porter le ballon en échappant aux joueurs adverses (essai), transformer un essai, tirer une pénalité ou un drop. Tout se passe comme si l’on avait voulu concentrer en un seul jeu toutes les possibilités de transformer un ballon en instrument de victoire.

Mais cela va beaucoup plus loin. La balle, au rugby, a des vertus sacrées. C’est elle qui détermine exactement la ligne de front, infranchissable sous peine de hors jeu. Son « porteur » est investi de toutes sortes de pouvoirs (on se groupe derrière lui dans une étrange procession, pour lui permettre d’avancer au milieu de l’ennemi, rendu intouchable par son précieux fardeau), et il est soumis à d’impérieux devoirs (comme l’obligation de libérer la balle lorsqu’il n’est plus « digne » de la porter, c’est-à-dire à terre).

C’est le seul sport où la balle semble parfois un véritable tabou : partout ailleurs, la balle n’est bonne qu’à être frappée ou lancée, et elle n’importe que si un joueur la touche. Au rugby, au contraire, la balle délimite parfois à elle seule un espace et un temps magiques : elle ne peut être jouée tant qu’elle s’abrite sous la voûte d’une mêlée, ou sous un ruck. De là ces images si troublantes, lors des matchs, où l’on voit un ballon immobile à côté d’un amas de joueurs qui semblent l’avoir oublié. Au contraire, ils ne pensent qu’à lui – mais la magie opère, le ballon pourtant physiquement accessible est intouchable par l’adversaire.

Chaque jeu inventé par les hommes semble exister pour explorer de pures possibilités de règles. On bâtit un espace et un temps au sein desquels on instaure, de façon purement libre et gratuite, un ordre possible. Aucune finalité externe ne préside à l’instauration de cet ordre : en art, à la cuisine, à la guerre, les règles éventuelles découlent d’un objectif qui peut être spécifié indépendamment d’elles – c’est la beauté (pour faire simple), le goût, la victoire qui imposent les règles, et non le contraire. Au jeu, quel qu’il soit, ce sont les règles qui définissent la victoire. Le jeu est le règne de la convention pure : il suffit de dire « le premier qui arrive à la maison a gagné » pour qu’un nouveau jeu commence, réinventé depuis des millénaires chaque fois que deux enfants instaurent entre eux une compétition éphémère et unique.

Le génie humain qui s’exprime dans certains jeux tient parfois à la perfection qu’ils atteignent dans l’exploration d’une possibilité. Un ami m’a fait un jour remarquer qu’au tennis, aucune limite de temps ne se combine avec le marquage des points : la partie se prolonge aussi longtemps qu’il le faut à la victoire. Il ne s’agit pas de marquer plus de points que l’adversaire en un temps défini, comme dans la plupart des sports. C’est ce qui fait que le tennis est peut-être le sport qui s’approche le plus de la logique du duel, ou de la guerre : seule la victoire (ou l’abandon) marque la fin des hostilités.

À ce compte-là, mon hypothèse du jour est que le rugby est le sport qui pousse à la perfection l’usage des possibilités créées par l’existence d’une balle. On l’aurait rendue ovale pour lui permettre d’imiter au mieux la possession d’une volonté propre, que ça ne m’étonnerait pas. Le rugby est le sport où on ne se contente pas de « jouer » la balle : la balle joue, elle aussi. Les autres joueurs sont à son service.

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