John Sentamu (York) et Rowan Williams (Cantorbéry), tenus en échec par le Synode anglican.

Les catholiques râlent assez souvent à propos de l’incompréhension, sinon de l’incompétence, dont font preuve les journaux lorsqu’ils traitent du catholicisme, pour qu’on se permette ce matin d’enregistrer avec consternation le constat suivant : l’anglicanisme est, si faire se peut, encore plus mal traité ! J’en veux pour preuve cet article que je découvre ce matin sur le site du Monde, sous le titre « L’Église d’Angleterre rejette la consécration de femmes évêques ». Le contresens est d’un calibre exceptionnel. C’est à peu près comme si, lors de la levée des excommunications des évêques intégristes par Benoît XVI, un journal avait titré : « Benoît XVI condamne la messe en latin ».

Il me vient à l’esprit que certains lecteurs n’auront peut-être pas, depuis trois jours, gardé les yeux fixés sur la ville d’York, en Angleterre. Je soupçonne que les regards étaient plutôt tournés vers l’Afrique du Sud, qui sait, ou vers l’Elysée (à Paris) – même si je peine à croire que la Coupe du monde de foot ou les séquelles de l’affaire Woerth puissent sérieusement concurrencer la tenue du Synode de l’Église d’Angleterre. Pour ceux, donc, qui n’auraient pas suivi, il se passe des choses importantes à York ces jours-ci. Les anglicans d’Angleterre sont réunis en synode général : c’est une assemblée présidée par les deux principaux évêques anglicans du pays, celui de Cantorbéry, Rowan Williams, et celui d’York, John Sentamu. L’assemblée comprend trois « chambres » : celle des évêques, celle du simple clergé (prêtre, diacres, chanoines, etc.), celle des laïcs.

L’Église (anglicane) d’Angleterre a entériné depuis 2008 le principe de la consécration possible de femmes comme évêques. À ce jour, pourtant, aucune consécration n’a eu lieu. Une partie non-négligeable des anglicans estime en effet qu’une telle consécration constituerait une rupture grave avec la tradition immémoriale de l’Église, ainsi qu’avec le témoignage de la Sainte Écriture. Comme on le sait (si on ce lit ce blog, en tous cas), cette question est au cœur des débats qui agitent l’anglicanisme. Elle contribue notablement à entretenir chez certains fidèles de l’Église anglicane un doute sur leur possibilité de voir dans cette Église un rameau vivant de l’Église universelle. C’est pour répondre à cette inquiétude que le pape Benoît XVI a naguère proposé la constitution d’un « ordinariat personnel » qui pourrait accueillir des anglicans au sein de l’Église catholique romaine, dans le respect de leurs traditions spirituelles et liturgiques.

De quoi donc était-il question à York samedi dernier ? Non pas, assurément, de la possibilité de consacrer des femmes évêques dans l’Église d’Angleterre : comme je l’ai dit, ce point est déjà acquis, sur le papier, depuis deux ans (et, dans les faits, depuis dix ou quinze ans dans d’autres Églises appartenant à la Communion anglicane). Zéro pointé, donc, pour Le Monde, dont le titre traduit une méconnaissance majeure des débats anglicans et, on peut le soupçonner, une certaine incapacité à aborder le christianisme autrement qu’au crible d’un agenda libéral (un bon point si vous êtes gentils avec les femmes et les homosexuels, un mauvais point si vous vous cramponnez à des positions archaïques).

Ce qui a été débattu à York, c’était en l’occurrence une proposition des deux évêques, Williams et Sentamu, visant à sauver l’unité de l’Église d’Angleterre : étant acquis qu’un jour ou l’autre, des femmes seront ordonnées évêques, ils avaient mis en discussion un amendement qui aurait permis aux anglicans qui refusent le principe des femmes-évêques d’être sous la juridiction d’un évêque masculin. Autrement dit, il s’agissait d’inscrire dans la durée une disposition déjà mise en place, de façon plutôt empirique, au Royaume Uni, avec l’institution des « flying bishops » administrant les anglicans réfractaires au sacerdoce des femmes.

Il s’agissait, non pas de faire une concession aux militants de la cause féministe, mais au contraire de faire une concession aux anglicans de sensibilité traditionnelle. Il ne s’agissait pas d’ouvrir l’épiscopat anglican aux femmes, mais d’éviter la fuite hors de l’Église d’Angleterre des opposants à cette ouverture. Il s’agissait, en un mot, d’adresser aux anglicans traditionnels un signe de bienveillance analogue à celui que leur a adressé Benoît XVI, en leur garantissant le respect de leurs convictions les plus profondes. Rowan Williams lui-même présentait d’ailleurs sa proposition comme un signe de respect de la conscience de ces anglicans, une solution pour leur permettre de « continuer à vivre avec intégrité » au sein de la Communion.

C’est cet amendement qui a été rejeté par le vote du Synode. Ce rejet n’est pas celui des femmes évêques, mais de la tradition catholique au sein de l’anglicanisme. C’est un rejet de la minorité anglicane attachée à l’épiscopat exclusivement masculin, un rejet qui a été l’œuvre de la majorité anglicane acquise à l’agenda libéral. Comme l’écrit The Telegraph, « les partisans des femmes évêques ont exprimé leur refus de ce qu’ils voient comme un soutien de l’archevêque [de Cantorbéry, ndt] aux traditionnalistes. »

Accessoirement, l’échec de la proposition Williams-Sentamu est un échec personnel de ces deux personnalités attachantes, qui peinent décidément à préserver, au prix de quels compromis, l’unité anglicane qui est au cœur de leur responsabilité épiscopale.

Et, accessoirement aussi, cet échec risque fort de rendre crédible et attirante la main-tendue de Benoît XVI : « les Anglo-catholiques » écrit Andrew Brown, que le vote de samedi dernier comble d’aise, « ont été pris au mot, et il est probable qu’ils soient désormais plus nombreux à accepter l’offre d’un “Ordinariat” que dans le cas contraire. Sans ce vote, l’offre aurait été un fiasco complet. »

L’échec de Rowan Williams serait donc un succès pour Benoît XVI ? Il faudrait, pour le soutenir, estimer que le fossé qui se creuse de plus en plus entre l’Église d’Angleterre et l’Église catholique romaine n’est pas en soi un motif de tristesse digne d’affliger tous les chrétiens attachés à la cause de l’unité de l’Église.

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PS. (10h40) Le titre «L’Église d’Angleterre rejette la consécration de femmes évêques» est manifestement celui de la dépêche de l’AFP, puisqu’il est repris tel quel par tous les journaux (on s’en avise en tapant le titre entre guillemets sur Google). Ce qui est frappant est que ce titre stupide suffit à déclencher les réflexes pavloviens des lecteurs: de là, sur le site des journaux, un afflux de commentaires sur le mode «De toutes façons il n’y a rien à attendre des curés, etc.»

Je suis convaincu que, dans quelques heures ou quelques jours, Le Monde publiera un article mieux informé et plus éclairant: mais on ne m’ôtera pas de l’idée que le mal aura déjà été fait, le contresens gravé dans les esprits, et que le cliquet aura inexorablement franchit un cran, qui enregistre tous et uniquement les signaux stigmatisant le christianisme comme une confrérie d’arriérés. Alors, ne m’en veuillez pas si la courte, laborieuse, méritée peut-être mais entachée de trop de fautes, si la victoire de l’Espagne hier soir, donc, me laisse ce matin indifférent.

PPS. (15h00) C’est vraiment pas joli, de râler comme ça. Je ne suis pas totalement indifférent à la victoire de l’Espagne — celle des Pays-Bas aurait été un genre de scandale moral. J’ai même trouvé intéressante cette analyse de François Bégaudeau, intitulée (il y avait de quoi me tirer l’œil) «La victoire de la pensée». Faut peut-être pas exagérer, quand même, mais toutes les victoires de la pensée méritent d’être saluées, et l’intelligence pratique est trop souvent oubliée dans ce domaine. Un seul bémol: autant que je me souvienne, la «grande» équipe des Pays-Bas des années 1970 n’avait pas seulement un beau jeu de passe. Elle marquait des buts, aussi (4-0 contre l’Argentine, en 1974, pour mémoire).