Oui, je m’engage à publier un nouveau billet sur ce blog avant la fin de la décennie, voire avant la fin de la semaine. J’en ai trois ou quatre sur le feu, mais pas le temps de pousser les feux, encore moins de remuer les sauces. C’est la faute aux copies, aux colloques, et aussi un peu aux copains – les plaisirs et les pensums qu’on a repoussés jusqu’à l’ultime limite de l’année, et qui ressurgissent soudain, tous ensemble, dans le même coin de l’agenda, une fois tournée l’avant-dernière page.

Et quand je vois que koz, par exemple, fait tout un billet (brillant, en plus) pour excuser six jours de silence, je me dis qu’entre les pros et moi, entre les blogueurs de compète et les amateurs du dimanche, il y a un abîme à peu près aussi infranchissable que celui qui sépare, par exemple, le football de la pantalonnade dont l’équipe de France nous offre en ce moment le spectacle.

J’aurais bien un mot à dire sur certain paquet de copies : ayant eu la faiblesse de prescrire aux étudiants un « travail » à la maison, je me retrouve avec une proportion de paragraphes copiés d’Internet qui bat les records de la fumisterie. Hélas ! ce constat me déprime plus encore qu’il ne m’irrite. Je ne sais pas, en effet, si les étudiants fautifs me croient assez naïf pour ne pas repérer à la première lecture une phrase qui n’est pas de leur cru, ou s’ils se moquent tellement de leurs études que la perspective d’un zéro les inquiète moins que celle d’avoir à consacrer trois heures à un exercice imposé. L’une et l’autre hypothèse, d’ailleurs nullement exclusive l’une de l’autre, m’ôte pour un moment le goût de la rigolade. Je n’ai même pas envie de me livrer à l’exercice cruel, mais peut-être consolant, d’indiquer quelques uns des indices énormes qui trahissent immédiatement le pompage sur l’Internet. D’ailleurs, je n’aime pas dire du mal des étudiants. Même quand ils sont vraiment trop cons.

La surprise, la joie même, est venue des Chinois. Ayant affaire pour la première fois, dans un de mes cours, à une forte minorité chinoise, j’avais eu l’idée de leur proposer un sujet spécifique, plus adapté, pensai-je, au niveau de français qu’ils avaient réussi à atteindre après quelque mois seulement dans ce pays. Oui, il m’arrive de pratiquer la discrimination positive – et je ne le regrette pas.

Les étudiants chinois pouvaient donc, s’ils le souhaitaient, développer une comparaison Chine-France sur des thèmes de leur choix, parmi une liste indicative énumérant une certain nombre de réalités de type « institutionnel » (il s’agissait, je le précise, d’un cours de philosophie politique). Une étudiante a rédigé trois paragraphes extrêmement savoureux sur la cuisine. Ce qui l’a frappée d’abord, c’est le fait que chez nous, chacun mange dans son assiette, au lieu de piocher à l’envi dans des plats offerts à tous au milieu de la table. Elle trouve que cela illustre bien la différence entre individualisme et holisme, et j’en ai presque pleuré. Mlle Wang n’a même pas eu besoin de lire Norbert Elias, et les pages de La civilisation des mœurs qui décrivent justement l’apparition en Europe des menus personnalisés. Nos lointains ancêtres, disons ceux d’avant Louis XIV, faisaient en gros comme les Chinois. Rien que pour cet aperçu, Mlle Wang, vous aurez minimum quinze.

Dans un registre voisin, une autre copie s’intéresse à l’usage intensif du « je » par les Français, par opposition au « nous » privilégié par les Chinois. Tel parle en son nom propre, alors que l’autre entend exprimer le point de vue de sa classe d’âge, de son milieu, de sa région. Avec une ironie subtile, quoique peut-être involontaire, l’étudiant remarque que le jeune Français ne semble guère avoir besoin de réfléchir avant de parler, et qu’il n’a jamais peur d’être ridicule. Le contrôle social paraît donc plus faible chez nous. Soit. Je m’abstiendrai de signaler à l’étudiant que dans leurs copies d’examen, pour le moins, les jeunes Français semblent suffisamment peu épris de singularité pour aller tous piocher sur l’Internet des réponses trop élaborées, trop élégamment rédigées, à des questions qu’en général le sujet n’invitait pas à se poser.

J’ai eu aussi un coup au moral, mais d’un genre dont on se remet assez vite, en constatant que l’institution politique qui paraît, à plusieurs de mes Chinois, distinctive de notre pays est celle de la grève. « Les petits, les vieux, les hommes et les femmes, tout le monde peut la faire », écrit l’un. Ce fut pour beaucoup leur première et plus considérable découverte en arrivant ici. Il s’en trouve parmi eux pour estimer que c’est le signe d’une démocratie vigoureuse. Je ne sais pas encore si cela vaut une bonne ou une mauvaise note.

Chapeau à celui qui a développé un intéressant point de vue sur la presse et les médias. De son propre aveu, avant de lire le journal ici, il ne lui avait jamais effleuré l’esprit que l’information, dans son pays, pût exprimer autre chose que l’exacte et rigoureuse vérité. Mon cours aurait-il servi à quelque chose ?

Mlle Gao (qui trouve que les Français ne sont pas très efficaces au travail, je ne sais pas où elle est allée chercher ça) estime devoir conclure sa copie sur un aveu trop important pour être omis, bien qu’il soit probablement hors sujet : il faut que nous sachions, « les Français », que c’est un peu « embarrassant », à la fin, pour un Chinois, de ne trouver partout que des produits fabriqués en Chine. Au début, reconnaît-elle, c’est une fierté de constater que son pays est « la manufacture du monde ». Mais au moment de rapporter les cadeaux à sa famille, c’est désespérant : de Zara à Disney Land en passant par Ikea (oui, même Ikea, « pour les couverts »), le « fabriqué en Chine » s’affiche traîtreusement sur trop de présents potentiels. Le pire du pire : les sacs Vuitton. Parce que rapporter à sa mère un sac de luxe « français » qui a peut-être été confectionné à dix kilomètres de chez elle, forcément ça diminue la valeur du « truc » (sic).

On ne dit pas « truc », Mademoiselle, en parlant d’un sac de chez Vuitton, en tous cas pas dans une copie de philo. Mais je vous pardonne : vous venez de lever un lièvre de premier calibre. Car si les Chinois s’avisent qu’il est absurde d’inonder le marché occidental de produits fabriqués chez eux, s’ils risquent d’en être bientôt les principaux acheteurs, j’entrevois la possibilité d’une révision majeure de leur politique économique.

J’ai failli décerner la palme du romantisme à celle qui annonçait un développement sur l’importance, en France, du « rendez-vous ». Je me suis vite ravisé : elle ne parlait que des rendez-vous qu’il faut prendre pour obtenir un papier, rencontrer un médecin ou même fixer un rendez-vous (pour obtenir un papier, par exemple). Il paraît que ça nous oblige à avoir des agenda, au lieu que là-bas, chez elle, on se contente de faire les choses à mesure que le besoin s’en présente. Nous sommes, voyez-vous, des gens organisés.

Sauf que, bien entendu, les fameuses grèves compromettent un peu trop souvent les rendez-vous pris longtemps à l’avance.

Sur ce, je vais tâcher de trouver le temps de rédiger un billet. La Chine m’a redonné le moral.